‹ La belle herboristeChapitre 45 sur 85 · BIZOT ESPERE · texte numérisé non relu

BIZOT ESPERE

Le directeur de Belle-Ue regarda quelques minutes son prisonnier, pour se remettre un peu avec son visage, car Bizot était bien changé depuis les quelques semaines qu'il était enfermé.

—M. le gouverneur, j'ai beaucoup pensé depuis que je suis ici; des détails qui m'avaient échappé d'abord sont revenus à ma mémoire et seraient d'un grand intérêt pour la justice.

— Sont-ils assez graves pour nécessiter le déplacement d'un magistrat?

— Oui, monsieur.

— Je ne puis les entendre ?

— Je suis à vos ordres, si vous savez l'action pour laquelle je suis ici.

— Je l'ignore, et ne vous demande cela que pour en instruire moi-même qui de droit.

— Alors , c'est à peu près impossible, car il faut pas à pas reprendre l'affaire dont je suis accusé.

— C'est bien... C'est tout ce que vous aviez à dire?

— Oui, monsieur le directeur. J'ai une grAi e encore à demander.

— Laquelle?

— Mon transfèrement dans un cachot moii:s humide et moins noir.

— Je ne puis, mes ordres sont précis.

— Comment cela?

— Les aveux que vous vous décidez à faire vous feront peut-être obtenir ce que vous demandez, mais je ne puis le prendre sur moi.

— Quand serai-je interrogé?

— Je vais écrire à Paris ce soir,

— A Paris !

— Dans cinq ou six jours, on recevra la lettre, la réponse ne parviendra guère avant quinze jours.

— Quinze jours, fit Bizot, s'affaissant décou-

Ouvrez, commanda le gouverneur au geôlier.

Celui-ci obéit , tous se retirèrent. Bizot resta seul.

Il s'étendit sur son ht, répétant :

— Quinze jours '

Puis tout redevint silencieux; silence lugubre, troublé seulement par le bruit réguher de la goutte d'eau qui tombe sur la dalle. Deux grandes heures il resta ainsi.

Toute la journée, on entendait aller et venir, chaque quart d'heure, les geôUers dans les corridors; la nuit, un garde se promenait incessamment. Aux pas qui s'arrêtaient, Bizot comprenait

LE» DELASSEMENTS ILLUSTRES.

qu'dii tV^oiitait .\ sa porte. A un pioment, la surveillance cessait peU'Jant doux heures. Tout le personnel de la prison, hors le garde, mangeait entredeux et quatre heures.

Lorsque deux heures sonnèrent et que le bruit lointain de la cloche arriva à Hizot — le seul avec les hurlements de la mer qu'il entendît — le pauvre diable était encore étendu sur son grabat dur. Il pensait, cherchant un moyen de sortir de cette prison ou de mourir; c'était assez de torture et de douleur, il voulait en finir. Les quelques mots dits par le gouverneur lui laissaient peu d'espoir d'étrp bientùt libéré; les recommandations d'extrême sévérité l'étonnaienl et l'épouvantaient.

il songeait dans le silence; l,a mer tranquille ne battait pas le roc, tout était calme. A intermitlpnces égales, la goutte d'eau tombait de la yoùte çt s'esclalFait sur la dalle.

Tout à coup, il sembla à Bizot percevoir un bruit singulier, comme les mordillimen(s du rat. C'c^t du moins ce qu'il pensa, et il n'y attacha p£^s d'autre importance. Le bruit cessa en même ten^PS que le premier coup de quatre heures sonna.

Le lendemain, Bizot r^marqui;x que le rq^me bruit se reproduisit seulement à deux heures, et, comme la veille, s'arrélii.à quatre heures. Piqu^ par la curiosité, il observa: pendant dix jours, le même grattement se reproduisit; le onziibtne .ip^if d'inspection dans les cachots, tout resta sjjeij^cieux.

L'imagination du prisonnier n'est pas longue à travailler. Bizot se dit :

— L'est un malheureux comrnemoi qui cherche laliberté. Si j'étais avec lui...

Ces derniers mots étaient gros d'espoir. Bizot était brave, fort et décidé; sa nature le poussait ^q avant; le calme forcé dans lequel il vivait l'écra-: sait; il avait hâte, fùl-ce au péril de sa vie, d'en sortir. Décidé à aider, quel qu'il soit, celui qui cherchait à fuir, et surtout à fuir avec lui, Bjzot attendit impatiemment l'heure à laquelle il reprenait son travail.

Dès que le petit grincement sourd se lit entendre, il écouta, appuyant son oreille sur Ip mur pour savoir de quel cùté venait le bruit : ^es deux heures se passèrent sans qu'il eût obtenu ce résultat.

Il ne dormit pas de la nuit : peflçb,é sur la porte, il écoutait le bruit a peine perceptible des heures trop lentes à son gré.

11 entendit enfin la porte, donnant sur le corridor, se verrouiUer. C'était l'heure où le gardien remontait pour dîner; il écouta, attentif. Moins d'une minute après, le bruit recommença.

Cette fois, il lui sembla que le bruit venait d'en haut.

11 prit son escabeau, le plaça surçonlilet écoula. C'était juste au-dessus de sa tête.

Que faire? Dans quelques jours, peut-être, celui qui travaillait aurait percé le plalond. Pour l'aider, il faudrait des outils.

Bizot passa toute une journée à chercher autour dj& lui ce qui pourrait lui seryir d'outi^. ,

Vers le soir seulement, il trouva, daps une longue rangée de clous (ju^ Cordait sa porte, un clou tenant à peine dans 1^ bo)i5yormpulu à cet endroit; le clou cependant tenait Çïn,core a^sez solidement pour ne pDUYoi'"è|r(3 arrfiché Sc^Rs peine. Bizot se preusa leceryea^ tpule l^i nuit; cm matin, il ayiiit trouvé.

