CHAPITRE XXI
DE MÊME qu'il Y A FAGOT ET FAGOT, IL, Y A AMOUR ET MIOUR {SuUé).
— Eh bien? fit Yann qui suivait avidement ses moindres gestes.
— Il faut partir, ami, lui dit-elle.
— Partir, te laisser !
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
— Il lo faut, mon Yann.
— Mais toi, Gonofsa?
— Moi, j'attendrai, répondit-elle avec un sourire.
Quelle sublime abnégation dans cette simple réponse, qui montre cotte pauvre enfant raarcliant à pieds joints sur son cœur pour obéir à la pensée du devoir accompli !
— Tu os un ange, ne put-il s'empêcher do dire en la serrant sur sa poitrine.
— Et quand pars-tu?...
— Ce soir...
— Ce soir! s'écria-t-olle en l'étrcignant plus en core dans ses bras, pendant que quelques larmes niontaient à fees paupières. Mais presque aussitôt réprimant ce premier mouvement de faiblesse dont elle n'avait pu se défendre:
— Tu as i-aison, et je t'approuve de partir surle-champ, mais c'est à une condition,..
— Laquelle?
— C'est que tu reviendras le plus tôt possible,
— Peux- tu donc en douter?
— Mais... hésita-t-elle, si ta tante allait te retenir?
— Me retenir loin de toi, oh! non, jamais.
— Elle aussi t'aime, et elle est seule aujourd'hui.
— Elle n'est que ma tante, tandis que toi...
— Qu'importe son titre? elle t'aime, et l'amour rend égoïste.
— Tu es ma femme, Genofsa...
— Ta femme ! dit-elle avec un soupir,
— Oui, ma femme devant Dieu, et bientôt, je l'espère, tu le seras devant les hommes.
— Moi, devenir ta femme!., je ne puis ycroire... ce serait trop de bonheur... et d'ailleurs que dirait le monde?
— Le monde! mais je me ris de ses jugements; je t'aime, ma Genofsa, qui donc pourrait m'empccher de proclamer bien haut que je te trouve digne de devenir la compagne de ma vie ?
— Tiens, ne parlons plus de cela; ce sujet m'attriste malgré moi, et de funestes pressentiments m'agitent; occupons-nous de toi, mon bien-aimé, et redis-moi que bientôt je pourrai te revoir. Dieu, comme le temps va me paraître long aussi, loin de vous, monsieur!
— Nous serons deux à souffrir.
— Vous penserez à moi !
— Si je penserai à toi, peux-tu donc me le demander?
— Et vous écrirez quelquefois à votre petite ' Genofsa?
— Dis donc que je lui écrirai souvent, tous les jours.
— Bien vrai!... Quel bonheur!...
— Mais...
— Comment, il y a un mais?...
— Mais à la condition que ma Genofsa me répondra exactement.
— Je le jure.
— Et me racontera jusqu'à ses moindres actions. I Je le promets ausiji et de grand cœur.
— A merveille, je suis content... Causons maintenant raison.
— N'est-ce pas ce que nous faisons?
— Pas précisément... Que comptes-tu faire pondant mon absence?
— Mais, fit-elle en le regardant avec étonnomont, mais, ce que j'ai toujours fait jusqu'à présont.
— Tu comprends mal ce que je veux te dire. — - En elïet, je ne vois pas bien...
— Je veux dire... que si l'ouvrage venait à te manquer...
— Oh ! il ne me manquera pas.
— Cependant... quelquefois...
— Le bon Dieu n'est-il pas là?
Yann ne put s'empêcher de jeter un regard d'admiration sur la naïve enfant, et il .sentit un rayon d'espérance illuminer son cœur. Cette foi robuste dans la Providence le gagnait et lui donnait confiance dans l'avenir.
— Tu as raison, Genofsa, dit-il, Dieu est là et il veille sur nous.
Ils restèrent ensuite un moment silencieux, puis Yann s'écria soudain:
— Genofsa, veux-tu venir avec moi?
— Es-tu fou, Yann! Que dirait ta tante si...
— Elle ne le saura pas, tu resterais à La Roche...
— Non, mon ami, non, c'est impossible, car il se trouverait quelque bonne commère qui n'aurait rien de plus pressé que d'aller la prévenir.
— Viens du moins jusqu'à Nantes.
— Je te sais gré de la bonne intention qui te fait agir, mais je refuse, je no puis et je ne dois pas encore t'afficher.
