A BELLE-ILE
Bizot et son gardien dormaient ; la diligence dévorait l'espace ; au palais de Chartres, on réveilla l'agent, il faisait petit jour. Il prit à l'auberge quelques provisions et la voiture repartit.
Le surlendemain matin, on était à Snint-Nazaire. Bizot ne se rendait pas compte de la torpeur de laquelle, depuis son départ de Paris, il ne pouvait se débarrasser. Il était las, sans énergie. La force, pour réagir contre sa situation, lui manquait absolument.
A l'auberge où Chauvard descendit avec son prisonnier, celui-ci lui rappela sa promesse de donner de ses nouvelles à sa famille.
— Vous pouvez écrire. Chose promise, chose due;
Ayant demandé de quoi écrire, de sa belle grande écriture il couvrit tout une page.
« Chère Rosalie,
« Je suis victime d'une erreur qui, je pense, va être bientôt rétablie; arrêté le matin, je n'ai pu me trouver chez vous, ainsi que je l'avais promis. Soyez sans inquiétude , bientôt je serai là- Pressez toujours M. Trumeau pour notre mariage.
« A bientôt!
« Votre fiancé qui vous aime pour la vie,
« Bizot. »
Cette lettre pliée et cachetée...
— Voici peur la place S.iint-.Michel.
— Je me souviens : Trumeau... épicier.
— C'est ça !
— La seconde lettre était pour sa mère.
« Chère maman,
« Il y a eu sur mon compte des potins et des commérages, on m'a fait arrêter; ne te tourmente pas, je vais éclaircir tout ça, et je reviendrai à la boutique ; paye le tailleur pour mes habits de noce, et vois le notaire, pour les affaires; que tout soit prêt à mon retour.
« Ton fils, qui t'embrasse à pleine bouche,
« EUSTACHE BUOT. »
— Voilà qui est fait.
— Ça, c'est pour la maman !
— Justement... Vous vous en chargez.
— J'ai promis.
— Rue Saint-PâQj, 48, veuve Bizot, épicerie et herboristerie.
— Bien, je vois ça d'ici.
— Je compte sur vous.
— Comme sur vous-même.
— Vous êtes un brave homme, vous, fit Bizot ; puis, sautant au cou de l'agent et l'embrassant: et vous l'embrasserez, la pauvre femme, comme ça.
Et comme le pauvre garçon avait des larmes plein les yeux... l'agent pleura aussi.
— Ah! vous serez bien reçu, allez... la pauvre femme, depuis quatre jours, doit-elle être dans un état ! elle serait capable de tomber malade ; vous savez, ne dites pas un mot de l'endroit où je suis, qu'elle croie que je suis toujours près d'elle... làbas ; que, du jour au lendemain, je puis revenir chez elle... Ah ! surtout ne parlez pas de Belle-Ile, de politique, la pauvre vieille croirait qu'on va me guillotiner... Encore une fois, merci...
A ce moment, deux gendarmes entraient dans la salle.
L'agent se leva et leur dit :
— Voici le prisonnier.
Un des gendarmes mit la main sur l'épaule de Bizot, et l'autre signa le reçu que lui tendait Chauvard, qui dit :
^ C'est pas un méchant homme...
Lorsque les deux gendarmes allaient emmener Bizot, le pauvre garçon tendit la main à Chauvard et lui dit:
— Meri i, monsieur, de vos bontés, et je vous en supplie, aussitôt que vous serez à Paris, mes lettres.
— C'est entendu, adieu.
Les gendarmes emmenèrent Bizot.
Dès qu'il fut seul, Chauvard s'assit près la haute cheminée, et, décachetant les deux lettres, il les lut:
— Rien d'utile pour'nous, inutile de les apporter, et il les jeta au feu... Il appela, une servante vint.
— Que voulez-vous, monsieur?
— Je veux que l'on chauffe une bonne chambre, que l'on m'y serve à déjeuner et qu'on dise au postillon que je ne repars que demain.
— Bien.
Pendant ce temps, les deux gendarmes avaient conduit leur prisonnier au bord de la mer. Une barque attendait; dès qu'ils arrivèrent deux matelots sautèrent dans le bateau et saisirent les avirons, un gendarme se plaça à l'avant, l'autre se plaça à l'arrière, fit placer Bizot près de lui, et saisit le gouvernail.
— Avant ! dit-il.
