TUL70URS LA LETTRE
Bizot regarda la lettre qu'on lui présentait ; la reconnaissant, il dit :
— Tiens! comment avcz-vous cela? c'est la- lettre que j'ai écrite pour M. Trumeau.
— Cette lettre a été trouvée au milieu des cendre.s do cent autres qui encombraient la cheminée de Friquet.
— De Friquet !
— Quoique brûlée, il en reste assez pour que nous ayons pu en retrouver le sens.
20'Jl)
LES DELASSEMÊNl-S ILLUSTRÉS
— Le sens est simple : jo dcmandivis poui- cç matin un romlcz-vous à M. Ti'unicau, eC tnon aiTCwlûiion m'a empcolu-. do m'y rendre ; c'eal unii letb'o ooncoriiant tics alTaires toutes dtî fauiille...
— Vous ciiorchoz vainemcnl à nuus tromper ; je vous n'pèto (jue lo fou n'a l'ait ([u'alU'Ter récrittiiv, et ijuc nous en avons roeonstruit le sens.
— C'est justement pour eela qu'elle no laisse aueun doute.
— \'oalez-Yous que je vous la lise?
i— Oui, monsieur, certainement.
— Le feu a détruit les prôaiiers mots qui disent : Monsieur Friquet.
— Pardon ! Monsieur Trumcivu.
— N'insistez pua avec cj syst-iine ridioule que la lettre détruit...
— C'est trop fort!... lit malgré 1 ai ;;Iii;fot -, lisez, alors.
— Je lis :
« Monsieur Friquet,
« Jo vous ai vainement attendu pour vous parler d'une alïairc grave. Je voulais vous dire qu'il ne fiut pas que vous soyez là demain malin. Jo venais vous prévenir do ce qui se ti'amo autour de vous. On doit venir vous a.-rêter ; tout esl découvert. Brûlez tout.
« Au nom de Dieu et du roi.
" N'otre ehei,
. lîi,;oT. «
— Mo), j'ai cent .,<i. i... iiw-ol élMurdi... moi...
— Nous avons deux lignes écrites par vou.s hier ; toni'ronlécs avec cette écriture, le doute n'est pas [X>!MibIc.
— Ah ! monsieur, ce n'est pas s.'>ricu:< ce i[ue voua m'avez lu.
— Est-ce votre écriture ?
— Oui, monsieur... mais il n'y a pas du tout ce que vous avez dit.
— Comment cela? voici la lettre.
L'homme montra à liiv.j\ la lettre ; celui-ci la re- •rarda, la lut et devint pâle. Par quel moyen cette lettre s'éluil-eUe augiiieiuée de laùi de choses?...
— Eh bien !
— Mon Dieu, monsieur, la lettre est de moi, mais je n'y comprends rien, jo vous lo jure... Cest à croire que je suis fou, jamais je n'ai écrit ce que je viens de voir, et cependant c'est bien ma signature, c'est bien le papi,er sur lequel j'ai écrit hier !
— Trêve de bavardage... vous niez encore, nièiue devant l'évidence?
— Mais, monsieur, sur la viécle ma pauvre mère, je vous jure qiie je n'ai pas éciit cela.
Et Bizût s'arrachait les cheveux.
— Mais (juels sont dune les gens quî'm'an veulent assez pour faire ces choses?.,. Tenez, si Jôiie le suis pas déj.V, je crois que je vais devenir îou.
— Vous n'abandonnez pas votre système. Cette lettre est apocryphe ?
— Jo no sais pas, monsieur, si elle est comme Vous dites, mais je voua jure qu'elle n'est pas de moi, c'est une imitation de mon écntave, et voilà tout.
— Très-bien ! vous aviez un moycil «P^doucir les peines (|Uo vous avez méritées, vous lo refusez, no vous eu prenez ({u'à vous de ce qui anivera.
— Mais, monsieur, je suis prêt à faire tout ce qu'on voudra di' moi.
— Alors, arrivons franchement au biit : qi.'t"l était le plan dos e .njun's et quels fsont-ils?
— f*lail-il ? Ot le malheureux ne comprenant plus du Lout.
— Je vous demande ([uel était le plan et le nom de ceux qui Tavaitnt conçu ? ^, k K
Bizol ari-ioha sa cravate qui l'étranglait, respira bruyamment, tourna et retourna la tète, cherchant autour de lui... Le pauviv garçon se demandait s'd n'v'laiî. pas fou. Que lui voulait-on? que lui ileniandail-on? que siguiliait oet(;e comédie dans laquelle, malgré lui, il'jouuit un rôle .si malheureux?
Voyant cjuc tout ce cjui se passait était bien de la vie ivcUe, qu'il n'était pas sous le coup d'un rêve ou d'une hallucination , lo pauvre diable, épuisé, sans force, sans énergie, dit d'une voix suppliante:
— Ecoutez, monsieur, je ne sais pas ce cjue vous voulez faire de moi ; à ce que vous dites, à ce (jue vous me demandez, jo ne comprends rien, je vous le jure, rien ! rien ! rien ! Vos conjurés, mes complices, le complot, tout eela nne b*( la cervelle, sans ([ue je .siiche ni ixjurquoi ni cuauncnt... M. Friijuet est mon plus grand ennemi, donc je ne lui ai jamais écrit... Cette lutire, soi-disant de moi, dît des choses auxquelles je i^e comprends pas un mot. Je .sensquc je suis sous le coup d'un grand malheur... ou je suis victime d'une cireur, ou je suis victime d'ennemis inconnus... je l'ignore; te que je sais, c'est que vous me frappez avec des armes que je ne vois pas; c'est que je suis sans foice et sans pcjuvoir de répondre. Maintenant, monsieur, fait* ce que vous voud.-ez ; mais, je vous en prie, faitti; vite, car je le sens, je deviens fou... Oui, monsieuf, je deviens Idu !