— M'afficherl penses-tu bien à ce que tu dis? m'af ficher, toi, ma Genofsa, ma femme!
— Ne faut-il pas, pour mériter ce titre, savoir m'effacer moi-même et me sacrifier quelques jours encore.
— Mais ne plus te voir, n'est-ce pas un sacrifie» au-dessus de mes forces?
— Tu suivras mon exemple, Yann, tu souffriras en silence.
— Cher ange! tu es plus forte que moi, car ce départ me brise, et j'hésite encore à m'éloigner.
— II le faut, mon ami, et désobéir serait, ce me semble, d'un mauvais présage pour nous.
— Que veux-tu qu'il nous arrive? ne nous aimons-nous pas?
— Oui, nous nous aimons ; mais qui peut répondre do l'avenir?
Un baiser fut la seule réponse de M. de Kergall.
Ils causè.-ent longtemps encore, et du présent et de ce qu'ils comptaient faire, et ils échangèrent mutuellement une foule de serments qui tous tendaient au même but, un amour éternel.
Comme en ce moment tous deux étaient de bonne foi, et avec quelle ardeur ils répétaient cette gracieuse chanson de l'amour dont le thème est aussi vieux que le monde, et qu'on redit cependant toujours avec le môme plaisir!
Puissiez-vous la dire longtemps encore, mesdames et messieurs, cette charmante ballade qui célèbre l'amour!
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
Les heures passent vite quand on est deux, côto à côte, et que Ton s'aime. La grosse horloge de la Sorbonne vint brutalement rappeler à Yann qu'il était temps de retourner chez lui, où devait l'attendre Joannic.
— Déjà cinq heures,
— Cinq heures ! répéta-t-elle.
— Faut-il donc te dire adieu? non, c'est impossible.
— Il faut se montrer fort contre l'adveraité, Yann.
~- Pourquoi ces larmes qui inondent ton \'isage?
— Un moment de faiblesse que je n'ai pu surmonter, mais je ne pleure plus, c'est fini; embrassemoi, mon Yann, et séparons-nous.
— Je ne puis me décider à te laisser seule ainsi.
— Ton souvenir n'occupera-t-il pas toujours ma pensée? tu vois donc bien que je ne serai pas seule.
— Pourquoi refuses-tu de me suivre?
— Je te l'ai dit, Yann, ce projet est insensé, et je ne puis y prêter les mains,
— Je te cacherai si bien, que personne ne saura te découvrir.
— Veux-tu donc par une folie compromettre l'avenir? Embrasse-moi, te dis-je, et séparonsnous, pendant qu'il nous reste encore assez de force pour le faire.
— Au revoir donc, Genofsa.
— Au revoir, mon Yann, et à bientôt.
Tous deux se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, et, dans une s iprôme étreinte, se tinrent longtemps embrassés.
— Au revoir, Genofsa.
— Au revoir, Yann, et surtout écris-moi bientôt.
— Je te le jure. Au revoir.
Et par un dernier effort s'arrachant des bras de la jeune fille, et comme craignant de voir faiblir sa résolution, il s'élança d'un bond dans l'escalier et se précipita dans la rue.
Il s'apprêtait à regagner l'hôtel de Bretagne, lorsque revenant soudain sur ses pas, il vint s'arrêter devant l'échoppe d'Isidore.
Le brave savetier était en train de fumer sa pipe, tout en fredonnant mezzo voce :
n était un petit navire {bis)
Qui n'avait ja jamais navigué (bis).
Cette charmante chanson était alors fort à la mode au quartier Latin.
— Bonjour, Isidore, lui dit-il.
— Salut, monsieur Yann.
— Isidore, je viens te demander un service.
— Parlez, monsieur Yann^ vous savez que je vous suis tout dévoué.
— Je le sais, Isidore, et je t'en remercie.
— Cela n'en vaut pas la peine. En quoi puis- je vous servir?
— Je pars ce soir...
— Comment! vous,., partez? ce n'est pas possible!
— C'est comme je te le dis...
— Mais... elle?... fit-il en hésitant et en montrant la chambrette de Genofsa.
— Elle sait tout.
— Et elle consent?
— Il le faut... mon père est mort, et je ne puis...
— Ça c'est différent, et partir est d'un brave jeune homme. A votre place, j'en ferais tout autant, moi, monsieur Yann. Mais tout cela ne me dit pas comment je puis vous être utile?