La barque dansa comme un bouchon sur la mer moutonneuse.
Bizot pleurait ; il sentait bien qu'il était I.i victime d'une erreur difflcile à rétablir, il sentait bien que pour longtemps, sinon pour toujours, il était séparé de ceux qui l'aimaient et qu'il aimait. Et puis un secret pressentiment lui faisait craindre un autre malheur.
Quelques heures après, la barque atterrissau dans une petite anse au pied du roc. Les deux gendarmes conduisirent le prisonnier au fort. C'est le
LbiS DliLASSEMENTS ILLUHTHES.
gouveriieur qui vint hii-mùnie recevoir Bizot... Un des ijendarmes lui donna la lettre que lui avait donnée Chauvard en échange du reçu. Le gouverneur, l'ayant lue, regarda Bizot et lui dit vivement :
— On les dompte ici, les dangereux...
— Plaît-il? fit Bizot.
— Je dis qu'on les dompte...
Bizot, abruti, regarda les gendarmes, le gouverneur, le guichetier, ne comprenant pas ce qu'on voulait dire.
— Vous le mettrez dans le 4.
— Bien, fit le guichetier.
Le gouverneur se retira, pendant que le guichetier inscrivait les noms de Bizot sur son livre d'écrou ; quand il eut terminé, il dit au pauvre garçon :
— Allons, venez.
Il prit ses clefs, sa lanterne, et marcha. Bizot le suivit, précédant les deux gendarmes. On suivit un long couloir, au bout duquel on descendit vingtdeux marches. Là était encore un étroit couloir, tout suintant d'humidité; c'est dans ce couloir qu'était le cachot dans lequel Bizot fut enfermé.
C'est à la même heure, qu'à Pans, Trumeau et .Marie-Reine étaient arrêtés.
LE CAOUOT.
Lorsque Bizot eut entendu s'éloigner les pas de ceux qui l'avaient amené, lorsqu'il eut regardé le trou noir et humide dans lequel ou l'avait jeté, lorsqu'il eut senti, avec les gouttes d'eau qui tombaient du plafond, l'humidité lui glisser dans le sang, dans les os et lui geler les moelles, un grand découragement le saisit. Il se coucha sur le ht, et, la tête daus ses mains, il pleura.
Tout le jour il resta ainsi, renonçant à l'espoir de voir jamais ceux qu'il aimait, comprenant qu'il était pour toujours condamué à cette vie de criminel.
Le soir, lorsque le geôlier vint, il était dans la môme position; il plaça près de son lit un pain, une cruche et une gamelle pleine de légumes.
— Voilà le diner... le pain est pour deux jours. Comme Bizot ne bougeait pas, le geôlier se retira
en disant :
— Ça se fera.
Toute la nuit, la fièvre le secoua; au matin, la tète perdue, il se leva et se mit à crier. L'écho seul répondit.
— Mais qu'il vienne donc quelqu'un, que j'aie à qui parler nn peu. Vous m'enfermez sans raison, sans droits... C'est parce que j'ai été doux et bon que vous me tenez là comme une bête fauve... Je sais un solda+finm; si j'ai des ennemis, c'est au ^'rand jonrq'ieje mo bats avec 'Mix... j.> n*; les
fais pas arrêter par des argousins, en leur mentant. . . j e ne les je tte pas dans des trous pour qu'ils y pourrissent... Qu'un homme me réponde, au moins.
Lt, les yeux en feu, la lace rouge, les lèvres bordées d'écume, il allait et venait, se heurtant aux murailles de son é troit cachot.
Tout à coup, il entendit du bruit. 11 saisit alors sa cruche et se blottit dans un coin.
C'était le geôlier qui venait lui apporter à manger.
Dès que la porte s'ouvrit, Bizot se redressa, jeta sa cruche sur le geôlier et bondit pour ouvrir sa porte.
La cruche avait frappé sur la porte et s'était brisée. Et c'est un homme vigoureux qui reçut Bizot; terrassé d'abord, il cria... Bizot le tenait sous un genou, lui serrant le cou de ses mains nerveuses.
L'px-garde consulaire ne voyait plus, ne pensait plus; c'était trop de souffrances imméritées en si peu de temps; la fièvre l'avait presque rendu fou, il agissait sans avoir conscience de ce qu'il faisait.
Le geôlier était presque étranglé ; c'en était fait de lui, si le cri qu'il avait poussé n'avait été entendu.
