LA TURMOLE ET MADEMOISELLE ATHÉNAÏS DD THEIL
Mme Turmole traitait; les convives qu'elle avait réunis à sa table étaient Adèle, sa fille, Mme Toussaint, son amie, et son neveu Maniveau.
— Oui, tante Turmole, disait Maniveau qui possédait au plus haut degré l'art de parler sans perdre un coup de dent, la fortune nous sourit et nous prodigue enfin ses faveurs; papa, entièrement revenu de ses deux idées fixes, boit de l'eau pure au heu d'eau d'af et me caresse paternellement au lieu de me frictionner la colonne vertébrale avec une trique. Aussi le ciei lui a envoyé de la braise, un passeport pour lui et ma mère, et ils vont filer tous les deux pour l'Angleterre.
— Pauvre Barentin ! c'était son rêve; mais toi, Maniveau, qu'est-ce que tu vas devenir ?
— Moi, s'écria Maniveau, vous ne savez donc pas? je viens d'acheter une charge.
— De notaire ?
— Moi, marier le pauvre monde ! enchaîner pour la vie des gens qui ne m'ont rien fait ! pour qui me prenez- vous? Non, non, j'ai acheté une charge de directeur de bon goût, de propagateur des lumières, de protecteur du génie et de dominateur de l'opinion, voilà ! en d'autres termes, je suis moitié de chef de claque.
— Moitié !
— Oui, nous avons acheté l'étude à deux.
— Peste ! quelle position ! dit Adèle.
— Et à qui ton père et toi devez-vous toutes ces faveurs ?
— Je vous le donne en dix.
— C'est trop long,
— A Mardochée.
— En voilà un être mystérieux et fantastique, s'écria la Turmole en vidant un grand verre de vin.
— Ne m'en parle pas, dit Adèle en frissonnant, quand je me le représente parlant à Barigoul dans
sa bière et le ressuscitant, j'en ai la chair de poule.
— Si c'était un effet de votre bonté, dit Maniveau en tendant son verre à sa tante, qui le remplit consciencieusement jusqu'au bord.
Maniveau le vida avec non moins de conscience, puis faisant claquer sa langue contre son palais avec une moue de connaisseur :
— Exquis ! dit-il, Argenteuil première, retour de la Courtiire.
Puis posant son verre sur la table :
— Adèle, dit-il à sa cousine, quand tu auras une amie "à me recommander, envoie-la moi, et pour peu qu'elle soit jolie, eh bien nous verrons.
Adèle éclata de rire.
— Toi, Maniveau !
— Moi, Maniveau, qui ai, comme le ténor de la Reine de Chypre :
Un bras pour la défendre Des mains pour l'applaudir.
Des mains, des mains.
Pour l'applaudir !
— Va donc dire à ta mère qu'a t'mouche, réoliqua Adèle en haussant les épaules.
Mme Toussaint, elle, ne soufflait motet mangeait comme quatre, mais sans bouger, sans paraître se presser et avec une régularité mathématique. Douée, comme le chameau, de la faculté d'absorber pour plusieurs jours une quantité de nourriture qu^^elîe ruminait ensuite, quand elle avait l'air de jeûner; elle avait soigneusement cultivé cette faculté naturelle dans les maisons où elle passait en qualité de garde-malade, et ses habitudes de prévoyance et d'économie la poussaient à agir absolument de même chez les amis qui l'invitaient à dîner.
— Et Totor, demanda la Turmole à sa fille, qu'estce que tu en fais ?
—Nous sommes toujours dans les mômes termes; je le traite comme un nègre, et il m'adore comme une idole.
— A propos, quelles nouvelles de l'oncle Vautreau ?
— Excellentes,
— Il va plus mal ?
— Mieux que ça,
— Quoi donc ?
— Il est depuis ce matin à l'hôtel Hervieux.
— Parfait ! faut dire à Hector de ne plus le quitter.
— C'est fait,
— Il y est ?
— Et il n'en bougera plus que pour venir m'en donner des nouvelles.
— Ah ! ça ! et une garde ?
En ce moment la sonnette retentit avec fracas, La Turmole se leva de table et se précipita dans la boutique.
A l'aspect de celui qui venait d'entrer, elle prit tout de suite son sourire le plus gracieux et sa révérence la plus distinguée.
— Eh bien, monsieur le baroDj lui dit-elle de ce
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ton mystérieux spécialement aCfocté à certaine branche de son intlustrie.
M. tic Blinière lui répondit par un sourire à la fois modeste et vainqueur, puis tirant do sa poche un petit portefeuille :
— J'ai dit trois mille, n'est-ce pas î dit-il en ouvrant lentement son portefeuille.
— Trois mille ! oui, monsieur le baron, répondit la Turmole dont les yeux étincclèrent comme deux escarbouclcs.