Et Bizot étrillait ses cheveux do ses ongles durs, se grattait le crâne comme s'il voulait arracher à sa cervelle le secret de toutes les douleurs mystélieuscs qui le tuaient.
L'homme (jui l'interrogeait fut quel![UOs instants pris de pitié, puis, avec la force de l'habitude, qui rend tous les hommes cruels, il leva les épaules en di.sant ;
— C'est un adroit gaillard!... Pais lout haut: Vous ne voulez rien dire?
— Monsieur, jo vous jure que je ne sais rien.
— C'est bien, fil sévèrement l'honnne... Quand vous serez disposé à parler, vous nous fei-ez demander.
Il sonna ; deux gendarmes vinrent et s'emparèrejit du pauvre Bizot, qu'ils reconduisirent à sa cellule.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
2Ciî>l
:ilEZ TRUMEAU
Pendant quoBizot se débat vivement dans Faccusation portée contre lui, Rosalie, souffrante, va toutes les dix minutes à la porte do la boutic[ue de la place Saint-Michel, pour voir si elle n'aperçoit jias son fiancé.
La pauvre enfant ne s'explique pas le malaise subit qui l'a saisie ; elle s'est levée le matin comme ^ chaque jour, se- portant hion, la tête lég-ère, et dc])uis qu'elle a déjeuné, c'est-à-dire pris une tasse . de café au lait, un engourdissement singulier l'a envahie ; son front est brûlant, son cerveau est comme frappé sans cesse par un invisible marteau, et des maux de cœur constants lui soulèvent la poitrine.
Vers onze heures, voyant que 15izot ne venait pas, elle dit à son père :
— Si tu ne sors pas, père, je me sens mal, j'irai me coucher.
— Jlal sérieusement ?
— Non !... Je ne sais pas ce que c'est... Depuis ce matin, j'ai des maux de cœur, l'estomac me brûlo et je ne peux me tenir.,
— Ta sœur va aller chercher le médecin.
— Oh non ! attendons, ce n'est pas assez grave.
— Qu'est-ce que ça fait?
— Non, non, je ne veitx pas.
— Va toujours te coucher, on va te faire du thé, tâche de dormir ; si ça va plus mal, appelle et l'on ira au médecin. .
— Oui, au revoir, père.
Elle eml^rassa Trumeau et monta dans sa cliambre...
A peine fut-elle sortie, que Trumeau appela ]\/Iarie-Reino.
— Rosalie est malade. Occapez-vous-en.
— Rosalie ! qu'a-t-elle donc ? fit celle-ci surprise.
— Une indisposition... Cependant elle a mauvaise mine. Faites-lui du thé. Si elle va plus mal, vous enverrez chercher le médecin.
— Bien !
]\Iarie-Reine chercha dans la boutique pour jircndre le thé ; puis, revenant vers le comptoir, elle dit d'un air indifféreni; à son maître :
— Je vas faii'e le thé, mais vous le monterez vous-même.
— Pourquoi cela ?
— Nous sommes si mal avec Mlle Rosalie que, vous le savez, elle n'aime pas que je mette les pieds dans sa chambre.
— Des'etifantiiïag-cs... Faites toujours, sa sœur ou moi lui porterons.
Marie- Reine disparut dans la cuisine.
Une demi-heure après, Trumeau montait à sa f jUc une tasse de thé.
La pauvre enfant se tordait sur lo lit.
— Oli ! dit-elle, ça me brûle, ça me dévore là ! Et elle montrait sa poitrine.
— On va aller chercher un iîiédccin.
— Non! non! fit-elle, attendez encore... tantôt )ious verrons... Bizot est-il venu.
— Non, mon enfant.
— C'est étonnant, et ça m'inquiète ; est-ce qu'il serait malade aussi ?
— Est-tu folle maintenant do te tourmenter... Comprends que ce garçon, qui est rentré' c]iez sa mère depuis quatre ou cinq jours',"n'y est pas resté seulement deux heures. Sa mèfc-'lû'i aura dit de s'occuper un peu do la maison. II viendra 'tantôt.
— Sitôt qu'il viendra, tu monteras avec lui. '
— Oui, m.a mignonne, je te le promets... mais bois ce thé, couvre-toi bien et essaie de dormir ■ si tu dormais, je suis sûr qiiô cela te ferait un bien énorme... c'dst la migraine probablement que tu as.
— C'est possible... j'ai tant d'ennui...
— Tu n'en auras plus, mon enfant... Voyons, dors. Quand Bizot viendra tantôt, nous fixei'ons votre mariage.
— Bien vrai?... fit la pauvre fille avec un sourire. '' ■ •■
— Bien vrai, répondit Trumeau en l'embrassant. Il redescendit à la boutique. C'était l'heure de la
vente ; il no pouvait plus quitter le comptoir. Marie- Reine était à la cuisine ; Marie Trumeau, de temps à autre, allait s'informer de l'état de santé de sa sœur.
Le soir,' vers six heures, Rosalie fit demander son père. Celui-ci monta.
-^ Qu'as-tu ? demanda-t-il ; qu'as-tu,' mon enfant?
— Ça ne va pas bien ; je .souffre horriblenieiiL. Eustache n'est pas venu ?
— Non. .
-— Ce n'est pas naturel !
— 11 est retenu chez lui ; les affaires sont les affaires.
— Notre mariage est une grave affaire.
— Il viendra passer probablement la soirée avec toi.
— Envoyez toujours chez lui.
— S'il ns vient pas, on enverra... Occupons-nous plutôt de toi.
— Moi, je souffre.
— Toujours la poitrine?
— Oui, ça me brûle.
— Et tes maux de cœur ?
— J'en ai moinS; ïaaintenant... je ne sens plus ma tête.
— ' As-tu dormi ?
— Non, "je ne peux pas dormir.
— Vois-tu, tu n'as pas voulu qu'on aillo chercher le médecin, et peut-être maintenant tu n'aurais plus. rien... Je vais l'envoyer chercher. .s ...
