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TROISIÈME PARTIE. — LA MARCHANDE A LA TOILETTE

( Suite. )

— Eh bien, demanda- t-il vivement, queJles noui velles de Barigoul ?

— Aucune, répondit Taboureau.

— Voilà qui est bien étrange, s'écria Hector.

— Et surtout fort inquiétant.

— Que peut-il être devenu ?

— Et le moribond ?

— Taboureau, je ne puis songer sans frémir aux dangers dont nous sommes menacés.

— Et moi, réphqua Taboureau, je n'ose y penser. La sonnette se fit entendre.

— Barigoul peut-être, s'écria Taboureau en courant ouvrir.

C'était Pierre Dumoulin.

— Le testament est fait? lui demanda Hector.

— Je l'apporte; répondit le clerc en jetant à Taboureau un regard d'intelligence.

— Je me suis rendu chez vous à six heures, comme c'était convenu, lui dit Taboureau, et vous étiez déjà sorti.

— Oui, dit Dumoulin, j'assistais à un petit drame intime qui se passait dans mon voisinage et qui était pour moi d'un intérêt tout particulier.

— Vous connaissiez les acteurs de ce drame, lui demanda Taboureau ?

— Oui, et vous les connaissez vous-même.

— Ah!

— Ils étaient deux, Clara et son mari.

— Clara ? l'amie d'Adèle Turmole?

— Et de M"' Dumoulin.

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Hector Herrieux, éléeramment vêtu, frappa familièrement sur l'épaule de Taboureau.

— Le mari de Clara était un misérable qui la rouait de coups pour la contraindre à faire le métier dans lequel elle s'est fait depuis une si brillante position. Elle l'avait quitté depuis longtemps et ne songeait plus à lui, quand le vieillard qui l'entretenait lui proposa de l'épouser. Il s'agissait de cinquante mille livres de rente, le cas était tentant, mais le mari présentait un obstacle. Clara trouva le moyen de lever la difficulté ; sortant hier d'un bal costumé, auquel elle assistait en domino noir, elle prit une voiture et se fit conduire rue Pagevin, où demeure son mari, jadis tailleur, aujourd'hui commissionnaire. La maison qu'il habite n'a pas de concierge, Clara ouvrit facilement la porte de la Tue, monta jusqu'au cinquième étage, et ayant eu la chance de trouver la clé à la porte, entra sans bruit. Le commissionnaire dormait, Clara sentit s'allumer à sa vue un sentiment de haine qui la raffermit dans le dessein pour lequel elle était venue, et tirant un couteau de sa poche, elle le lui enfonça sans hésiter dans la gorge. Puis elle voulut fuir, mais un locataire l'avait vue entrer mystérieusement dans la chambre de son mari, et soupçonnant tout simplement quelqu'intrigue, s'était

glissé sur le carré et avait tout vu par une petite fenêtre. En voyant couler le sang le locataire jette un cri, l'alarme est donnée, Clara glacée d'épouvante n'a plus la force de fuir et on l'arrête. Je passais par-là au moment où elle montait avec deux sergents de ville dans le fiacre qui l'avait amenée et avec lequel elle ne croyait certes pas prendre en sortant le chemin de la Conciergerie, Voyez-vous, M. Taboureau, toutes ces femmes-là, ça finit toujours dans le sang ou dans la boue, c'est la conclusion morale que j'ai tirée de ce petit drame et cela m'a confirmé dans certaine idée...

Un violent coup de sonnette se fit entendre en ce moment .

— Pour le coup, ce ne peut être que Barigoul, dit Taboureau en se levant brusquement.

— Dieu le veuille ! répondit Hector en dirigeant vers la porte un regard plein d'anxiété.

La porte s'ouvrit.

C'était Barigoul.

— Eh bien? lui demanda vivement Taboureau. Barigoul jeta un regard significatif sur Pierre

Dumoulin.

— Oh ! ne vous gênez pas pour moi, dit celui-ci.

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jo sais l'o dont il s'a!>it, puisque jo viens do refaire le testament du boniiomnie. Vous venez d'assassiner Antoine, j'ai deviné cela, causez donc de vos petites alîaires sans vous occuper do moi, et peutêtre ])ourrai-je vous donner un bon avis.

Puisque vous savez tout, vous pouvez rester, lui dit Barigoul, mais pas d'indiscrétion ou jo vous saigne comme un poulet.

Puis se tournant vers ses deux complices, il leur conta comment, après avoir lancé Antoine Vautreau, d'un coup de piod, dans la chambre occupée jadis par Sylvio, il y était rapidement descendu lui-même, avait fait remonter immédiatement la cloison, et s'était trouvé seul avec le cadavre du vieillard.