— Tenez, reprit le baron en lui remettant plusieurs billets do banque, en voilà quatre mille.
Puis lui faisant de la main un geste amical :
— Vous êtes une très-honnête fcmmo^ madame Turmole; vous pouvez compter sur ma protection. Au revoir, madame Turmole.
Il la salua de la main et sortit.
La voiture venait de s'éloigner, lorsqu'une jeune femme, mise avec une élégance excentrique et tapageuse, entra dans la boutique.
— IBonjour, madame Dumoulin , qu'est-ce qu'il vous faut aujourd'hui ? lui demanda la Turmole.
— 11 me faut un article que vous ne tenez pas, madame Turmole, répondit la jeune femme avec humeur et en portant alternativement ses regards sur la marchande à la toilette et du côté de la rue.
— Quoi donc ?
— Un peu de franchise.
— Je ne comprends pas l'hébreu.
— Madame Turmole, no trouvez-vous pas que l'individu qui sort d'ici a une silhouette do baron ?
— Je n'ai pas remarqué.
— Or, que peut venir faire chez vous un baron millionnaire ? à coup sûr ce n'est pas pour un vieux châle ou une vieille camisole.
— Vous croyez ?
— C'est pour y acheter une marchandise qui ne se vend pas au mètre, madame Turmole.
Mme Dumoulin avait prononcé ces mots d'une voix éclatante et en dardant sur la Turmole des regards étincelants de colère.
— Ah ça ! n'allez-vous pas m'avaler ? répliqua celle-ci; attachez-le, votre baron, si vous ne voulez pas qu'il sorte.
— Mère Turmole, vous me trahissez ! s'écria Mme Dumoulin en frappant du pied.
— Tenez, dit la Turmole avec une familiarité amicale, vous me faites pitié.
— Enfin vous ne nierez pas que ce ne soit le baron qui sort d'ici.
— Eh oui, c'est le baron, belle furie que vous êtes, mais que venait-il faire ce baron ?
— Oui, que venait-il faire ? demanda vivement la jeune femme.
— Voilà ce que vous voudriez bien savoir et voilà ce que je ne vous dirai pas.
— Ah ! maman Turmole.
— Non, ça vous apprendra à soupçonner et à méconnaître vos vrais amis.
— Eh bien, j'ai eu tort, là ; et maintenant, voyons, soyons gentille, dites-moi ce qu'est venu faire le baron.
— Ah ! vous mériteriez bien I... mais je suis trop
bête, j'ai un faible pour vous, je ne sais pas vous résister et vous en abusez.
— Voyons, maman Turmole, dites-moi toute la ! vérité et je vous donnerai à choisir entre ma reconnaissance et une loge d'opéra.
— Je n'ai pas d'ambition, je me contente do la loge.
— Convenu; mais le baron?...
— Eh bien, puisqu'il faut manquer à ma parole pour vous plaire, votre baron est assommant do jalousie, voilà tout le mystère,
— De la jalousie ? le baron ?
— Parbleu 1
— A mon endroit ?
— Comme un tigre.
— Tiens, tiens, c'est bon à savoir, ces choses-là.
— Oui, la jalousie, ça rapporte, n'est-ce pas?
— Dam ! fit la femme du clerc.
— Eh bien, vous pouvez exploiter celle-là, clic est corsée, et je réponds qu'entre vos mains elle sera d'un fameux produit.
— Et moi qui croyais qu'il venait ici pour quelque caprice.
— Vous le jugiez mal et moi aussi ; ne savcz-vous pas que je suis votre amie ? mais passez donc de l'autre côté, vous allez y trouver Adèle.
Mme Dumoulin accepta et passa dans l'arrièrcboutique, ravie de la Turmole et entièrement revenue de ses soupçons.
La marchande à la toilette avait vaincu la lorcttc.
Mme Dumoulin fut reçue à bras ouverts par Adèle, trop jolie et trop à la mode pour redouter une rivale.
— Dis donc, ma petite, lui dit-elle, sais- tu que ton baron commence à tourner au père noble ?
— Ah ! dit la jeune femme comme si on lui eût parlé d'un inconnu.
— Comment ! tu ne t'en es pas aperçue.
— Je ne l'ai jamais regardé ; mais il me semble en effet que son ventre prend des proportions...
— Dont je te félicite,
— Pourquoi cela ?
— Tu connais Clara?
— Sans doute.
— Elle aussi, elle a un protecteur obèse.
— Il n'y a que ceux-là qui sachent protéger.
— Longtemps contenu dans des limites raisonnables, son ventre commence à passer du majestueux au monsU'ueux.
— Pauvre fille !
— Au contraire, l'infirmité de son protecteur fait sa fortune ; tous les mois elle le mesure, constate une augmentation et exige mille francs par centimètre.