Deux de ses collègues s'étaient avancés et avaient demandé du haut de l'escalier :
-Qn'ya-til?
On n'avait naturellement pas répondu, mais ils avaient entendu les hurlements de rage de Bizot qui, acharné sur son geôlier, criait :
— Ah ! gueux! canaille ! tu en es, toi, tu en es... tiens ! je t'étranglerai.
Les deux hommes s'étaient alors précipités, et à coups de poings, à coups de clefs, ils avaient délivré le malheureux. Bizot avait été abîmé de coups ; enchaîné des pieds et des mains, il avait été rejeté dans son cachot , où il était tombé comme une masse inerte et sans connaissance.
Ouand il était revenu h lui, il était sanglant, déchiré, sans force... souffrant de tousses membres. Il s'était alors traîné jusqu'à son lit oîi il s'était étendu. -
On lui laissa dix jours les fers, et une seule lois par jour seulement on lui apporta sa nourriture.
Quand le geôlier était revenu, les premières fois, il n'avait plus parlé à Bizot, et c'est par le guichet qu'il lui passait ses aliments. Le pauvre diable était fort embarrassé de ces précautions prises contre lui. 11 en était arrivé à dire un jour au geôlier :
— Monsieur , voulez-vous m'écou'ter une minute?
— Parlez, dit celui-ci sèchement.
— Vous m'en voulez, de l'autre fois?
— Je n'ai rien à vous dire, si ce n'est qu'à la première rébellion , j'ai autorisation de vous tuer...
r- Vous agiriez justement, fit Bizot ; c'est pour cela que je veux que vous m'écoutiez.
LKS I)KL.\>SKME\TS ir.MSTRER.
— Uu'avez-voiis à me dire ?
— Je souffre horriblement depuis que Ton m'a arrêté, j'avais passé une nuit terrible, j'avais la tète perdue, j'étais comme fou, je ne savais plus ce que je faisais, je ne m'expbque même pas comment j'ai pu faire une chose pareille, car je ne suis pas un méchant homme, allez.
— C'est bien ! c'est tout ce que vous avez à me dire?
— Non, ce n'est pas tout.
— Dites, alors, il faut que je remonte.
— Je vous demande pardon.
— C'est tout?
— Oui.
— Votre pardon est au bout des dix jours de fers.
Bizot se tut.
Après les douleurs et les angoisses des premiers jours, le calme revint dans l'esprit de Bizot, et il envisagea plus froidement sa situation. Une chose cependant l'embarrassait et le gênait , c'était de ne pas savoir l'époque exacte à laquelle on était.
Un jour, ayant cherché un moyen de redevenir libre, il se souvint d'une phrase de l'agent qui l'avait conduit à Belle-Ile.
Celui-ci lui avait dit :
— J'ai lu sur voire écrou que vous êtes un homme dangereux.
— Moi, avait dit Bizot, mais on me j ugera.
— Juger, je ne crois pas... 11 parait que vous ne voulez rien avouer.
— Puisque je ne sais rien.
Or, Bizot se disait :
— Lorsque j'ai été arrêté à Paris, on a été trèsviolent avec moi, je n'ai pu m'expliquer, j'ai d'abord été atterré par la lecture de la lettre qu'on avait arrangée ; aujourd'hui, je suis plus calme, je puis donner des explications, taire jaillir la vérité enfin, et, assurément, l'erreur sera vite reconnue. Pour cela, il faut que je dise que j'ai quelque chose a avouer.
Toute la journée, Bizot attendit impatiemment l'heure à laquelle on venait habituellement le visiter.
Quand le geôlier ouvrit son guichet, il lui dil :
— Je vous attendais impatiemment.
— Pourquoi? vous aviez faim ?
— Non, voyez, je n'ai pas mangé.
— Pourquoi ?
— Je voudrais voir le juge d'instruction.
— Comment, le juge d'instruction?
— Oui, j'ai refusé de parler à Paris. Aujourd'hui, je suis résolu à faire des aveux.
— Je vais le dire au directeur.
— Tout de suite?
— Tout de suite.
Le geôlier partit.
Bizot se promena de long en large, écoutant chaque minute si l'on venait du côté de son couloir.
Au bout d'une heure enfin, la porte de son
cachot s'ouvrit et le directeur entra, suivi et éclairé par deux guichetiers.