— Pourquoi n'avoir pas quitté de suite cette chambre, lui demanda Hector?

— Par la raison que je n'avais ni clé, ni outils pour ouvrir la porte et qu'il m'a falki plus do six heures pour y réussir à l'aide d'une tringle do rideau.

— Et maintenant demanda Taboureau.

— Antoine Vautreau est toujours étendu dans la chambre, mais n'ayant pu la refermer, puif;que je n'avais pas de clé, on va le découvrir aujourd'imi, dans une heure peut-être, et alors, ma toi, gare à nous !

— Nous sommes dans une terrible position ? demanda Taboureau tout tremblant.

— Dam ! répondit Barigoul, il no faut pas se faire illusion, nous ne sommes pas dans de beaux draps.

— Quel parti prendre ? demanda Hector on .se laissant tomber sur un siège, pâle et défait.

Pierre Dumoulin éclata de rire.

— Hein ? fît Barigoul, d'un air menaçant.

— Mille pardons, dit ironiquement le clerc, mais c'est que vous faites tous trois de si singulières figures.

— Il est certain que nous ne sommes pas entrain de plaisanter, dit Barigoul, et jo vous engage à ne pas nous échauffer les oreilles.

— Tenez, j'ai pitié de vous, reprit Dumoulin, et je veux vous tirer de ce mauvais pas.

— Vous ! s'écrièrent à la fois les trois complices.

— Moi-même.

— Comment?

— Le moyen est fort simple. ,.. ,

— Voyons-le. ",u;o-,:„.,.

Que faut-il faire pour empêcher la justice de rechercher les assassins d'Antoine Vautreau ?

— Voilà ce que nous voudrions savoir.

— Je vous le répète, c'est très-simple, il s'agit de lui indiquer l'assassin.

— Ah ça, vous voulez rire, dit Barigoul.

— Nullement, et cet assassin, je me charge de vous le trouver, si vous avez trois cent mille francs à me donner...

— Vous répondriez de lui ?

— .l'en répondrais.

— Il se dénoncerait lui-même.

— Non ; mais on le dénoncerait et il avouerait.

— Et cet homme, vous le connaissez parfaitement.

— On no peut mieux, car cet homme, c'est moi.

— Vous!

— Il y eut un moment de silence.

— Avez-vous trois cent-mille francs ?

— Mais, dit Barigoul, que pouve/.-vous faire de trois cent mille francs, si vous êtes décidé à vous reconnaître coupable d'un assassinat? L'échafaud ou le bagne à perpétuité, voilà votre lot.

— .Je suis père, répondit gravement Pierre Dumoulin, et au lieu d'un nom honorable, triste guenille qui aujourd'hui ne sert plus à rien, je veux lui ■ laisser la fortune qui mène à tout et garantit de tout. '

— Je commence à être convaincu, dit Barigoul bas à Hector.

— Eli bien, que décidez-vous ? demanda Pierre Dumoulin.

— Monsieur Ilervieux, dit Taboureau à Hector, vous saurez faire comprendre à votre père, qui sait calculer, qu'il ne saurait hésiter à donner trois cent mille francs pour gagner deux millions et sauver sa tête avec la vôtre.

— Je m'en charge, répondit Hector.

— Eh bien, soyez ici dans deux heures, dit Barigoul à Dumoulin, nous réglerons cette affaire de manière à ce que les intérêts de chacun soient garantis, et vous toucherez vos trois cent mille francs.

— C'est bien, répondit Dumoulin, dans deux heures je serai ici.

Il sortit, laissant les trois complices stu^oéfaits et ravis d'un dénouement aussi imprévu.

— Oui, madame la baronne, disait Mardochée à Mme de Blinière, je vous enlève Marthe et ne vous la ramènerai qu'après deux années d'excursions à travers l'Europe. , , ,; .,

— Vous croyez ces voyages nécessairea à I^.çai^té de Marthe, monsieur ? demanda Eva. ', , ,

— Oui, madame, car Marthe est réellement malade, beaucoup plus malade que vous ne pensez.

— J'avoue que je ne le soupçonnais même pas et que je cherche vainement encore...

— Le siège de l'affection est au céeur, piadame, voilà pourquoi les symptômes vous ont échappé ; mais moi, moi, son père, qui vois, pour ainsi dire, chaque battement de ce cœur naïf et pur, j'ai deviné le mal, j'ai sondé la plaie et j'ai reconnu la nécessité d'éloigner mon enfant de Paris pendant deux années au moins.