— Excellente idée !
— C'est comme ça qu'il faut les traiter, sans quoi ils ne se gêneraient plus, ils lâcheraient la bride au monstre, et Dieu sait où il s'arrêterait.
— Je comprends, c'est une mesure coërcitivc.
— Tu l'as dit,
— Bah ! je veux faire mieux.
— Quoi donc t
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— Je veux extirper le mal.
— C'est-à-dire le ventre?
— Non, mais l'homme.
— J'y suis, il se présente un remplaçant ?
— C'est ça.
— L'àgo ?
— Vingt-cinq ang,
— Le physique ?
— Niais et fat.
• — L'intelligence ?
— Un cocodès, c'est tout dire; raie parfaite, col de chemise irréprochable, jargon do palefrenier.
— La fortune ?
— C'est le fils d'un agent de change.
— Très-épris ?
— Il ne me manque qu'une aventure scandaleuse pour le décider à m'épouser.
— Et alors tu t'appellerais ?
— Madame Sélignac.
— Je te souhaite ton scandale.
En ce moment on frappa à la porte qui donnait sur la cour.
— Entrez, cria la Turmolo.
La porte s'ouvrit et un jeune homme entra.
A son aspect, il y eut un mouvement de surprise et d'embarras, car cet individu était Pierre Dumoulin.
Cependant, après un instant de silence, la Turmolo se lova et s'empressa de lui offrir un siège.
Mais le clerc ne lui répondit pas, le regard fixé sur sa femme, il paraissait vivement ému et l'on comprenait qu'il se livrait en lui une lutte violente.
Mme Dumoulin devina cette impression et l'effroi qu'elle avait ressenti en le voyant entrer, se dissipa aussitôt pour faire place à un calme insolent.
Personne ne rompait le silence et la situation devenait très-embarrassante pour tout le monde.
— C'est bien gentil à vous d'être venu me voir, monsieur Dumoulin, lui dit enfin la Turmole.
— C'est M. Taboureau qui m'a donné rendezvous ici, madame Turmole, répondit le clerc d'un air préoccupé.
Il ajouta en portant alternativement son regard sur sa femme et sur Adèle.
— . Et j'avoue que je ne m'attendais pas à y trouver réunies madame et mademoiselle.
— Tiens ! pourquoi donc ça ? demanda Adèle d'un ton railleur.
— Il est tout simple que vous ne le compreniez pas, dit Dumoulin avec une nuance de mépris, mais je m'étonne que madame en soit déjà arrivée là.
— Oh ! dit la jeune femme, j'en suis arrivée tout de suite à comprendre l'avantage du luxe sur la misère, du bien-être sur les privations, et votre passion pour Adèle étant la cause de ce changement de position, je no saurais voir en elle autre chose que ma meilleure amie.
— Et vous comptez pour rien l'honneur et la considération perdus? lui demanda Dumoulin,
La jeune femme éclata de rire.
— L'honneur et la considération, dit-elle, mais, c'est alors que je les méritais complètement que vous m'avez plantée là pour une femme charmante, il est vrai, mais qui ne possédait aucune des vertus que vous prisez si fort aujourd'hui et dont vous faisiez si peu de cas alors. L'honneur et la considération ! ah ! la bonne charge ! tenez, voulez-vous que je vous dise? je viens de lire dans vos yeux et vous ne m'avez jamais tant aimée que depuis que j'ai perdu ces deux diamants.
Mme Dumoulin disait vrai, la soie, les dentelles, les bijoux, la fraîcheur et le goût exquis de toute sa toilette, un embonpoint parfait, un air de décision qui transformait son type, tout se réunissait pour doubler l'effet de sa beauté et lui donner aux yeux de son mari un charme et une saveur qu'elle n'avait jamais eus pour lui au même degré.
C'était à la fois un amour profond qui refleurissait et une passion nouvelle qui jetait ses racines dans son cœur.
— Caroline, dit-il d'une voix dans laquelle on sentait vibrer une vive émotion, n'avez-vous rien de plus à me dire.
— Absolument rien, répondit la jeune femme d'un ton dégagé.
Il y eut encore un silence.
On sentait vaguement gronder un orage.
— Caroline, reprit Dumoulin, prenez garde, je me plonge chaque jour plus avant dans un a])iino dont je toucherai bientôt le fond peut-être, un jour viendra où la coupe venant à délîorder, le délire s'emparera de moi et alors !... qui sait ce que pourra produire une minute de désespoir !
Constant Guéroult.
{Là suite au prochain numéro.)
(Reproduction iuterdito.)
LES AMOURS DE CONTREBANDE
SCÈNES DE LA VIE RÉELLE
PAR
C» D'AMEZEUIL