— Oui, je no croyais pas que ça durerait. ' <:'.
— Ne t'inquiètes pas, mon enfant, quand le médecin sera venu, j'enverrai chez Bizot, il m'a^'^it écrit hier et probablement il viendra ce soi-!\..
— Oui, je sais.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
— Tu sLiis qu'il m"a écrit ?
— Sais-tu uc quil veut nie aire ?
— Oui.
— Uis-lo moi !
— Non, il vous le dira.
— C'est grave ?
— Oui.
— Tu m'inquiètes... mais je le fatiyue, un va courir chez le médecin.
— Oui.
— Trumeau descendit.
Marie-Reine était dans la boutique.
— Kli bien ! demanda-t-elle, est-ce qu'elle est toujours malade?...
— Oui, t-a va plus mal.
Et comme il sortait, elle demanda encore :
— Que faites-vous donc !
— Je vais envoyer cliercher un médecin.
— Ah!
Marie- Reine devint exti-èmement pâle.
Vers sept heures, le citoyen Caron, oflicior de santé, «'tait au chevet de la malade ; après l'avoir attentivement observée, il ordonna une potion et rassura Trumeau en lui disant :
— (Je n'est rien... maladie de jeune liUe ; demain il n'y paraitra plus.
Quand Trumeau eut recomluit l'oflicicrde santé, Marie-Iieinc se précipita vers lui et demanda anxieuse :
— Eh bien ! ([ue vous a-t-il dit ?
— Il a dit ([ue ce n'est rien.
— Ah ! et Marie-Reine exhala un long soupir.
— Il a dit même que demain il n'yl paraitra plus.
— Il a raison, lit la fille, les dents serrées... demain, il n'y paraitra plus... Donnez-moi l'ordonnance, je vais aller faire la potion.
Trumeau donna le pajiieret Marie- Reine sortit.
XVTII
LA 11.A.INK DE ALUUE-UEINE.
Lorsque Marie-Reine revint, Trumeau, rassuré par la visite du médecin, plaisantait avec des cUents. Il dit aussitôt à Marie- Reine de lui donner la potion, et il monta lui-même la verser à sa
mie.
— l^rends ça, Rosalie; maintenant que tu as vu le médecin, tu dois être rassurée ?
— Oui, lit la pauvre enfant, mais je voudrais voir Eustache, son absence n'est pas naturelle.
— Tu peux être tranquille, j^ envoie tout de suite... Tu as bu ta potion, tâche de faire un petit somme par là-dessus, et en t'éveillant, tu verras
lilAOi.
La jeune fille remercia son pèro d'un bon sourire ; celui-ci l'embrassa, et, se frottant les mains reilescendic, ae disant :
— Je voudrais bien voir ce matin do Eriquet ce soir; il me renseignerait sur ce que j'ai idée de faire pour le mariage de ma lille. Je lui laisse la maison et lui paie les rentes des fonds placés dans mon commerce, comme si elle me commanditait; de celte façon je concilie tout.
La petite Marie, voyant son père redescendre, monta près de sa sceur, car il ne fallait pas laisser la boutique sans quelqu'un pour servir.
Quand l'enfant entra dans la chambre, elle vit Rosalie à moitié sortie du lit, hoequctanto et cherchant à respirer, les bras tordus, les mains crispées, le visage contracté, cherchant vainement à crier.
En voyant sa sœur, elle se laissa retomber sur son lit en disant d'une voix à peine perceptible :
— Marie... à boire... à boire... Ah ! ça me brûle la gorge... -
Et elle râla...
Marie, épouvantée, descendit bien vite, et son père lui donna un verre de vin et d'eau tiède qu'elle monta aussitôt.
Rosalie s'assit sur son séant et le but d'un trait. Respirant alors plus facilement, elle s'étendit et dit à sa sœur :
— J'ai cru que j'allais mourir, (ja va mieux. Que je voudrais donc dormir ! C'est drôle, il me semble que le sang se (ige dans mes veines et que je m'éleins. C'est à peine si je distingue.
Comnie la malheureuse parle en ébauclianl un sourire, sa sueur lui répond tranquillement :
— C'est la fatigue, vois-tu, petite sœur... dors... tu devrais i-eprendre encore de la polion... voilà presque un quart d'heure... le médecin a dit tous les quarts d'heure... comme ça, on te laisserait dormir...
— Je le veux bien, répondit-elle d'une voix faible.
Marie présenta alors la cuillerée île potion à la malade; celle-ci est sans force, et c'est vainement qu'elle cherche à se mettre sur son séant... sa sœur est obligée de l'aider à lever la tète... elle boit sans que la même crise se produise... Alors, elle s'étend et ferme les yeux en disant à sa sœur :
— Redescends maintenant, Marie; je vais dormir, va diner...
— Dors biep, petite sœur...
£t Marie redescend; sitôt dans la boutique, son père lui demande :
— Comment va-t-elle ?
— Elle est très-fatiguée; je crois qu'elle va dormir,
— Il faudra l'éveiller pour lui donner la potion.
— Non, elle l'a prise.
— Ah ! l>ien... qu'elle dorme. Maintenant occupesloi du diner.
— Oui, père.
Derrière la porte de l'arrière-boutique, Marie- Reine écoutait attentivement les paroles échangées entre Trumeau et sa fille. Elle répéta comme malgré elle :
— Ah ! la deuxième potion, et elle s'endort...
— Jlai'ic-lioine rcg'arda autour dVilo, la jeune Marie était à la cuisine, Trumeau était occupé avec (les clients; personne ne s'occupait d'elle. Elle se glissa derrière des ballots et grimpa au premier.
Elle ouvrit, sans faire de bruit, la chambre de Rosalie... se traînant à genoux jusqu'au lit, elle regarda. La malade dormait. Alors, toujours rampant, elle prit les vases qui avaient été employés pour la faire boire, et vida ce qui restait de liquide dans le feu, puis les rinça.