— Et sa guérison, selon vou^,^]^s|;xi,y',ito,i^^ffaire de déplacement ? •.„;,,..„. i

— Vous 1 avez dit.

— Vous parlez un peu par énigmes, à la façon des sybilles et des sphynx, monsieur Mardochée.

— Eh bien, je vais descendre de mon, trépied et vous dire très-prosaïquement toute la véiité.

— A la bonne heure.

— Sachez donc, si vous ne l'avez déjà remarqué

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vous-même, que Marthe a au cœur un amour mallieureusoment très-sérieux.

Mme de Blinière se troubla légèrement et ne répondit pas.

— Vous savez qui elle aime, n'est-ce pas ? dit vivement Mardochée.

— Je crois l'avoir de%-iné, répondit la jeune femme avec une émotion contenue.

— M. Armand Rubel? , ,

— Cest bien cela. ,. ,, ;,

Mme de Blinière reprit après un moment de silence :

— Mais qui vous dit que, de son côté, M. Rubel ne soit pas épris de Marthe, à laquelle il a donné de si grandes marques de sympathie.

— C'est ce que j'ai voulu savoir, répliqua Mardochée.

— Ah ! fit Eva en rougissant.

— Jolui ai avoué ce que j'avais cru remarquer et l'ai supplié de me dire avec la plus entière franchise la nature de ses sentiments pour Marthe.

— Et qu'a-t-il répondu ? demanda Eva après un moment d'hésitation.

— En homme à la fois délicat et hien élevé, M. Rubel me répondit d'abord qu'il était sans fortune et qu'il ne pouvait prétendre à une héritière à laquelle son père donnait en mariage un demi-million de dot.

— Ces sentiments sont fort honorables, dit vivement Mme de Blinière.

— Sans nul doute, mais M. Rubel s'en servait pour éviter de s'expliquer sur la question délicate que je lui posais et à laquelle je le contraignis enfin de répondre catégoriquement.

— Et cette réponse ?

— Fut qu'il aimait Marthe d'une affection essentiellement fraternelle et qu'il ne saurait jamais l'aimer autrement.

— Peut-être éprouve-t-il pour une autre un sentimet plus profond, hasarda la jeune femme.

— C'est ce qu'il m'a laissé entendre.

— Pauvre Marthe ! elle va bien me manquer, dit Mme de Blinière.

— Vous le comprenez vous-même, madame, une longue absence et de nombreuses distractions peuvent seules la guérir de cet amour.

— Je suis forcée d'en convenir.

Mardochée fit un geste pour s'éloigner.

— Vous me laissez Marthe jusqu'au jour ou vous quitterez Paris ? dit vivement Eva.

— J'allais vous supplier de la garder Jusque-là, sachant combien elle se trouve heureuse près de vous.

Mardochée salua la comtesse et sorfit.

Quelques instants après la porte s'ouvrit et un domestique annonçait M. Armand Rubel.

Les traits de l'artiste portaient l'empreinte d'une tristesse qui n'échappa pas à la baronne, quoiqu'il fit un effort -visible pour dissimuler cette impression.

Il baisa avec une réserve dans laquelle perçait la plus profonde émotion, la main que lui tendit Eva,

puis sur une muette invitation il s'assit en face d'elle.

— Je vais faire appeler Martlie, lui dit-elle en étendant la main vers un cordon do sonnette.

— Non, pas encore, dit vivement le peintre.

Et comme la jeune femme le regardait avec surprise:

— Je vous en prie, ajouta-t-il d'une voix altérée.

— Vous me direz au moins la raison de ce caprice, dit Eva en affectant l'enjouement pour cacher son embarras.

— C'est que cet instant est le dernier que je passerai près de vous, madame.

— Le dernier? pourquoi cela ! demanda Eva avec une vivacité dont elle se repentit aussitôt.

— Parce que... je pars, madame.

— Vous quittez Paris ?

— Oui, madame.

— Pour longtemps ?

— Pour plusieurs années.

— Vous faites donc un bien long voyage?

— Je vais en Egypte.

Il y eut un moment de silence, Mme de Blinière ne se sentait plus la force de continuer l'entretien sur le ton dégagé ([u'elle avait pris pour ne pas trahir la douleur que lui avait causée l'annonce de ce voyage.

Elle reprit au bout de quelques instants :

— C'est l'amour de l'art qui vous entraine si loin?

— Non, madame, répondit gravement l'artiste.

— Non? mais alors...

— Je pars pour oubher, madame, et ce qu'il y a de pis, avec la certitude de n'oubfier jamais.

La jeune femme rougit et garda le silence.