11 prit une de ses phausgifres et, avec ses dents, arracha un clou de la semelle ; puis, comme Sfftn voisin du dessus, il attendit l'heure où les gardiens allaient manger; l'heur^ venue, il s'i^ccroupit au pied de sa portp, et avec la pointe il gratta le Iiois de façon à détacher le gros clou qp'il avait choisi.

Après trois jours de travail, il ftvait nn o\itil, un clou de vingt à vingt-deux centimètres enyirpjn, à tête énorme.

Ainsi qu'il l'avait arraplii^, jl jrjjÇ pQijvaj^ guère çervir. Il l'airuta sur les dalle?, et, '''près deu3^ ai^freg jours, il avait un ov^til vér?tablp, ayant à peu près la firme d'un équarrissoir de Sierrurier.

Ce jour, lorsqu'il éco,uf;;i si le travail (^n vqigip continuoil toujours, il lui sembla que le br^it |^^venait iilus t\igu.

Il replaça son escabeau snr le lit, grimpa et approcha la tête, quelques petites parcelles de poussière lui tombèrent sur le visagç. La n^ann^ ut moins plaisir aux Hébreux.

Il observa, et vit tout à coup ^ne yril|^ ^,^^z forte traverser la pierre.

La vrille retirée, une petite pierre attaphée à . une ficelle descendil... c'était la sondé. 1

Bizot était tellement émerveillé de ce qu'il 1 voyait qu'il n'osait dire un çiot. Enfin, la pierre remontée, il appliqua sa bouche au trou et cria :

— 11 y a un ami ici!...

Rien ne répondit ; aii contraire, le bru,ît cessa immédiafement au-dessus de lui; on aurait du que celui qu'il entendait sans cesse marcher audessus de lui s'était couché.

Pendant trois jours, le même silence rçgna audessus de Bizot ; on avait eu peur d'être découvert et on se tenait en garde. Eustache Bizot bouillait d'impatience; anxieux, il attendait chaque jour l'heure du travail habituel, espérant toujours qu'on le reprendrait, mais rien ne bougeait... Grimper sur son lit et par le trou rassurer l'inconnu duquel il voulait se faire un anai était dangereux. Il fallait attendre.

Le quatrième jour, à deux heures, Bizot mit un escabeau sur son lit, grimpa dessus et colla une oredle au trou de lu voûte pour écouter si l'on bougeait dans la ])ièce voisine. Après vingt minute* d'attente, il entendit distinctement :

-- Est-ce qu'^ y ^ ^ueltju' uij ?

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS

— Oui... un ami, répondit vivement Bizot.

— Vous êtes prisonnier, alors?

— Oui.

— Oti ètes-vous? au cachot de punition?

— Je l'isnore.

— Combien avez-vous descendu de marches pour y être enfermé?

— Environ trente .

— Votre cachot a-t-il le plafond voûté?

— Oui.

— Regardez si au-dessus de la porte, dans l'angle, il n'y a pas une écorchure dansla pierre comme produite par une balle.

Bizot descendit vivement et regarda :

Au-dessus de la porte, effectivement, l'arête de

l'angle avait été brisée. Bizot regrimpa vite et

dit:

— Oui, ça y est.

— Alors je ne m'étais pas trompé. Voulez- vous m'aider et tenter avec moi les chances d'une évasion?

— C'est par cela qu'il fallait commencer; je crois bien.

— Vous êtes décidé?

-Oh! oui.

— Quoiqu'il arrive?

— Je tiens à la liberté et pas à ma peau !

— Bien ! si j'étais dans votre cachot, demain je serais libre.

— Oh! dites vite...

— Non pas, aidez-moi à y descendre, et alors nous sommes sauvés.

— Que faut-il faire pour cela?

— Avez-vous un outil ?

— Oui, j'ai un clou affûté.

— C'est bon, &al...

— Dites-moi ce qu'il faut en faire ?

— Il faut desceller la pierre dans laquelle j'ai déjà percé ce trou.

— Diable!...

— Grattez avec votre clou... Voy^z si c'est cimenté...

Bizot obéit...

— Non, le ciment qui couvrait les jointures est tombé.

— Alors nous n'en aurons pas pour longtemps. . . Connaissez-vous les habitudes du château?

—Non...

— Vous n'y êtes donc pas depuis longtemps?

— Je ne sais pas, mais il doit y avoir déjà plus d'un an.

— Comment, vous ne vous êtes pas fait un calendrier?

— Non,

Et, en disant cela, Bizot rougissait tant il était honteux de ne rien savoir.

— Quand êtes-vous rentré ici?

— J'ai été arrêté le 21 nivôse et je suis arrivé ici le 28, répondit Bizot, curieux de savoir ce qu'il y avait de temps qu'U était enfermé.

— De quelle année?

— L'an XI.

Celte aaajj ? exclania Tinconnu.

— Comment, fit Bizot ; étourdi. Il lui semblait qu'il y avait deux ans, au moins, qu'il était privé de sa liberté.

— Le combien sommes-nous donc?

— Nous sommes le 27 ventôse de l'an XI, comme vous dites.

— Comment, deux mois Seulement !

— Deux mois demain; vous êtes entré ici le 18 janvier 1803, un vendredi, et nous sommes aujourd'hui le lundi 18 mars, même année, c'està-dire deux mois.

— Ah ! et vous?

— Moi, je suis ici depuis le 20 septembre 1794, ce qui fait huit ans et demi.

Et c'est seulement maintenant que vous songez à l'évasion?

— J'ai été cinq ans aux fers. ..j'ai mis trois ans pour faire le plan du château et d'une évasion... depuis quatre mois, je travaille à l'exécuter.

— Qu'avez-vous fait pour être ici?

— Moi, j'aime mon roi...

— On m'accuse de la même chose. '

— Vous êtes royaliste ?

— Pas plus royaliste que républicain, je suis Français et innocent de ce dont on m'accuse...