Ceci fait, elle se redressa et s'accouda sur le bateau du pied du lit.
Elle était épouvantalîlc à voir ainsi, la fille Françoise-Marie-Reine Chantai- Lavandière !
Son œil brillait d'une lueur fauve, ses sourcils bruns étaient froncés, sa bouche était contractée par un rire diabolique, qui serrait les dents et les faisait grincer, ses mains se dilataient, comme les pattes du chien qui sent le gibier. Elle était horrililement belle, la Marie-Reine !
Dix grandes minutes se passèrent ainsi.
La chambre était éclairée seulement par la flamme des bûches qui brûlaient dans la cheminée, le silence n'était troublé que par la respiration à peine perceptible de Rosalie et par le battement du balancier de la pendule.
Tout à coup, la respiration cessa... la bouche de la malade se contracta. ..Alors, Marie-Reine avança à la tcte du lit et se penclia pour regarder Rosalie; celle-ci avait les yetix fermés.
— Rosalie! fit-elle bas à son oreille...
La jeune fille ouvrit à demi les yeux; le regard, trouble déjà, eut un éclair; la bouche se crispa comme pour crier, mais le râle seulement sortit de la gorge.
Alors, froidement, la misérable, voyant la malade dans l'impossibilité d'appeler, lui prit la tête et la releva sur l'oreiller, de façon à ce qu'elle fût bien en face d'elle, obligée de la voir ; puis, avec un accent que rien ne peut rendre, elle dit :
— Eh bien ! idiote, tu as voulu lutter contre moi, tu as voulu me chasser de la maison !... Qui est-ce qui en sort aujourd'hui ?... Quand j'avais du cœur et de la pitié, on a été pour moi sans miséricorde. Je n'ai plus de cœur, je n'ai que de la haine, de la haine, pour toi, entends-tu, Rosalie, toi qui chaque jour m'as insultée, entends-tu ?... Pendant qu'ils sont on bas, tranquilles sur ton sort, meurs donc, sans prière, sans pardon !... Meurs ! mais il faut que tu saches la fin de l'histoire pour laquelle tu meurs... Oui, nous sommes deux qui voulons tout ce qui est à toi et à ton père... et nous l'aurons... tu entends, Rosalie, ma maîtresse, tu entends ? Ton fiancé est perdu, il savait, il devait mourir !:..
D'abord, des soubresauts convulsifs avaient agité le corps de la mourante, son visage s'était contracté, puis ses yeux s'étaient éteints. Elle ne voyait plus, mais elle entendait encore. Dans son râle, parfois, on entendait comme :
— Grâce! pitié !...
Quand Marie-Reine entendit ces mots, elle se redressa plus terrible, et, avec un ricanement sauvage, elle répondit :
— (iràce ! pitié !... Allons donc, lâche, qui demande grâce à celle qu'elle haïssait ! Est-ce que tu m'as fait grâce, toi !... Rien, meurs, comme je le veux, injuriée jusque dans ton cercueil... meurs en chienne que tu as été, sans pitié, sans grâce, sans pardon, sans prière. Je redescends, Rosalie, et je vais rire avec ton père pendant que tu vas mourir !
Marie-Reine quitta la chambre, descendit l'escalier, se glissa derrière les ballots et vint reprendre sa place dans le coin du secrétaire où elle feignit de dormir.
Marie Trumeau était dans la cuisine, occupée du dîner.
Trumeau entra dans l'arrièrc-boutique, et voyant Marie- Reine endormie, il alla vers elle, lui caressa le menton pour l'éveiller, disant :
— Qui dort dine, il parait, mais c'est que j'ai faim, moi... Tu n'as donc pas d'appétit ce soir?
— Oh ! que si, lit Marie-Reine.
— Eh bien ! Marie, cria Trumeavi, vas-tu bientôt nous faire à dîner?
— Tout de suite, si tu veux, papa.
— Bien ; allons. Reine, dressez le couvert. Marie- Reine obéit; quelques minutes après, ils
étaient à table tous les trois, et Trumeau disait :
— Je suis content d'avoir fait venir le médecin , au moins, je suis tranquille; ça m'étonnait tant de voir Rosalie indisposée, elle qvii se porte toujours admirablement, que j'étais très-inquiet.
— Elle va bien, maintenant? demanda Reine.
— Oui, elle doit dormir, répondit Marie.
— Quand tu auras fini de manger, dit Trumeau à sa plus jeune fille, tu iras voir si elle a besoin de quelque chose.
— Oui, papa !
— Ah ! ça, fit tout à coup Trumeau, a-t-on envoyé chercher' Eustache?
— Oui, répondit Marie- Reine ; la boutique était fermée et il n'y avait personne chez eux.
— C'est singulier qu'il ne soit pas venu aujourd'hui.
Le dîner s'acheva sans incident; pendant que Marie-Reine débarrassait la table, la jeune Marie monta à la chambre de sa sœur.
Dans la demi-obscurité de la chambre, ne voyant pas si sa sœur doi'mait, elle s'avança jusqu'au lit sur la pointe du pied.
Là, il lui sembla que sa sœur avait l'œil à demi ouvert.
— Rosalie, tu ne dors pas ?
Comme Rosalie ne répondit pas, elle n'insista pas et écouta si sa respiration était régulière. N'entendant rien, l'enfant eut peur.
— Rosalie ! fit-elle plus haut, Rosalie !
2ÛS»4
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
l-:t cWc lui uiit la mniii sur lo front, mais elle la retira aussitôt en jetant un grand eri.
Lo front était fi-oicl... ce froid moite qui semble kiitiser tle la glace apivs les doigts.
Marie se précipita dans Toscalicr en criant.
— Qu'y a-trii ? demanda Trumeau.
— Papa, monte, monte; Rosalie ne répond pus, elle no respire plus !