— Il s'agit' d'elle...
— Je comprends, c'est par rapport au freluquet... oh! il n'a qu'à se bien tenir... car à la première chose qui me parait louche, je lui casse les os.
— Merci, mon ami. Et il tendit la main à l'ouvrier.
— Dame, c'est que... fit celui-ci en regardant ses battoirs d'une couleur plus que douteuse.
— Allons donc, mon brave, c'est la main d'un ami.
— C'est que... ma foi tant pis... vous êtes un bon, vous, et pas fier, tout noble que vous êtes... aussi comptez sur moi, et, foi d'honnête homme, je vous revaudrai ça.
— C'est bien, mon ami, je m'éloigne plus tranquille.
— Et vous avez raison, monsieur Yann, car je ne suis ni borgne ni manchot.
— Un seul de mes amis est chargé de veiller aussi sur elle, c'est M. Joannic de Kernevelan,
— Quel diable de nom !
— Joannic de Kernevelan.
— Ah! écrivez-moi ça, monsieur Yann, car jamais je ne pourrai me le fourrer dans la tête.
— Voilà son nom.
Et Yann tira de son carnet une carte sur laquelle se trouvait gravé le nom de son ami.
— Merci bien, monsieur Yann, me voilà maifitenant tout yeux et tout oreilles.
— S'il arrivait quelque chose, il faudrait immédiatement en prévenir M. de Kernevelan.
— Vous pouvez y compter.
— C'est bien, à mon tour merci, et au revoir.
— Au revoir, monsieur Yann, et bon voyage. Les deux hommes échangèrent une nouvelle
poignée de main, et Yann prit la direction de l'hôtel de Bretagne. En débouchant dans la rue du Plâtre, il aperçue une voiture qui stationnait devant la porte de l'hôtel ; tout d'abord il n'y prit pas garde, mais en avançant davantage, il reconnut la livrée de P>,égine.
— Qu'est-elle venue faire ici ? dit-il en faisant un mouvement de mauvaise humeur.
C'était bien en effet la jeune femme attendant fort anxieusement l'arrivée de son amant .
Il est, je crois, inutile de dire que l'arrivée de la voiture et la vue de la belle dame avaient fait coller aux vitres du magasin d'en face tous les visages mutins de mesdemoiselles les modistes; et Dieu sait tous les propos qui s'échangeaient entre les jeunes filles!
Que de péchés de convoitise furent commis ce jour-là! aussi pour le repos de l'âme de la belle Pi,égine, je souhaite qu'elle n'en soit pas responsable là-haut!
En arrivant devant l'hôtel, Régine avait demandé M, le comte de Kergall, puis voyant qu'il
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
était absent, clic s'était clccidéo à l'attendre dans la voilure.
Depuis plus (lune iieure elle montait bravement sa i^arde devant la porte de riiôtel, et, pour se distraire, elle avait eommcncé par lire l'enseigne, puis elle en avait compté les lettres; ce travail, si intéressant c(u'il fût, ne parvenant pas à la distraire complétemeal, elle inspecta la maison du haut en bas et du bas en liant, et en arriva ;i se demander où se trouvait située la chambre do Yann.
L'amour a de secrets instincts ([ui trompent rarement, aussi dcvina-t-elle sur-le-champ qu'il demeurait au premier, et découvrit-elle la chambre qui devait être la sienne.
Une cliosc peut-être la guida dans cette recherche, c'est qu'à l'une des fenêtres do Joannic, elle aperçut maitre Yvon, so carrant majestueusement dans un magnifique gilet rouge, tout en dégustant un des londrès do son maitre, et tout aussitôt elle en conclut ([ue cet appartement ne pouvait être celui de Yann, car il était peu probable qu'il s'amusât à loger les domestiques doses voisins,
i;Uc en était là do ses relierions quand elle apei'çut M. de Kcrgall.
— Vous ici, madame! lui dit-il brusquement.
— Ma présence vous étonne, Yann?
— ■ .le vous avoue ([uc j'étais loin dora'attondrc...
— Vous paraissez lâché de me voir...
— Non, pas le moins du monde...
— Comme vous me dites cela, Yann ! en vérité, si ma présence vous gêne, dites-le, et je vais...
— Vous raisonnez comme une enfant, et vous asrisscz de même; ne pouviez-vous m'écrii'C un mot, me fixer un rendez-vous, sans nous exposer ainsi à devenir le point de mire de tous les regards ?