— Voici les habitudes de la maison : de deux à quatre heures, tout le monde est en haut ; on peut travailler le jour... une fois la nuit venue, de neuf heures à cinq heures du matin, le service est remplacé par des soldats placés à chaque issue ; ils ont l'ordre de tirer sur tout ce qu'ils voient, mais ils ne s'occupent pas de ce que l'on fait dans l'intérieur des cellules. C'est la meilleure heure pour travailler.

— II faudrait savoir l'heure exacte.

— Je vous renseignerai... Lorsque nous pourronsnousmettreà l'œuvre, jevousappellerai.

— Bien. Que faut-il faire aujourd'hui?

— Rien, l'heure du retour jdes geôliers va bientôt sonner... Ce soir, nous travaillerons, je vais vider l'eau de ma cruche dans le trou...

— Pourquoi faire ?

— Pour attendrir le plâtre.

— Ah ! oui.

— Si vous le voulez, en deux jours, nous pouvons desceller la pierre 'qui reste... J'ai enlevé celle qui était de ce côté; j'ai arraché tous les plâtres et graviers qui étaient entre les deux. . .Une reste plus que la pierre de votre voûte ; une fois déchaussée, une bonne poussée la fera sauter...

— Et alors?

— Cette nuit nous serons libres...

— Dieu vous entende !

— On vient, retirez-vous.

Au moment oii Bizot retirait son escabeau de dessus son lit, l'eau lui coula sur la figure.

C'était l'inconnu qui mouillait, [qui arrosait le plâtre.

i. JOIE ET POULECR.

Bizot s'étendit sur son lit, cherchant à dormir^

JîtS

LES i)i:i..\ss::Mi:\'rs illu.stues.

mais le sommeil ne [louvail venir calmer ce cerveau fu'' vreux... Ce que Hizotne s'expliquait pas, c'est (|ue le temps lui avait paru si long; il ne concevait pas que dupuis deux mois seulement il était là <jiie s'était-il passé pendant ces deux mois? ..

Croyant que l'agent Chauvard avait porté ses lettres, il espérait que sa famille était en instance pour le tirer de là. Rosalie devait, pendant son absence, terminer toutes les affaires de contrat et d'arrangements, mais cette absence prolongée n'ail;ut-elle p.is tout cbangcr ?... Avait-elle dit à sou père qu'il était exploité par deux misérables, on Marie-lieine, si forti; sur Trumeau, avait-elle encore triomphé l't obligé Rosalie à quitter la maison paternelle? Cette dernière supposition ne l'inquiétait que médiocrement, car alors Rosalie auiait été chez sa mère et elle aiderait et consolerait la brave femme.

Et ce Friquet, au moins l'avait-on arrêté ! Si l'inconnu avec lequel il travaillait à son évasion disait vrai, avant dix jours, il isaurait tout cela... A cette espérance, son cœurbattait plus vite.

On le voit, pour le pauvre garçon, quel que tùt le côté par lequel il euvisageàt la situation de ceux qu'il aimait, il les voyait à peu près tranquilles... Une seule chose ne venait pas à son esprit : la vérité.

C'est qu'elle était si cruellement impossible ! Qui penserait qu'une jeune fdle de vingt-quatre ans, que l'on quitte .souriante et pleine de santé le soir, peut le lendemain être étendue, cadavre roide et livide, dans le linceul blanc? Bizot se disait, plein de crainte :

— Si l'homme de là-haut était fou. Il dit qu'une fois en ce cachot, la même nuit, nous en sortirons... Comment? Ce n'est assurément pas par les couloirs gardés par des soldats ayant ordre de faire feu sur quiconque montrera son nez... Ce n'est pas non plus par ce soupirail, qui ressemble à un tuyeau et qui est défendu par quatre grilles croisées. Quel homme est-ce, au fait, qui est làhaut?... Si c'était un forçât, iun assassin! tous les gueux se donnent un brevet en se disant condamnés politiques ! Que m'importe, au lait, ce qu'il est, pourvu qu'il m'ouvre une porte... Oh! oui, libre ! libre ! Mais aussitôt que je vais paraître ■iParis, onvametairereprendre... Et, cependant, je n'ai rien fait... Voyons, que faire?...

Bizot, étendu sur son lit sur le côté, accoudé et la tète dans sa main, réfléchit en répétant :

— Que faire?... Au fait, oui, j'irai comme ça.

Tout à coup, il se leva, et, comme s'il s'adressait à un être invisible, debout, une main sur la c.outure de la culotte, l'autre appuvée sur le front, il dit:

— Citoyen premier consul... un mot. Je me nomme Eustache Bizot, chasseur à pied de la -arde consulaire, 2' bataillon, 1" compagnie, capitaine Lelebvre... Depuis dix ans je me suis fait trouer la peau au service de la République ; depuis dix ans, toujours derrière vos guêtres, j'ai fait les campagnes d'Italie, . d'Egj-pte et d'Alle-

magne ; j'ai été mis denxîfois à^l'ordre dn jour ; à Marengo, j'ai eu un sabre d'honneur ; je ne peux . être ni nu traître ni un aristocrate. Citoyen premier consul, mon général, on a potiné sur moi, je suis une victime de lâches qui n'osent me dire en face les infamies qu'ils vous racontent. Citoyen premier consul, je vous demande ma grâce etje vous } jure que, libre quinze jours seulement, ça me | suffira pour vous livrer les gueux qui m'ont dé- | nonce ; seulement, si je prouve que ce sont des ; traîtres et des lâches, vous me les livrerez, et c'est | moi qui les exécuterai, en soldat, en face l'un de l'autre... Allez-y... avec une jolie botte là. Aïe donc, allons-y, on coupe le nez à monsieur... une, deux, nue manchette et un coup de pointe... ça j y est... à une autre fois, quand monsieur revien- : dra de ce monde. Citoyen premier consul, répondez... ça y est, grâce, merci. Vive le premier consul !... et allez donc...

Et sautant lourdement autour de sa cruche, comme s'il donnait la main à d'invisibles amis, Bizot chantait :

Dansons la esarmagaple; Vive le «on, vive le «on DacanoQ.