— Hein ! cpie dis-tu là? fit Trumeau épouvanté. Et il grimpa vivement Tûscalicr ; arrivé au lit de
sa fille :
— Rosalie ! Rosalie ! mon enfant... Ah ! mon Dieu !...
Il prit la tête do la malheureuse ; en sentant le froid de la mort, il gémit...
— AH ! mon Dieu ! mon enfant ! et les sanglots déchirèrent .sa gorge. Oli ! mais, ça n'(ist pas possible. Rosalie ] Miuùo, cooi's, com-s vite cUerchea- lo médecin.
Mario courut.
Trumeau, seul, clierchait en pleurant à ranimer son entant, se persuadant que Rosalie n'était ])as morte, croyant à une syncope; mais le corjxs était lîlacé, les membres étaient roidcs.
Ricntôt lo citoyen Caron arriva ; il regarda Rosalie, et à la vue do son œil terne, il dit :
— Elle est morte.
La chambre retentit alors de« cris de la sœur et du malheureux père. C'était un tableau logubroquc la \ ue de ces deux mallieureux à genoux devant la couche moi-tuaire.
— Mais, dit Trumeau, ([uand vous êtes venu, il y a luie heure, vous n'avez donc lion vu?...
— Monsieur, dit l'of licier, je n<i comprends absolument rien à ce qui s'est passé.
— Mais vous êtes médecin, mon.sieur, vous devez savoir.
— Aussi, monsieur, suis-jo convaincu ^uc votre lille a succombé à un acc-ideat tout différent du malai-se pour lequel elle s'était mise au lit.
— Mais ((uel accident ?
— C'est ce qu'il faut savoir.
— Que faire?... ne pouviez- vous le prévoir?...
— Monsieur, cette mcM't m'effraie à ce point que, sortant de chez vous, je vais aller chez le magistrat de sûreté faire ma déclaration.
— Quelle déclaration ?
■■ — Cette mort subite dont il est utile de rechercher la cause.
— Que croyez-vous ilonc ?
— Je ne crois rien, la déinarchedont je vous parle est nécessaire, et je crois de votre devoir même de la faire avec moi.
— Ce soir ?
— Immédiatement.
— A quoi tout cola doit-il aboutir? Croyez- vus (jue le malheur n'est pas assez grand !
— Il faut cependant que cette mort s'explique .
— Que fera-t-on ?
— On fera l'autopsie.
— On ouvrira le corps de mon on l'an i f
— Il le faut.
— Jamais !... et puis, que penserait-on de nous, un scandale semblable? ., ; ,
— Je vous répète, monsieur, que l'honneur vous commande impérieusement de venir avec moi.
— C'est affreux, tout cela... c'est dire que je crois à jun crime... c'est des frais énormes à faire et nous no sommes pas richo.'^... Mon Dieu ! quel malheur !... ma pauvre ciifant !...
— Croyez-moi, monsieur Trumeau, il faut faire cette déposition... il est tard, je reviendrai demain... songez-y.
L'oflicicr de santé partit.
Et ayant fait mettre une gardp près do sa iiUvJ, Trumeau dosccnilit fei'n>ôr saJoôutiquo.
l.E CITOYEN r.ARON.
(.'otte maLson-, si suijitcment passée do la joie au deuil, était encore toute pleine de la vie de Rosalie. A chaque clou de la cliambrc à couehor, dans cha(iue meuble était un vêtement placé la veille par la pauvre enfant. Aussi, malgré lui, dés qu'il n'était plus dafis la chambre mortuaire, Trumeau se refusait à croire à la mort de sa lille.
11 avait envoyé, dès le soir, sa plus jeune fdle chez une parente, et il restait toujours dans l'arrière-bouti((ue.
Le lendemain matin, Marie-Reine était pâle, mais ses paupières rouges indiquaient qu'elle avait beaucoup pleuré. Trumeau l'avait remarqué, et il lui savait gré de cotte affection pour la pauvre morte.
— Ma pauvre enfant, disait-il, ju.stc au moftient où elle allait se marier, oh ! c'est horrible... et s'il faut maintenant que la justice vienne ici !...
— l'ourquoi la justice viendrait-elle? demanda Marie-Reine.
— N'as-tu pas entendu M. Caron ?
— Mais vous savez bien que Rosalie n'a pas été assassinée.
— Oui, je le sais.
— Vous avez alors le droit de repousser tous ces gen.s-là : un père ne laisse pas faire rautoj>sie de .sa lille pour le plaisir des cancans do commères.
— Comment, des cancans do commères ?
— Oui. '
— Que veux-tu dire ?
— Je dis que ce sont les commères qui bavardent là-dessus.
Trumeau se leva étonné, et essuyant ses yeux, il demanda :
— Les oommcres bavardent ?. . .
— Vous ne le savez pas ?
— Et que disent-elles, enfin ?
— Pardi ! elles disent que cette mo;t n'est pas naturelle, ([ue vous aviez des intérêts à vous d£-l>arrasscr de votre enfant.
— Qu'elle est morte empoisonnée.
LES DÉLASSEMENTS ILL.ySTRÉS
— Empoisonnée !..,
Trumeau, épouvanté, se tenait à la cheminée pour ne pas tomber... Tout ce qu'il y avait d'honnête en lui se refusait à croire quedesg-cns pussent porter une semblable accusation.
— Empoisonnée !... empoisonnée!.,, féj^tait-il. Mais par qui?,.. , ., .
— .Je vous le dis.,, ces gens disent que tous deux lîous avions un intérêt çommuji à ce quo, cette en- 1 iut n'existe plus.
— Nous?... alors c'est...
— C'est nous !
— rirand Dieu... moi ! mui! tne;' ma fille ! Oh! les monstres-!
— Voilà ce qu'ils disent.
— Oh ! alors, on fera l'autopsie...
