EN ROUTS
Bizot, les bras et les mains déliés, se sentit plus à son aise. 11 ne pensait pas du tout à se sauver, .convaincu que son innocence ne pouvait tarder à être reconnue. Une chose cependant le tourmentait : où diable le menait-on ?
Il se demandait s'il n'était pas le jouet d'un cauchemar. En deux jours sa vie était si complètement changée. Cette conjuration de laquelle on lui avait parlé, dont il était un des chefs principaux, fout cela lui semblait si extravagant, si insensé, qu'il cherchait vainement à comprendre. Cette lettre qui était bien celle qu'il avait écrite et qui contenait des choses auxquelles il ne comprenait pas le premier mot ; l'isolement dans lequel il vivait depuis deux jours: tout cela troublait le cerveau du pauvre garçon et lui faisait se demander s'il avait bien toute sa raison.
L'homme qui l'accompagnait paraissait plus serviable que ceux qui l'avaient approché depuis son arrestation. Bizot reprit courage, se blottit dans un coin, et regardant son gardien, lui dit :
— Pour que vous soyez bien à votre aise, je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai pas, que je n'aurai pas l'idée de fuir.
— Eh bien! c'est d'un brave homme, ça... Vous verrez, en revanche, que vous ne ferez pas un mauvais voyage.
— Je vous demande en grâce de me renseigner
ni:i,Assi;M i:\Ts i lli/sthés.
seulement sur tout ce ijiiist' p;isst! autour île luui.
— (;iiinment, aous reusei^iKU"?
— Oui, il ne vous sera pas di-lcuilu de nie parler?
— Pas le moins du monde.
— Savez-vons ])onrquoi je suis ici ?
— Pardi !
— Ah ! enfin ! pourquoi?
— Mais pour vous rendre au lort... là-bas.
— ÎN'on, ce n'est pas cela que je demande. Onel est le motif de mon arrestation?
— Allons, farceur, vous Je savez mieux que
— Je vous jure i|ue non. '
— Comment diable, alors, voulez-vous (pie je le sache ?
— Mais cependant, je ne suis pas un criminel.
— Pour ça, je le sais.
— Alors, si je ne suis pas criminel, pourquoi suis-je ici?
— Voyons, monsieur Bizot, vous savez bien qu'il y a crime et crime.
— Je ne vous comprends pas.
— Vous n'èles pas un voleur... pas nu assassin... c'est vrai, m\is pas moins que vous avez d'autres idc^es ..
— Comment cela ?
— Oui, enfin, vous êtes un politique.
-Hein?
— Le .gouvernement, avec qui vous n'cMos pas bien, quoi!
— Moi , c'est comme conspirateiu' contre le gouvernement que je suis arrêté?
— Mais oui !
Mais je suis ami avec le ministre...
— Justement.
— Mais je ne me suis jamais occupé de politique.
— Voyons, voyons, écoutez. Je ne veux pas vous être désagréable, monsieur Bizot; on n'arrête pas les gens pour rien dans notre pays... et j'ai lu sur votre écrou : « Faire très-attention à lui, homme dangereux. »
— C'est de moi qu'on dit cela?
— Mais oui.
Bizot resta deux grandes minutes sans trouver autre chose qu'un long soupir, tant cette révélation l'avait étourdi.
— Mais on va juger, reprit-il.
— Juger, je ne crois pas... il parait que vous ne voulez pas avouer.
Mais puisque je ne sais rien.
— Je sais bien, vous dites tout ça, monsieur Bizot, je ne sais rien, je n'ai rien fait, je suis innocent. Mais vous comprenez bien, pas vrai, que l'on ne vous a pas arrêté sans avoir des renseignements précis... on en sait autant que vous.
Mais plus que moi, puisque je ne sais rien.
— Voyons, écoutez, monsieur Bizot, je ne vous demande rien, dites-moi, ne me dites pas ce que vous &\^z fait, ça m'est égal. Je ne suis pas chargé de vous faire pai'ler, je suis chargé de vous condiiire, voilà tout.
— Mais, tonnerre, à la tin, ([u'esl-ce que ces gens-là savent donc?
— Ne vous mettez pas en colère, fit tranquillement l'agent, la colère aveugle, double la force, on faitdes choses qu'on ne voudraitpas... et aux- (piellesje serais forcé de répondre par des choses ])eu agréables... restonsdnns une aimable causerie.
— Vous avez raison... — Bizot passa la main sur son front moite de sueur.
— A la bonne hi'ure... Voyez-vous, monsieur Bizot, ne vousbrisezpasiatèteàdire cependant je ue sais rien, d'autres sont plus coujuibles... cherchez dans vos amis les plus intimes s'il n'en est pas un capable de vous rendre ce service.
— Mais, on n'arrête pas les gens sur des potins, sur des cancans.
— t]xcusez-moi, on ue les arrête que là-dessus.
— Ce qui m'étourdit, c'est cette lettre que j'ai écrite et que .l'ai adressée à Fiiquet.
— Friquet ! fichtre, un malin, celui-là... Voilà <lix jours qu'on le cherche.
— Jesuiscertaiutjuecen'estpasàluiciuej'aiécrit.
— Ah ! si vous connaissez celui-là.
— Oui, je îe connais.
— Vous comprenez, qu'ayant des amis comme ça, c'est déjà compromettant.
— Mais ce n'est pas mon ami... Je ne peux pas le sentir.
— Puisque vous dites que vous correspondiez...
— Mais, pas du tout.
— Enfin, ces jours-ci, vousl'avez-vu?
— J'ai dîné avant-hier avec lui.
— Eh bien ! mais alors vous n'avez pas à chercher plus longtemps... Nous savons tous que Friquet ne voit à Paris que les affiliés...
— Mais quels affiliés?
^— Les affiliés du complot.
— Quel complot encore...
— Allez, vous êtes un farceur, c'est pas la peine déjouer au plus fin avec moi; sur ma parole, je ne suis pas chargé de répéter ce que vous me direz.
— Ah! tenez, ne parlons plus de tout cela, je deviens fou.
— Oui, n'en parlons plus, ça vaut mieux.
— Dans quelques jours, je l'espère, on me relâchera.
— Dans quelques jours... hum, hum, fit en souriant l'agent.
— On ne va pas me fusiller au moins ?
— Non, mais c'est très-grave votre affaire.
— Très grave.
— Mais oui, vous devenez prisonnier d'Etat...
— Qu'est-ce que c'est que ça... Où me menezvous?...
— A Belle-Ile...
— Belle-lle-en-mer?... s'écria Bizot.
— Oui.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu, je suisperdu ! et le pauvre garçon, ne se contenant plus, fondit en larmes.
Alexis Bolvieh.
{La suiie au prorkuin numéro.)
(Keprcductioii interdite.)
Bdtigoul srf mit à son eeorétaire et écrivit deux lettres.
LES i%.OIliIE:S DE l»i%.|RIS
CONSTANT aUÉKOULT
(voir a partir ui; .n" 113
TROISIEME PABTIE. — I.A NABCH/U«DE A LA TOILETTE.