— N'est-ce pas que vous m'approuvez, madame? reprit Armand, n'est-ce pas qu'il vaut mieux partir avec ma souffrance et mon illusion que de m'exposer au froid dédain de celle que j'aime, en lui avouant le sentiment qu'elle m'a inspiré ?

— Pourquoi ne pas rester en confinuant de lui cacher cet amour, si sa position lui défend de le partager ?

— C'est que, dans toute passion puissante, un jour vient où le cœur, à force d'entasser émofions sur émotions, ne peut plus les contenir et finit par déborder, et ce jour-là est venu pour moi, madame; sans cesse sous le charme d'une fascination qui me domine et m'envahit de plus ei^ plus, je céderais enfin au vertige, et tombant à vos pieds je vous

Armand s'arrêta tout interdit en s'apercevant qu'il venait de trahir le secret qu'il avait résolu d'emporter avec lui.

Profondément émue elle-même, Eva gardait le

silence.

Enfin cette émotion grandissant de part et d autre par l'effet même de ce silence qui la révélait plus éloquemment qu'aucune parole, Armand, entraîné par un élan de cœur irrésistible, se pencha vers la jeune femme, saisit rapidement sa main et y colla ses lèvres brûlantes.

Pâle et tremblante, Eva retira lentement sa main,

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puis avec un eiïort dans lequel on sentait une profonde soufTrance:

— Mon ami, dit-elle à Armand d'une voix douce et grave, vous avez raison, nous ne pouvons plus nous voir, il faut partir, faire le long voyage que vous aviez jugé nécessaire et qui l'est devenu plus que jamais depuis un instant, et no revenir que lorsque vous vous sentirez entièrement guéri.

— C'est votre volonté, madame ? dit l'artiste en levant sur Eva un regard suppliant.

— Il le faut, répondit la jeune femme d'une voix à peine intelligible, mais dans laquelle on sentait pourtant un parti très-arrêté.

Armand allait se lever et prendre congé d'elle, quand quoiqu'un ouvrit la porto sans frapper et entra.

C'était le baron de Bliniéro.

Mis avec une élégance du meilleur goût, une rose à la boutonnière, la mine épanouie et souriante, il eut pu symboliser la santé, le bonheur matériel et la joie inaltérable qui en dérive.

— Bonjour, monsieur Armand, dit-il en tendant la main à l'artiste.

Puis s'adressant à sa femme :

— Que vient donc de me dire M. Mardochée? il nous enlève notre petite Marthe ?

— Oui, répondit Eva, il a jugé que les voyages seraient favorables à sa santé.

— J'en suis fâché, j'aimais beaucoup cette enfant, dit le baron tout en regardant un londrès qu'il roulait entre ses doigts.

— Vous allez au Bois? lui demanda machinalement Eva.

— Je ne .sais.

— Vous sortez, cependant ?

— Oui, mais quant à la direction que je vais prendre, tenez, c'est la fumée de ce cigare qui en décidera,

— Ce que c'est que d'avoir une vie occupée ! dit Eva en essayant de sourire.

— Je vais l'allumer en montant en voiture, et la première bouffée qui s'envole, je la suis, comme jadis les Hébreux suivaient le chemin que prenait la colonne de feu. Allons, au revoir.

Il serra la main d'Armand, effleura des lèvres le front de sa femme et sortit.

Au moment où la voiture sortait de l'hôtel et entrait dans la rue dè-Ponthieu, M. de Blinière, ainsi qu'il l'avait dit, lança dans l'air la fumée de son cigare, la regarda s'élever en spirale, flotter indécise, puis cédant à un léger souffle, prendre une direction et s'évanouir.

— Allons, dit-il, mon cigare m'interdit le Bois, cédons-lui donc et tournons du côté opposé.

Il ajouta en maintenant son cheval qui piaff"ait.

— Où donc irai-je par là ? et parbleu ! chez Maria. ÎMaria, c'était le nom de guerre de M"= Dumoulin. Nous saurons bientôt l'influence que peuvent

avoir sur la destinée d'un homme un souffle d'air et une bouffée de tabac.

M. de Blinière était un égoïste frivole, qui songeait avant toute chose à son plaisir, mais qui ne

repoussait pas une bonne pensée quand elle se présentait.

Après avoir décidé qu'il se rendrait chez sa maîtresse, il réfléchit qu'il était un peu trop tôt, et le souvenir de M"'° Ilardouin s'étant offert à son esprit, il résolut d'aller la voir, malgré les impressions fâcheuses qu'il était sûr de trouver dans cet intérieur, où il allait passer une heure entre une tristesse mortelle et un idiotisme repoussant, résignation héroïque cliez un caractère de cette trempe.