— Comment pour des cancans... vou.s céderez, vous vous ferez, la fable de ces gens... et la pauvre chère morte sera martyrisée ! Est-ce bien un péro ([ui dit cela? est-ce qu'au-dessus de votre personnalité attaquée vous n'avez pas l'amour saint et .sacre de votre liUe ? et vous souffiirez c[u'on là -tuo deux fois... c[u"on lui ouvre le corps !
— Oh, non ! non ! dit Trumeau en plaçant ses mains sur ses yeux.
Vers dix heures, l'officier de santé Caron se présenta clicz Trumeau et demanda à lui parler particulièrement. Marie-Reine se retira; seul, Caron lit à Trumeau :
— Je vous ai dit hier qu'il était nécessaire que vous veniez avec moi chez le magistrat do sùrpté du onziènie, et je viens vous chercher à cet ciTet.
— Mais, dit Trumeau, pourquoi, monsieur Caron, cette prolongation de tourments et de dçuleiirs?
— Parce que le monde s'étonne do cette mort subite et réclame une enquête.
,^j,— Et de quel droit co,s.^^eps-||j'i., veulent -ils aughienter mes peines ? .,,.'.,.-,
— Vos xofus ne servent qu'à aygj^açpter,. leur accusation. ' ,,
— Mais ma conscience tranquiHe est au-dessus lie leurs propos.
— Vous refusez toujours.,. .
— Oui, M- Caron, chez moi il n'y a que d'honnêtes gens; je suis convaincu qu'aucun d'eux n'a pu conîmettrO'Un crime, et Jc'mp veux pas voir faire '^'^utopsie de m-on enfant;.
,,• — M. Trumeau, j'ai le regret do v us décla^-er que j'irai seul chez le magistrat.
— Mais pourquoi ?
— Parce que je tiens à constater quo j'ai soigné. ainsi qvi'elle devait l'être la victime. . .
— La victime !
— Oui, monsieur, la victime! car ma conviction est que la malade a succombé à une cause violente en dehors de sa maladie.
— Oh! nion Dieu! . . .
— .Je me l'etire, monsieur, pour faire mQn devoir. . . Adie\i. . .
Et le médecin se retira aprè,s avoir salué.
Trumeau était cppuyanté, non de ce que faisait le médecin, mais de ce qu'il lui avait dit: Sxi fille était une victime; elle était morte d'une cause ab-
solun'u>nt,en dehprs do sa maladie. Enfin, il y avait un crime. Qui avait intérêt à tuer sa fille?. . . Il se creusait h- cej-yeatT, lorsque, relevant la tête, il vit devant lui Marie-Pv,eine.
— Oh! non, fit-il, comme se répondant à lui- ;iiême.
Marie-Reine comprit; depuis la .sortie du médecin, elle était entrée dans la salle à manger, et elle étudiait ce qui se, passait en son amant. Elle vit cfu'il cherchait qui' accuser, et elle sentit que c'était pour elle c[u'il disait :
— Oh! non!
— ^'ous n'avez pas été adroit, dit-elle.
— Comment cela?
— ^'ous avez été faillie, et la police va venir chez vous.
— Eh bien?
— Eh bien ! c'est votre maison perdue.
— Mais cependant, s'il y a crime, je veux qu'on en punisse l'auteur.
Une rougeur fugitive passa sur les joues de Mario- Reine.
— S'il y a crime, il ne peut être commis que dans votre maison.
— Que veux-tu dire? dit Trumeau, la regardant fixement.
— Je veux dire, fit celle-ci embarrassée, quo cest vous et votre fille jeune qui seuls avez soigné Rosalie; je no l'ai pas vue depuis le jour où elle est montée se coucher.
— C'est vrai!
— Tout cela est donc de la folie. . . Ce n'est ni vous ni Marie, i/.
— Raison de plus pour laisser faire alors. On frappa à la porte do la rue.
ALaric-Reinc devint pâle et gagna la cuisine. Trumeau alla ouvrir.
LF. CITOYEN FRF.LIN
Trumeau alla ouvrir la porte, quatre hommes entrèrent; parmi eux était Caron, qui avait silgné Rosalie, et qui dît en entrant :
— ^lonsienr Trumeau, je vous présente le citoyen Saunay, magistrat de sûreté du onzième, mon collègue Bcrard, et le citoyen... qui accompagne le commissaire.
— Entrez, messieurs, fit tristement Trumeau ; monsieur le commissaire, .daignez vous asseoir.
En disant ces mots, le pauvre homme présenta des sièges, et resta debout, appuyé sur le comptoir.
Le commissaire rce'arda fixement Trumeau et lui dit : ^ ■
— La mort subite de votre fille a obligé l'officier T'aron à me requérir pour la constatation d'un décès
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qui lui parait ilcvtiii- ôliv attribue à une autre cause qu'au mal qu'il Poiiruait.
— Monsieur (^aron m'a déjà fait cette observation.
— Pourquoi avcz-vous refuse d'accompagner le citoyen Caron au bureau?
— Parce que, Dieu merci, je ne crois pas à un crime.
— • Votre fille était malade de])uis eomliii'n do temps ?
— Un jour! monsieur le commissaire.
Et Trumeau, no jiouvant plus contenir ses larmes, pleura en répondant.
— Comment ce malaise s'cst-il déclaré?
— Mon Dieu! M. le commissaire, Rosalie sesl lovée hier à la même heure que d'iiabitude ; siiol son premier déjeuner, elle a éprouvé des envies de vomir; loi-s du déjeuner du midi, elle a à peine many:é; voyant cela, je lui ai fait faire du thé. Mais (^a n'a rion fait; alors elle s'est couchée; voyant ({u'cUe n'allait pas mieux, j'ai envoyé chercher le médecin, M. ( 'aron, qui a ordonné une polionqu'on lit faire immédiatement; elle en a bu deux cuillerées, et. . .
Là, Trumeau éclata en sanglots.