Pendant que le pauvre diable, ivre d'espoir, escomptait en joie l'avenir, le guichetier, inquiet du bruit qui se faisait dans le cachot, avait ouvert le guichet, et, sans être aperçu par Bizot, avait assistéàln scèneet à la danse. Fermant le guichet, il avait dit :

— Il est fou !... les cachots du dessous sont terribles pour ça.

Et il était remonté dans le cabinet du gouverneur, auquel il avait raconté ce qu'il venait de voir.

— 11 est fou méchant ? avait demandé celui-ci.

— Non, non, il est très-gai, au contraire. U cause avec des êtres invisibles ; je crois qu'il les invite à danser, car après il se meta sauter, courir, danser et chanter.

— Ce n'est pas dangereux ?

— Je ne crois pas...

— Cependant, consultez le médecin.

— Bien, monsieur le directeur. ; >

Alexis Bouvier.

{La suit* au prochain numéro.)

fReproduotion interdite.)

les; OELASSB-NRINTS ILLUSTRÉS.

Il anviiagM plai £r«ld*m«Qt sa tituatioc.

LiEft ABIMES DE P/kR[IS

CjO.TVSTANT GUÉROU.LT

(voir a partir ni' \<' Un)

.nOISIEMX PARTIE. — LA MARCHANDE A LA TOILETTE.

n faut être doué d'une rare énergie pour entreprendre seul un coup demain, aussi voit-on presque toii.iours les malfaiteurs s'associer entre eux, malgré les dangers et les inconvénients de toute nature que présente la complicité.

MaisBarigoul était d'un caractère résolu, et ce lut sans hésiter qu'il se lança seul dans cette entreprise.

En sondant prudemment toutes les issues, il reconnut avec surprise qu'à cause de la chaleur,

sans doute, on avait poussé seulement, sans les termer, un volet et une fenêtre. Il ouvrit doucement l'un et l'autre, sauta sur l'appui et se trouva bientôt dans l'intérieur.

C'était une salle à manger.

Il chercha la porte, l'ouvrit, et se trouva dans un large corridor au bout duquel était un escalier.

— L'enfant^ le vieillard et la nourrice doivent habiter là-haut, se dit-il.

Il gravit l'escalier, puis, arrivé au palier, il vit une porte devant lui, l'ouvrit et entra.

Mais à peine avait-il poussé la porte qu'un vacarme effroyable se fit entendre tout à coup et au même instant il lui sembla qu'il se trouvait subitement enfermé comme dans une cage

— Qu'est-ce que c'est que cela ? balbutia Barigoul, frappé d'épouvante.

Au moment où il se posait cette question une porte s'ouvrit et un vieillard entra, une hougie allumée à la main.

C'était bien le vieux domestique qu'il avait vu chez Mardochée.

Ala clarté de la bougie, Barigoul s'aperçut qu'il HG s'était pas trompé et qu'il était bien rée'lleraent

iàH^: i)Pli>«8HlSiPNTS ILLUSTRE».

enfermé dans une cage de fer, haute et étroite comme une guérite.

Elle avait dû, par un mécanisme admirablement calculé, tomber du plafond au moment oii il mettait le pied dans la chaaibre.

Le vieillard, plus cassé (] ne jamais, s'approcha lentement de la cage, en fil lie tour, puis levant sa tête penchée sur sa poilri^^ç et r^arda^it le prisonnier à la clarté de sa bougie :

— Monsieur Barigoul, lui dit-il, comment avwvouspu croire que moM maître, U. Mardochée, laisserait derrière lui un eai^emi tel que vous saiis songer aux dangers que courrait sa petiU'-lille et sans prendre toutes les pi'écautions possibles pour l'en garantir? En ^larlaut, il a prévu cette tentative, et vous voyez si ï\ous somu^es bien gardés. Je vous répète qu il e^t impossible de mettre eu défaut la prudence de M. Nardochée; il prévoit tout, et, deprèsout^e loin, il est toujours dangereux de s'attaquer à lui. C'est pour n'avoir pas été assez convaincu de cette vérité que vous voilà retombé dans ses griffes, mais cette lois pour n'en plus sortir vivant ; c'est l'arrêt qu'il ^ prononcé et je me vois contraiut de l'exécuter.

— C'est-à-dire qv^e vous voulez m'ass^ssinei-?

— Non je veux n^ débarrasser de mou «k^ji^ia.

— Comment cela?

— Par un moyen aussi simple qu'iugéuieux, en faisant jouer u^ ressort qui va vous taire remonter avec cette cage dans l'espèce d'étui de pierre qui la renleroiie et où vous mourrez éloulfé. Oh ! je vous dis que M. îlj^rdo,cLée; est un homme plein de prévoyance,

— Il n'a pas tout ftévu, cepen^^ji^, s'tSjCria Barigoul. ^'~ .^

Et passant à travers les barreaux de sa cage le canon d'un pistolet :

— Si vous ne me faites sortir de Jà à l'instant même, je vous envoie une balle dans la tète.

-;- Vous êtes aussi un homme de précaution, dit tranquillement le vieillard.

— r Décidez-vous vile, dilBc^rigoul ea aiettant le doigt sur la détente.

— Allons, si je me laissais tuer, personne ne serait plus là pour veiller sur l'enfant, je vais donc vous rendre la liberté, mais à une coudition.

— Laquelle ?

— C'est que vous ne ferez pas un pas déplus dans c*:tte chambre au bout de laquelle" est la pièce oîi repose l'enfant.

— C'est entendu.

— Vous m'en donnez votre parole '?

— Ma parole d'honneur.

— Et aussitôt hbre, vous allez descendre l'escalier qui est derrière vous ?

— Tout de suite et trop heureux de me trouver au grand air.

Le vieillard se pencha, toucha un ressort, et la cage s'ouvrit derrière Barigoul.

11 voulut s'élanœr dehors, mais l'ouverture était étroite, et ce ^e fut qu'avec des eflbrts et au bout de quelques instants'gu'il put en sortir.