— Pardon, mon ami, mais j'étais si troublée que je n"ai pas réfléchi...
— Ne pouviez-vous au moins laisser votre équipage et venir à pied?
— J'en conviens, j'ai agi légèrement, mais ne m'en veuillez pas.
— Jt ne vous en veux nullement, et...
Yann ne savait vraiment qu'ajouter pour se tirer d'embarras, quand la Providence permit que M. de Kernevelan vint les tirer de cette fâcheuse position.
— Me voici, cria-t-il à Yann. Tiens! la vicomtesse ! ajouta-t-il en reconnaissant Régine; votre trèshumble serviteur, très-chère. Ah çà ! que faites-vous donc à causer ainsi au milieu de la rue? Ne voyezvous pas les regards qui vous mitraillent de tous côtés? quand vous me regarderez tous deux comme une bête curieuse! voyons répondez, je vous écoute.
— Tu arrives â propos, mon cher Joannic, sois donc assez bon pour tenir compagnie à madame pendant que je vais donner quelques ordres à M. Bodic et à Yvon, ou plutôt fais mieux, et conduis madame chez Foyot, je vous y rejoindrai dans un instant.
— Eh quoi! Yann, vous me quittez ainsi?
— Je vous en prie, Régine, suivez M. de Kernevelan.
La pauvre femme n'osant répliquer, fit signe à
Joannic do prendre place à côté d'elle, et donna l'ordre à son cocher de so diriger vers la ruo do Tournon.
— Qu'ais-jc donc fait à M. de Korgall, pour le voir me traiter aussi durement? uc put-elle s'empêcher de dire.
— C'est le regret de vous quitter qui lui bouleverse la cervelle.
Régine secoua négativement la tête, et l'exclamation ([u'elle avait surprise pendant la nuit du bal sur les lèvres de son amant, lui revint à la mémoire.
— Folle que j'étais! murmura-t-elle; je l'aime, et son amour appartient à une autre.
A cette pensée, un éclair de menaces jaillit de ses noires prunelles.
Yann ne demeura que quelques instants dans l'hôtel ; puis, après avoir chargé Yvon do porter sa valise au chemin de fer et avoir dit adieu à ses amis, il descendit pour serrer la main ù M. Bodic.
Celui-ci se trouvant absent, il chargea Catherine de lui exprimer tous ses regrets de n'avoir pu le rencontrer avant son départ.
Ce devoir accompli, notre héros se dirigea vers la rue de Tournon, où demeure Foyot, le café Anglais du pays Latin.
A peine était-il entré dans le cabinet que Régine, qui avait trouvé la force de se contenir en présence de ses domestiques, se précipita en pleurant à son cou.
— Tu ne pars pas, n'est-ce pas? s'écria-t-elle en sanglotant; on a voulu me tromper?
Yann, ému malgré lui, ne répondit pas.
— Réponds-moi donc, et dis-moi que ton départ n'est qu'une fable inventée par la Burgotièrc.
— Il a dit la vérité, chère enfant; je pars ce .soir même.
— C'est impossible, tu ne le feras pas! Mais vois donc mon chagrin? tu ne veux pas me tuer, et cependant je sens que si tu t'éloignes j'en mourrai!
— Mon absence no doit durer que quelques jours à peine,
— N'essaie pas de me tromper...
— Mais je te jure, Régine. . .
— Tu mens, te dis-je, tu mens, et c'est en vain que tu prétends m'abuser.
— Régine, sois donc raisonnable...
— Mon cœur ne m'aurait donc pas trompé? tu ne m'aimes pas et tu ne m'as jamais aimé.
C d'Amezeuil.
{La suite au prochain numéro.)
(Reproduction interdite.)
Le Gérant : J. KOUQUEÏ'ÏE.
Boulogne (Seine). - Imprimerie JULES BOYEH et 0" Adm. : rue Ncuve-St-Augustin, 11, i fMcia.
Le Numéro : 10 centimes.
23 Septembre 1874.
BUREAUX I SOMMAIRE. — L» Bcllo Hertooriste, par Alexis Bouvier, j PRIX DE L'ABOKNEMENT
11, RUE JACOB, il
Amours de contrebonde, par C' d'Amezeuil
Paris. . .
Départemeius . 10
Par ALEXIS BOUVIER"
MARIE-RETNB,