— Et? reprit le commissaire.
— Et trois quarts d'heure après . elle était morte.
— Il y a là un mystère étrange que je ne m'cxpli.|uc pas... Citoyen Caron, avez-vous examiné cette jeune fdlc après sa mort ?
— Non, monsieur le commissaire.
— N'y aurait-il pas suicide?
— Co nmciit, suicide? lit Trumeau étonné.
— N'avait-elle pas de motifs de chagrin?
— Non, monsieur le commissaire, au contraire, prochainement elle devait se marier de son plein consentement, de son choix même.
— Elle n'avait pas reçu d'avis, de lettre sur son ! lancé?
— Non, monsieur le commissaire ; pendant toute la journée d'hier, au contraire, elle n'a cessé de désii-er sa présence.
Le commissaire se leva et dit :
— Messieurs, vous allez voir le corps, et, s'il c^t ]iospible, découvrir la raison de cotte mort subite.
Trumeau guida les quatre hommes, qui montèrent et entrèrent dans la chambre.
Rosalie était étendue comme au moment où Trumeau était monté, le corps raidi dans le lit, dont les draps et les couvertures étaient bien bordés et bien arrangés. La tète était tournée du côté du mur.
Sur la table de nuit brûlait une bougie. Prés le corps inanimé une femme veillait.
— Monsieur Trumeau, veuillez vous retirer avec la garde et nous lai.s.ser seuls. . .
Trumeau, fondant en larmes, se retii-a en gémissant.
— Oh! mon enfant! ma pauvre enfant!
Quand le magistrat, un ag('nt et les officiers de
santé furent seuls, le commissaire demanda au citoyen ('aron :
— Avez-vous quelques observations à faire?
— Oui, monsieur le commissaire.
— Bien! Frclin, écrivez!
Frelin était le grand gaillard qui accompagnait
le commissaire; il était maigre et long comme une latte; sa tête en lame de couteau avait l'aspect d'une tête de fouine ; son œil petit, mais plein d'éclairs, était protégé par une paire d'immenses lunettes; ([uoique paraissant à peine âgé de vingtcinq à trente ans, il était atteint d'une calvitie qui ne lui laissait de chaque côté de la tête que deux mèches rous.ses , semblables à des oreilles de chien.
Vêtu de vêtements trop courts, ses pieds et ses mains paraissaient immenses ; les mains surtout avaient de gigantesques proportions. Quand le commissaire lui dit d'écrire, Frelin mit simplement un cahier de papier dans la main ouverte, et, s'en servant comme d'un pupitre, il écrivit :
— Qu'avcz-vous à dire , demanda le commissaire.
— Voici-, ilit le citoyen Caron : lorsqueje vins voir pour la première fois la malade, la chambre était en ; désordre, le lit à moitié d^'fait.
— Peut-être la malade a-t-clle demandé qu'on mette un peu d'ordre dans sa chambre et qu'on refasse son lit?
— Permettez, mon.sieur le commissaire. . . lorsque l'on m'envoj'a chercher une seconde fois. . .
— Alors qu'elle venait de mourir?
— Oui, monsieur le commissaire.
— Qui vint vous chercher?
— La plus jeune fille de Trumeau.
— Quel âge?
— Environ dix ou onze ans. . . Elle médit qu'elle craignait que sa sœur fût morte; étonné, et pendant (jue je me disposais à la suivre, je m'informai de l'état où elle était : elle me raconta que lorsqu'elle était montée pour donner une potion à sa sœur, celle-ci était dans un tel état que le lit était complètement défait, tant elle s'agitait ; qu'un moment abattue, elle était retombée sur l'oreiller, la tête tournée de ce côté. . . Quand je vins, le lit était en ordre, comme il est là, bien bordé. . . et la tête de la pauvre fille, aiiisi que vous la voyez, tournée du côté du mur . . . Tous les vases qui étaient dans la chambre avaient été enlevés.
— C'est assez singulier, fit le commissaire regardant FreUn.
— Oui, acquiesça Frelin de la tête.
— Avez-vous parlé de cela à M. Trumeau?
— Non, monsieur le commissaire. J'ai cru devoir vous faire juge. . .
— Vous avez eu raison. Que pensez-vous de cela, Frehn?
— Je prie monsieur le commissaire, dit celui-ci, de faire rechercher la cause apparente de la mort aux médecins, et je lui ferai part de mes observavations après cette constatation.
— Messieurs, fit le commissaire, veuillez proc -der.
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Tii-ant un couteau de sa poche, elle lui enfonça ilans la gorg
Les deux offieiers de santé tirèrent lo lit au milieu de la chambi'e et d'couvrirent le cadavre.
En bas, dans la boutique, le père hurlait do douleur et sanglotait en entendant le craquement lug-u- ])re du lit mortuaire déplacé.
Rosalie, encore embellie par la mort, si cela était possible, avait le visage calme et doux d'une vierge endormie.
Les couvertures enlevées, le corps démentait ce calme apparent.
Les bras et les mains étaient raidis, la contraction s'étendait jusqu'aux doigts; la cuisse droite, renversée, était violemment portée sur la gauche du ventre; le corps était comme coupé.
L'ofiicier de santé Caron, plaçant sa main sur
l'estomac, y sentit encore une certaine chaleur; l'ayant fait observer à son collègue, il lui dit :
— Qu'en pensez-vous?
— Je crois utile, fit celui-ci, de procéder à l'autopsie.
— C'est aussi mon idée, si M. le magistrat nous y autorise.
— Faites, dit celui-ci.
Avec ce calme froid que donne l'habitude, les deux médecins retroussèrent leurs manches, et le commissaire s'accouda sur le bateau du lit pour assister à cet épouvantable tableau.
Prié par les médecins, Frelin se disposa à écrire sous leur dictée.