Il gagna donc la rue de Rivoli, et au bout do vingt minutes, sa voiture s'arrêtait dans la rue Saint- Louis-en-l'IIo,

Contrairement aux habitudes paisibles et patriarcales do ce quartier, la rue était encombrée d'équipages luxueux et de livrées aristocratiques, dont la masse envahissait toute la voie aux abords de l'éghsc.

Arrêté par cet obstacle, le baron attendit patiemment que la circulation devint possible, car il avait reconnu, aux rubans des chevaux et aux gants blancs des cochers, qu'il s'agissait d'un mariage, et il était curieux de voir la mariée, dont la voiture se trouvait justement côte à côte avec la sienne et en face de la porte par laquelle elle allait sortir.

Après cinq minutes d'attente, il la vit enfin paraître, solennellement précédée d'un suisse en grande tenue,

Le baron tressaillit en la reconnaissant ; c'était Mlle Athénaïs du Theil,

Sa figure grave et presque sombre était aussi blanche que les fleurs d'oranger qui tremblaient au-dessus de son front, et elle marchait les yeux baissés, le bras posé sur celui d'un vieillard qui paraissait tout fier de la conduire.

Derrière eux venait la marquise du Theil donnant le bras à Louis Chambon, son gendre,

La marquise était aussi rayonnante que sa fille était pâle et sérieuse.

Aidée do son beau-père, Athénaïs prit place dans la voiture, qu'on avait fait avancer jusqu'au perron, et ce fut seulement lorsqu'elle y fut installée qu'elle porta ses regards autour d'elle,

La première personne qu'elle aperçut fut le baron de Blinière, dont la voiture touchait la sienne, et qui se trouvait lui-même juste à son niveau et si près d'elle, qu'il eût pu lui parler à voix basse.

A son aspect elle se troubla tout à coup, ses traits se couvrirent d'une lividité cadavérique, et elle murmura d'une voix basse et stridente :

— Oh ! infamie ! infamie !

Puis elle porta vivement la main à la poche de sa robe et en tira un flacon, mais avant de pouvoir en respirer les sels, elle tomba tout à coup en arriére ferma les yeux et perdit connaissance.

La marquise du Theil, qui ne quittait pas sa fille des yeux, jeta un cri, s'élança dans la voiture et s'occupa de la rappeler à elle, convaincue au reste que les émotions de toute cette matinée étaient la seule cause de cet évanouissement.

Mais quelqu'un avait surpris l'impression produite par M. de Blinière sur Athénaïs et deviné au mouvement des lèvres les paroles prononcées par

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celle-ci, et la défaillance d'Athénaïs, achevant de l'éclairer, lui avait révélé un honteux et effroyable mystère.

Celui-là, c'était Louis Chambon.

Constant Guéroult.

{Là suite au prochain numé-o.)

(Reproduction interdite.)

L'AMOUR EN PARTIE DOUBLE '

RÉGINE ET GENOFSA

PAR

C= B'AMEZEUIL

UN CILVPITRE PAR CORRESPONDANCE (suite).

Pendant ce temps, je parcourais la lettre. C'était une invitation à dîner pour demain. J'ai bien vite répondu que j'acceptais. Ne va pas être jaloux de cet empressement, mon cher Yann, car si j'ai acaccepté, c'est qu'avec M. de Kernevelan, je puis causer de toi, l'entendre me faire ton éloge, et lui faie part moi-même de toutes mes impressions.

Sais-tu que la Providence l'a doué d'une patience vraiment angélique, ce bon monsieur de Kernevelan? car il m'écoute avec une bonté sans exemple, et malgré l'ennui que doit lui causer mon bavardage, il est le premier à mettre la question sur mon thème favori.

Brave cœur ! que Dieu le récompense comme il le mérite.

Un sage a dit « qu'il fallait user de tout et n'abuser de rien. » Je viens mettre ton courage à l'épreuve en te contraignant à hre ma mauvaise prose ; je ne veux donc pas abuser plus longtemps de ta bonne volonté.

Je termine ma lettre en te priant de continuer à m' aimer comme je t'aime et à ne pas craindre de m'envoyer de très-longues lettres, car je suis naturellement patiente, et jamais je ne me plaindrai de leur étendue.

Je compte donc sur ton bon vouloir pour essayer de mettre ma patience à l'épreuve, mais crois-le bien, je te mets au défi de la lasser.

Au revoir, mon cher amour, pense souvent à ta petite Genofsa, qui t'aime, qui t'adore, qui ne rêve qu'à toi et que de toi.

Genofsa.

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