— Ah! maintenant, à nous deux ! s'écria-t-il en se retournant vers le vieux domestique.

Il chercha celui-ci et l'apeiçul àl'autre extrémité de la pièce, debout contnî la muraille et la main appuyée sur une petite statuette en marbre.

— Comment ! lui dit le vieillard, vous allez manquer à votre parole ?

— Je vais commencer par te tuer comme un chien, puis j'emporterai l'enfant, grâce auquel je tiendrai à mon tour, sous mes pieds, ce redoutable Mardochée. Allons, es-tu prêt?

— Misérable! tu n'oserais ! s'écria le vieillard. Barigoul s'élança vers lui le pistolet à la main. Au même instant, le vieillard appuya fortement sur la tête de la statuette.

Tout à coup, au moment où Barigoul traversait la pièce, il sentit le plancher manquer sous ses pieds. 11 jeta un cri, lâcha son arme et s'accrocha des deux mains à une traverse, regardant avec épouvante un gouffre sombre et sans fond qui venait de s'ouvrir sous ses pieds et au-dessus duquel il était suspendu. |

— Sauvez-moi ! sauvez-moi ! murmura-t-il I d'une voix tremblante, et je vous jure. . . '

— Je ne dis pas non, répondit le vieillard ; nous allons causer de cela.

Le front inondé de sueur, Barigoul fit un effort désespéré pour remonter sur la traverse, sans pauvoir y parvenir.

Alors il s'y cramponna fyec ses ongles, qu'on , voyait s'enfoncer lentemeQil dans le bois. |

Le vieillard se croisa tpanquilleraeiit les bras, et adressant la parole à Paiii;oul avec autant de calme que si celui-ci e^J élè commodément assis en face de lui: V. -•;

— Mafino, m'a dit Mardochée, car je suis Corse et mon nom est Marine; Marino, me dit-il donc, les hommes tels que Barigoul sont lâche et sans foi. Tant que je suis ici, il tremble et fait le mort, mais dès que j'aurai quitte Paii-^ •^■' i 'vuière pensée sera de manquer à sa prn ■ chercher à se venger de moi. Or, ;\;...wi. ^. .'artial étant absents, sur qui pourra s'appesantir sa haine, si ce n'est la frêle créature que je te confie. 11 sait que l'enfant de Martial estma^etite-liUe, et il est homme à l'assassiner ou à s'emparer d'elle pour me faire subir la plus effroyable des tortures en me menaçant sans cesse de le faire mourir par quelque barbare raffinement. Voyons, qu'en dites-vous, monsieur Barigoul, n'est-il pas vrai que M. Mardochée est doué d'une rare perspicacité?

— Je vous en supplie, aidez-moi à sortir de là, ou je vais disparaître dans le gouffre, balbutia Barigoul, dont les traits livides étaient effrayants avoir. ■

— Tout à l'heure, répondit le vieillard. '' 1 Il tira' de sa poche une tabatière en argent, y

puisa une prise qu'il savpùfa aYec.:uq^^ ,:yo)iip- . tueuse lijnteur, puis ilrepvit : - ^^^^Z- -^.r ^,.., ..,^ I —Tu comprends, Marino, — c'est toujoursmen ' maître qui parie, — tu eo^prends que je nepuis m'éloigner sans mettre no^fe^fl;faali..àrai^i .des

LES DELASSEMENTS ILLUSTRÉS.

entreprises d'un pareil homme, et après y avoir bien réfléchi, voilà ce qiiej'ai résolu.

— Par pitié! par pi(ié ! murmurait Barigoul dont les yeux se couvraient d'un nuage et roulaient etTarés autour de lui.

Slarino reprit paisiblement :

— J"ai songé d'abord, reprit M. Mardochée, à t'entourer de domestiques vi?oureux, braves et dévoués; mais, en y réfléchissant, j'ai reconnu que, si les deux premières qualités étaient faciles à rencontrer, la troisième en revanche était presque introuvable; que j'avais mille chances pour une de tomber sur quelque misérable capable de se laisser gagner ])ar notre ennemi, et qu'en ce cas toutes les précautions que j'aurais prises pour garantir l'enfant amèneraient précisément sa perte. Vous suivez toujours mon raisonnement, n'est-ce pas, monsiem' Barigoul ?

Barigoul voulut répondre, mais ses lèvres violacées ne purent proférer que quelques syllabes inintelligibles.

Le sang sortait de ses ongles enfoncés dans le bois jusqu'à la chair.

Marino tira posément son mouchoir, se moucha et reprit :

— Or, ajouta mon maître, les hommes m'inspirantla plus extrême défiance et le plus profond mépris, j'ai résolu de les remplacer par des machines. Je vais iaire organiser toute ma maison comme la scène d'un théâtre, si bien qu'à chaque pas qu'y fera un étranger, il trouvera un piège. De cette façon, l'enfant sera bien gardé, et je pourrai dormir tranquille à trois cents lieues de lui. Allons, avouez monsieurBarigoul, que mon maitre n'est pas un homme ordinaire.

Mais Barigoul n'entendait plus, ses oreiOes tintaient, un voile sanglant s'étendait sur sa vue et ses lèvres se couvraient d'une écume rougeàtr*.

— xMonsieur Barigoul, reprit Marino, sentezvous cette exhalaison humide et glaciale qui s'élève du gouffre au-dessus duquel vous êtes suspendu? C'est que ce gouffre n'est autre chose qu'un immense puits de cent cinquante pieds de profondeur. M. Mardochée a eu l'idée de l'utiliser comme moyen de défense et de protection et vous reconnaissez par vous-même qu'il a été bien inspira.

Ces paroles avaient frappé Barigoul et réveillé son intelligence par l'instinct de la conservation.

— Ecoutez-moi, balbulia-t-il avec effort, vous voyez que je suis épuisé, plus faible et plus luoffensif qu'un enfant, incapable de vous nuire, car je suis sans force et sans volonté, épargnez-moi cette horrible mort et livrez-moi à la justice pour vous mettre à l'abri de toute crainte de vengeance et je vous jure une reconnaissance éternelle.