Caron dicta :
La poitrine et le ventre prouvent entièrement une phlogose (ou inflammation), le foie plus volumineux, les poumons sont flasques et légèrement adhérents. L'estomac, qui ne contient rien de particulier extérieurement, contient environ trois demisetiers de liquide noirâtre, comme du sang décomposé, dans lequel est une très-grande quantité de matière comme cuivreuse et d'une espèce grisâtre,
tO'ÔS
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paraissant iaélalli((iic et rcssoinhlant sons les doigts à du sable.
On plaça toutes ces maliorcs dans nu vase cathutc et scelle du sceau do Trumeau.
L'estomac était, dans son intérieur, totalement lU'nuô et complètement cnllammé, ses mcndjranos nerveuses rntièivment détmites et toutes les parois eonsidtirabloment chargées des mêmes substances délétères et corn>si\ es.
Le tout fut enlevé ot rcnfern\é dans un .secoinl vase scellé comme le premier.
Enfin, Caron, après avoir consulté son collègue, dit au magistrat :
— Ayant consult- mon collèguo, nous ecrtifiocs tous dou.v que Rosalie Trumeau est morte purce qu'elle a mangé ou bu une substance délétère (|nelconquc.
Le magist-at fil alors remonter Trumeau qui, à uncv demande déjà faite, avait refusé d'assister à l'autopsie, s'en remettant à la constatation faite par les oflicioi-s. Celui-ci monta tout en larmes, pâle et U's yux rouges.
On avait recouvert le corps de la malhetn-cuse enfant, dont le visage dou\ et calme, en dépit dcl'Jiorriblo opération, semblait sourire au ciel.
— Que me voulez-vous, messieurs? flt celui-ci, détournant le vi.sago <lu lit.
— Monsieur Trumeau, le résultat des const*atations est que voire lille est morte empoisonnée.
Trumeau regarda le magistrat, l'agent, les médecins; son regard exprimait :
— Voyons, vous me parlez sérieuscmont ? Vous n'êtes pas fou?. . .
— Empoisonnée !. . cria-t-il. Mais, par qui, monsieur?
— Nous avons mission de le recl^crc'nc ■. . . Ditesnous, avez-vous du poison chez vous?
— Du. . . poison, répondit Trumeau abruti, pleurant, sans voir, et ne sachant pas ce qu'on lui disait. . . du poison. . . non, non. . . je ne vends pas ça... empoisonnée... ah! mon Dieu ! mon Dieu! mais je suis donc maudit !
Puis se jetant à genoux au pied du lit de sa fdlc, il s'écria sanglotant :
— Rosalie, mon enfant, mon Dieu, tu entends ce qu'on dit... toi si bonne, si douce, entends-tu .. . mais tu n'avais pas d'ennemis, ma pauvre enfant... on se trompe, voyons... Rosalie! Rosalie! ah! mon Dieu, ma tille. . .
Comme abattu, sans force, vaincu parla douleur, il retombait sur le lit. Frelin et Caron le prirent chacun par un bras, le relevèrent et le conduisirent jusqu'à l'escalier, lui disant :
— Allons, monsieur Trumeau, du courage, voyons, du courage !
— Ah ! vous ne, savez pas ce que c'est, vous, que de j>erdrc ses enfants à cet àge-là! vuus. . .
— Allons, venez. . .
On le descendit dans la boutique; là, il s'assit, et après quelques instants, redevenu plus calme, le magist.f-at lui dit :
— Plus le malheur est grand, plus il faut de courage pour le supporter. Trumeau,. soyez homme;
les iiraliciens viennent de vous déclarer ([ue la mort de votre enfant doit être attribuée à un crime. . . (,!uel motif pouvait pousser ceux qui l'ont conwnis? Voilà ce qu'il faut rechercher. Peut-être n'est-ce qu'une première victime ; de nouveaux crimes sont-ils prémédités? Il faut, monsieur Trumonn, êtri' homme et nous aider à rechercjicr les criminels. . . Votre enfimt «ip peut avoir de vous aujouril'hui qu'une chose, le cjiàtiment de ceux qui l'ont tuée.
— Oui, monsieur le commissaire, dit Trumeau d'une voix'hoccjuotanto de sanglots et essuyant ses yeux du revers de sa manche.
— Voynufl, procédons lentement. . .
— Je suis à vos oi-dres.
— Avez-vous ici de l'arsenic?
— Oui, monsieur.
— Tout ù rbouro, vous avez dit no pas avoir de j>oison...
— Je n'ai pas la tête à moi !
Le magistrat et Frelin se regardèrent. Frclîn cligiui de l'œil.
— Où est cet arsenic?
— Voici.
Trumeau uiimpa srir un comptoir, atteignit «n tii oir dans lequel il prit un petit paquet qu'il remit au citoyen Caron.
Frelin regai-da le parquet, et dune voix d'enfant observa ;
— Le papier qui l'enveloppe a été très-récemment ouvert. ""
— Oh non ! flt Trumeau, je n'ai pas permis d'en vendre, et je n'en ai servi à personno.
— Couunent se fait-il, demanda le mai^strat iV-. siàrcté, ([ue vous en ayez alors ?
— J'ai demandé l'autorisation d'en aciietcr, il y a déjà quelque temps, pour détruire les rats qui me ravageaient tout. Comme ça n'a rien fait, j'y ai renoncé et je l'ai mis dans ce tiroir, que l'on n'ouvre jamais.
Pendant que Trumeau cxplirjuait la possession de l'arsenic, l'officier de santé BérarJ comparait le grain de cet arsenic à un grain trouvé dans l'estomac de Rosalie Trumeau; il dit :
— liais remarquez donc I... Cet arsenic est semblable à celui trouvé dans l'estomac de la victime...
— Ah ! flt Trumeau indifféremment.
Cette fois encore, le magistrat regarda Frelin ; celui-ci hocha la tête.
Alexis Rouvier.
{La suite au prochain rmmfro.)
(Reproduction intiîHîte.)
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