— Malheureusement vous venez de manquer à votre parole, répondit Marino, et les ordres de M. Mardochée sont positifs: la moindre t'àntative de votre part contre l'entant doit être punie de mort; il m'est donc impossible de satisfaire à votre désir. Je sais bien que ce supplice n'est pasféjouissgoit, qu'on ne se résigne pas facilement à tomber an foad d'un puits desséché avec la perspectiva

d'y languir trois ou q\iatrç jonr.«}, couvert de plaie?,, le corps en lambeaux, en proie à la soif et à \l faim, mais je vous dirai comme ce personnj^e de Molière : Que diable véniez-vous faire dans celle

maudite galère? ' '*'

Tout à coup Barigoi^l, puisant un reste d'énergie dans l'excès même de son désespoir, s'écria avéjC un accent de rage : ■■■■'•-.

— Non, non, je ne puis pas, je ne veux pa,s mourir commi^ ça. -" '

Et par une violente tension des miis,Cles il parvint à élever sa tète au-des,sus de la, travers^. ' '

Marino le regardait faire en souriant, suivant avec une froide curiosité la marche progre^siy^ de son ascensiop. ' ' '

Le front livide de Barigoul était inondé de sueur ; l'espoir d'échapper à la mort, à une mort effroyable, fui donnait des forces surhumaines au moment même où il semblait n'ayoir plus uii souffle de vie.

Enfin sa poitrii^e touchait presque la traverse ; s'il parvenait à s'y poser, ce p()int d'c^ppui lui pepr mettait de liondir guf le' çarque^ ^t alof? fl élà^t sauvé. ■ " ■> • . ■•• . ■" "■■ > . . " . , ,--

— C'est fort curieux, fort intéressant, dit Mar rino, oh ! mon maître m'avait bien préve;)\i que" vous étiez doué d'une grande énergie.

Barigoul ne répondit pas ; toute âon âme, Ijoutés' ses facultés étaient tendues vers une pensée ^nique : poser son buste sur la traverse et, de là, s'élancer sur le parquet. . " <'•

Une minute encore et il allait atteindre ce rë'^' sultat.

— Allons, assez comme ça, dit tout bas AJiarino en ramassant le pistolet tombé à ses pieds. '

E-t visant Barigoul il lâcha la déterite. Celui-ci jeta un cri. '""•]

La balle lui avait coupé la taa,m drôit|C"'' ~ Il ne se soutenait plus que par une rnafn, et, affaibli par la souffrance, il laissait déjà retomber sa tète sur l'épaule.

— Allons, il faut en finir. Regai'dez bien votre tombe, monsieur Barigoul ; vous ne Serez T^àè â l'étroit dans celle-là.

11 fit jouer un ressort et le plancher se referma brusquement, coupant la main gauch,e de Barigoul, dont on entendit le corps tomber et rebondir dans l'abîme avec un bruit sourd.

eONOLUSiON.

Madame Turmole était en train de fiiire ses factures et de glisser quelques erreurs dans les additions, quant Taboureau entra dans sa boutique.

— Madame Turmole, lui ditl'ho.mme d'affaires, j'ai à vous entretenir de choses fort gra,'ves;' pas^ns, &'il vous plaît, dans votre arrièréboulique.

— A vos ordres, monsieur Taboureau.

Li;s i)i:i,assi;ments illusthks.

Quand ils furent installés dans le cabinet d'alîiiires de la marchande à la toilette, Taboureau dit à celle-ci :

— Madame Turmole, j'ai vu votre fils ce matin et je vous en fais mon compliment : c'est un garçon très-fort, qui me retournerait comme un gant et qui possède sur moi l'avantage de l'extérieur et de la forme.

— Oui, oui, dit la Turmole en se rengorgeant, il est taillé pour faire son chemin et je ne suis pas inquiète de lui. Savez-vous la position qu'il a en ce moment?

— Oui employé au Ministère de la guerre et secrètement intéressé dans les affaires de M. Louis Charabon.

— Ce qui représente un résultat net de vingt à vingt-cinq mille francs par an.

— Misère pour un homme comme Alfred Turmole.

-Ah! bah!

— Trois mois à peine se sont écoulés depuis la conclusion de cette affaire, c'est-à-dire depuis le mariage de Louis Chambon avec Mlle du Theil, et votre fils, comprenant que cette position est audessous de son mérite, songe déjà à quelque chose de mieux.

— Quelque chose de mieux que vingt-cinq mille franc par an ! ah ça ! que lui faut-il donc?

— La position de Louis Chambon, qui représente un bénéfice annuel de cent mille fi-ancs entre les mains candides de celui-ci, et qui produira le double, exploitée par l'intelligence active et audacieuse d'ALtred Turmole.

— Deux cent mille francs !

Pas moins.

— Oui, mais M. Louis Chambon n'est sans doute pas tenté de lâcher une pareille affaire.

— Aussi .\Lfred a-t-il imaginé une petite trahison pour la lui enlever.

— C'est une idée, mais les capitaux? car il parait qu'il en faut beaucoup.

— C'est justement pour cela que votre fils est venu me trouver, et c'est aussi ce qui m'amène chez vous.

— Expliquez-vous, monsieur Taboureau.

— Quels sont les sentiments que professe votre fille pour Hector Hervieux depuis qu'il est sans ressources?

— Le plus profond mépris.

— Alors elle ne songe plus à l'épouser?

— L'épouser ! le fils d'un homme convaincu d'avoir fait tort à autrui et condamné à cinq ans de prison pour cause de banqueroute frauduleuse ! jamais ! les Turmole sont pauvres, mais honnêtes.

— On sait cela; Adèle connaît d'ailleurs les dispositions de l'oncle Vautreau.

— Oui, oui, elle sait que les deux millions si impatiemment attendus par les Hervieux se sont évanouis comme une fumée.

— Mais ce qu'elle ignore et vous aussi, c'est que j'ai droit à la moitié de cet héritage et que Jacobus, le légataire universel de l'oncle Vautreau, doit me compter ces jours-ci un million, chiffre

auquel j'ai réduit mes prétentions pour me mettre à l'abri de toute iuterprél.ition fâcheuse.

— Un million ! vous voilà riche d'un million! s'écria la Turmole en toisant Taboureau avec admiration.

— Et voilà le plan que j'ai conçu après l'entretien que je viens d'avoir avtc votre fils, qui, ayant appris ma bonne fortune, est venu me proposer d'exploiter avec lui la fourniture qu'il a tait acheter à Louis Chambon et qu'il se charge de lui faire abandonner. Dans l'affaire que nous allons entreprendre, Alfred Turmole et moi, il faut des capitaux d'abord, puis des appuis, des protections, des influences, soit pour obtenir certains avantages, soit pour fermer des yeux trop clairvoyants. Les capitaux, je les ai, mais ces appuis et ces influences, la grâce et la beauté peuvent seules les conquérir, et, dans celte conviction, je viens vous demander la main d'Adèle.

A celte proposition inattendue la Turmole fit nn soubressaut.

— Vous! s'écria -t-elle, vous, Taboureau, vous voulez épouser Adèle !

— Je vous dis mes motifs : Adèle, femme aimable et étoile du demi-monde, n'est qu'une jolie femme et rien de plus; Adèle, femme de Taboureau le millionnaire, devient une puissance devant laquelle s'ouvriront toutes les portes et tomberont toutes les barrières. Parlez-lui de cela et dites-lui bien, surtout, qu'elle sera pour moi, à son gré, une femme ou une associée. Dans les phases nombreuses et diverses que j'ai traversées, dans l'aspect des misères de toute nature que j'ai vues se dérouler sous mes yeux, dans le spectacle des vertus et des probités que j'ai vu crouler devant d'impérieuses nécessités, j'ai acquis une philosophie qui m'a bronzé; Adèle jouira donc avec moi du libre arbitre le plus complet que puisse désirer une femme. Or avec sa beauté, l'intelligence d'Alfred et un capital d'un million, notre position devient inexpugnable, et nous devons nous retirer dans cinq ans avec dix millions de fortune, dont deux ou trois cent mille francs pour maman Turmole. Eh bien, que dites-vous de ma petite combinaison ?

— Je dis que vous êtes un amour d'homme et qu'il est impossible qu'Adèle n'accepte pas avec transport une si magnifique proposition. D'abord elle a toujours eu de lasympathie pour vous, et...

— Assez, dit vivement Taboureau, voilà la marchande à la toilette qui perce ; laissons là la sympathie, dont je sais ce que je dois penser, et ne voyons là qu'une affaire. Je vous le répète, parlez à Adèle, qu'elle vous déclare franchement ses intentions, et nous verrons ensuite. Je viendrai savoir demain ce qu'elle aura résolu; allons, adieu, madame Turmole.

— Et Barigoul ? demanda la Turmole.

— Pas de nouvelles depuis trois mois.

— Il aura trouvé le climat de Paris malsain et sera passé à l'étranger.

— Non, car il a laissé àl'hôtel une somme assez importante, à laquelle je me suis bien gardé de

LE? DELASSEMENTS ILLUSTRÉS.

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toucher, et des papiers très-compromettants, que je me suis empressé d'emporter chez moi et de détruire.

— Que peut-il être devenu !

— Mardochée a soufflé dessus et il n'en est rien resté ; du moins tel est mon opinion.

— C'était un rude homme tout de même, car enfin ce qu'il avait décidé et annoncé d'avance s'est accompli à la lettre ; les Hervieux sont ruinés et déshonorés, le baron de Blinière est mort, madame Hardouin est dans la misère et le mari idiot, et enfin l'oncle Vautreau a été assassiné comme sa nièce, madame Hervieux.

— Oui, dit Taboureau, quatre familles rasées, c'est un beau coup ; malheureusement Barigoul a eu la bêtise de se laisser choir dans le trou qu'jl avait creusé ; tâchons de ne pas l'imiter et de profiter de son œuvre.

Taboureau se leva et sortit.

U faillit heurter sur le trottoir une jeune femme mise avec une élégance des plus tapageuses.

— Tiens, monsieur Taboureau, s'écria cclle-ci.

— Madame UumouUn ! fit Taboureau surpris de la rencontre.

— A propos de Dumoulin, dit la jeune femme, savez-vous qu'il m'a rendu un fameux service, sans le vouloir ?

— Comment cela? '

— Dam! il m'a rendue tout à coup célèbre par un suicide, un assassinat et une tentative de meurtre ; toutes les herbes de la Saint-Jean, quoi ! aussi est-il arrivé ce que j'avais prévu.

— Quoi donc?

— Dans huit jours, je serai comtesse de Sé- Hgnac !

— Un titre !

— Et soixante mille livres de rente pour le soutenir dignement.

— Qu'on nie la Providence ! s'écria Taboureau en quittant madame DumouUn, qui entra chez son amie Adèle Turmole.

Quelques jours après, Jacobus se rendait avec Taboureau chez maître Duval et lui faisait compter le million dont il s'était reconnu son débiteur.

Antoine Vautreau ayant réalisé presque toute sa fortune en valeurs, maître Duval se trouvait déposilaue d'une somme de cinq millions et demi environ ; cependant, il fit de nombreuses objections avant de se défaire du million qu'on lui demandait, ce qui avait inspiré à l'homme d'affaires de vagues soupçons sur l'honorabihté du notaire.

CONSTANT GLÉROILT.

(La fin au prochain numéro.)

(Reproduction interdite.)

L'AMOUR EN PARTIE DOUBLE

RÉGINE ET GENOFSA

PAR

C* D'AMEZEUIL

(voir a partir du n° (oS)

CE QUI SE PASSA PENDANT UNE REPRÉSENTATION DK ROBERT LE DIABLE (sUlte).

Comme si le ciel eût été pour lui, les Bybeybolles et les Griffardon sortirent pendant l'entr'acte, laissant Genofsa seule dans la loge.

— Ouvrez-moi celte porte, dit-il, à l'ouvreuse, en lui ghssant un louis dans la main.

— 0 amour ! murmura- t-il en entrant, que de sottises tu fais commettre.

Genofsa, occupée à examiner la salle et les toilettes, n'avait rien entendu.

— Mademoiselle, lui dit-il en s'inchnant.

— Vous, vous ici, monsieur! fit-elle en se reculant effrayée.

— Mon Dieu, oui, mademoiselle, et je vous prie tout d'abord de vouloir bien excuser une indiscrétion que je n'aurais pas commise, si M. de Kernevelanne m'en ei'it prié.

— M. de Kernevelan? vous venez de la part de M. de Kernevelan?

— Oui, mademoiselle, et je lui suis infiniment reconnaissant de m'a voir procuré l'honneur de déposer mes hommages à vos pieds.

— Monsieur!... tt qa'aviez-vous à médire?

— M. de Kernevelan m'a prié de vous demander s'il vous serait loisible de le recevoir demain.

— A-t-il donc à me parler?...

— Probablement ! il a même ajouté qu'il désirait que vous voulussiez bien lui indiquer l'heure et le lieu du rendez-vous.

— M. de Kernevelan ignore-t-il que toujouis, pour lui, je suis chez moi?

— Ce qui signifie, murmura le petit baron, que pour moi tu n'y es jamais ; c'est ce que nous verrons bien.

— Mais pourquoi M. Joannic n'est-il pas venu lui-même, car, tout à l'heure, je l'ai aperçu dans cette loge, en face, causant avec une femme qui m'a paru bien belle...

Croyant remarquer une certaine inquiétude dans le ton de la jeune fille, La Burgotière continua en souriant :

— Elle n'est pas mal, en effet; c'est une petite

). Voir les Aiiiours de tùiitreitande.

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

dame, qui s'appelle, je crois, madame de Castel- Brancio.

— VéoSlfe toûhàissbz, monsieur?

— Est-ce que je connais ce monde-là?

— Tout ;\ l'heure.., cependant..;

— M. de Kérnevelan m'avait prie de raccompagner, et pour lui être agréable j'ai cru devoir accepter...

— C'est alors une amie de M. Kérnevelan.

— Oui et non.

— Comment, oui et non?

— Ces dames n'ont pas précisément d'amis, on n'est pour elles qu'un banquier ou qu'un meuble plus ou moins utile.

— Mais alors que faisait M. de Kérnevelan? •

— il amusait madame de Castel-Brancio.

— Ah! se contenta-t-elle de répondre.

— Celte femme est plus lorle que je le supposais, se dit-il, car pas un des muscles de sou visage n'a bougé.

— Gotament, trouvez-vous le spectafclé? repritil en changeant brusquement la conversation de terrain.

— Charmant, en vérité.

— Et la musique?

Ravissante.

— Et ... vous êtes lieu reuSB de vous trouver ici . . .

— Parfaitement heureuse, j'aime tant la musique.

— Mais ne pourriez-vous souvent jouir de ce plaisir?...

— Moi, et comment? fit-elle avec un frais éclat de rire.

— Mais... La Burgotière hésita un instant, mais en demandant des billets à vos amis.

— A mes amis ? Je ne connais personne.

— Et M. de Kérnevelan? et... moi? allait-il ajouter.

— Et... reprit-elle, en remarquant son hésitation.

Et M. de Kergall? allais-je dire.

Genofsa ne put se défendre d'un mouvement assez vit.

— 11 paraît que c'est lui qu'on aime, pensa-t-il.

— Et, balbutia Genofsa, M. de Kergall connaît-il aussi?... puis elle indiqua du geste la loge où quelques instants auparavant trônait Régine.

Au même moment la porte de la loge s'ouvrit, et la grosse face de la Bybeybolles apparut dans l'entre-bùillement. Je laisse à penser de son ébahissement en apercevant le beau La Burgotière.

Celui-ci, nullement effrayé de l'apparition, s'était aussitôt levé, et s'inclinant avec grâce devant la pauvre Genofsa, dont le visages'était couvert d'une mortelle pâleur.

— J'aurai l'honneur de vous répondre, fit-il, en accompagnant monsieur le marquis, mon ami. Il accentua vigoureusement ce dernier mot.

— Je vous attendrai, monsieur.

— Merci, mademoiselle, pour mon ami et pour moi, et recevez la nouvelle assurance de mon profond respect.

Et, le front haut, la lèvre railleuse, il sortit de

la loge en faisant un petit signe de tête amical aux Bybeybolles et aux GrilTardon.

Une fois hors de la loge, il se frotta joyeusement les mains et, tout en frdonnant un gai refrain d'opéra-comique, il courut reprendre sa place à l'orchestre.

Pendant ce temps Genofsa, devenue subitement triste, ne songeait nullement à l'imprudente permission qu'elle venait d'accorder au baron, et c'est à peine même si elle répondait aux questions que la Bybeybolles lui adressait sur la visite qu'elle venait de recevQir.

— Tout cela ne me semble pas clair, murmurait Isidore. Monsieur le comte m'a dit de me méfier, il faut doue que je me méfie ; faudra que j'en cause avec monsieur le marquis.

La Burgotière avait à peine eu le temps de s'asseoir, que Joannic, de retour au lliéâtre, venait reprendre sa place à ses côtés ; en jetant un regai'd scrutateursur son voisin, le jeune marquis' remarqua qu'un sourire de satisfaction éclairait le visage de son ami, mais il n'en tira cependant nulle fàoheuss conséquence.

Au sortir du théâtre, les deux jeunes getis se rendirent à la Maison-d'Or, oii M. de La Biirgotière, qui décidément ce jour-là se mettait en frais, commanda un respectable souper.

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