‹ La belle herboristeChapitre 46 sur 85 · M. DE LA BURGOTIÈRE FAIT DE LA DIPLOMATIE · texte numérisé non relu

M. DE LA BURGOTIÈRE FAIT DE LA DIPLOMATIE

Les mets étaient délicats, les vins capiteux, aussi une demi-heure ne s'était pas écoulée que déjà les yeux des deux jeunes gens exprimaient la plus douce béatitude.

La fenêtre ouverte du cabinet permettait d'apercevoir le boulevard, où, comme s'il eût été quatre heures de l'après-midi, se mouvait une foule compacte de flâneurs et de provinciaux, allant, venant, bavardant, lançant des mots grivois, souvent même orduriers, aux beautés fanées qui trônent à cette heure de la nuit sur les chaises du boulevard.

De La Burgotière regardait machinalement ce spectacle, quand, se levant soudain, il lança deux sonores :

— Psitt! psitt!

— Qui appelles- tu donc? lui demanda Joannic.

— Je viens d'apercevoir la grosse Louise, et je lui faisais signe de monter, reprit Louis Potel, en continuant son manège ; la voilà qui m'a aperçu, et elle se décide à monter.

Et M. de La Burgotière, s'éloignant de la fenêtre, vint reprendre sa place devant la table.

— Bonjour, chers, leur dit en ce moment la grosse Louise qui faisait son entrée dans le cabinet, suivie d'une jeune fille ; je vous présente Laura, mon amie, une bonne fille. Salue, Laura^

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRE»

Celle-ci, qui paraissait à peine avoir dix-sept ans, tant elle était mince et frêle, s'inclina timidement devant ces messieurs.

— Tu soupes avec nous, ma chère Louise ? demanda Joannic.

— Très-volontiers, et mon amie aussi : nous avons une faim de loup; figurez-vous que nous avons voulu assister à la première de l'Ambigu et nousine, faisons qu'en sortir, après y être, entrées à six heures et demie, et avoir fait une heure de queue.

— Garçon, servez au plus vite ces dames, et du Champagne frappé.

Les deux femmes prirent place à table, et grâce à leur élégant coup de fourchette, elles furent promptement au courant de la situation.

■ — 11 me semble que vous ne preniez guère le chemin du logis ? reprit soudain La Burgotière.

— iYou's voulions gagner la rue du Helder, afin de nous dégourdir les jambes.

— Ail ! c'était pour vous dégourdir les jambes, grommela le petit baron.

— El pourquoi vouliez-vous donc que ce fût ! s'écria la grosse Louise, en se redressant furieuse.

— Le cœur de la femme est un abime si profond, déclama La Burgotière en riant.

— Insolent ! fit-elle, en foudroyant du regard son ancien amant. ■

— Moi! insolent! et pourquoi? pouf m'ètre amusé à débiter une phrase de mélodrame. Ah ! Louise, Louise, décidément tu me méconnais, car je puis te jurer que le jour naissant n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

— La paix, la paix , cria Joannic, qui voyait Louise prête à riposter ; ètes-vous donc ici, mes enfants, pour vous disputer? Buvons, chantons et rions. A la santé, Louise ! à la vôtre Laura !

Les verres se choquèrent et se vidèrent en un clin d'œil.

— .Mais vous-mêmes, s'écria Louise, que diable faisiez-vous seuls ici? Vous attendiez quelqu'un, j'en suis sûre, et, voyant qu'on ne venait pas, vous nous avez prises comme pis aller.

— Une semblable idée, Louise.

— Eh ! eh ! reprit sournoisement La Burgotière.

Louise tf était pas précisément jalouse de Joannic, mais, comme toutes les femmes, elle consentait bien à tromper son amant, mais sans vouloir, toutefois , permettre que celui-ci lui rendit la monnaie de sa pièce, aussi riposta-t-elle aigrement:

— ' Que voulez-vous dire?

— Rien, rien, reprit le jeune baron en dégustant, à petits coups, un verre de Champagne.

— Tu médites quelque méchanceté, se dit Louise, qui connaissait son La Burgotière sur le bout du doigt.

Celui-ci continuait à boire en fredonnant :

C'est l'amour, l'amour.

Qui liait le liionde A la ronde.

L'amour, il vous sied bien d'en parler, vous

qui ne vous d'ontez m'êilre pas dé ce que c'est, reprit ironiquement Louise.

— Eh ! eh! peut-être.

^ Vous ! allons donc !

— Eh ! mon Dieu, oui, j'ai connu l'amoUr.

— Et pour qui donc brûlait ce ctleur?

— Ce n'était pas pour vous, ma belle.

— Insolent!

— Voilà ma manière de voir; je suis comme un capitaliste, je place mon affection de manière à pouvoir en toucher les intérêts.

— Je ne comprends pas.

— Je n'en suis nullement étonné.

— Si je ne me retenais, comme je vous appellerais...

— Ne vous gênez pas, chère, dites tout ce qui vous passera parla tète, mais du moins convenez, avec moi, que l'amour est une belle chose. Ai-je raison, Joannic?

— Ma foi, j'avoue mon incompétence en matière d'amour.

— Ah bah ! tu n'as jamais aimé, là, ce qui s'appelle aimer?

— Ma foi non... Je me trompe, cependant, je sentis battre un jour ce viscère qu'on porte sous la mamelle gauche ; c'était auprès d'une petite paysanne, jolie, jolie comme lés amours; je lui jurai un éternel amour, et deux mois après je ne pensais plus à elle. Voilà mon seul amour, ciat" c'est à peine si depuis j'ai aimaillé par-ci par- là.

— Comme c'est poli, les hommes, s'écria Louise. Prends exemple là-dessus, petite, continua-t-elle, en s'adressant à sa compagne.

— Pourquoi donc perdre son temps auprès dô vous, reprit Louis Potel, quand de jeunes roses, fraîchement écloses, ne demandent pas mieux que d'enivrer nos sens de leurs plus doux parfums.

— .Ah ! ah ! charmant, déhcieux, ricana Louise.

— Interrogez Joannic, et demandez-lui si Genofsa...

A peine ce mot s'était-il échappé des lèvres dé M. de La Burgotière, que Joannic, l'œil en feu, se dressait devant lui.

— Louis, lui dit-il, d'une voix terrible, je te défends de parler de cette fille, et si jamais j'apprenais... je te briserais comme ce verre.

Et, saisissant une bouteille, il la jeta violemment à terre.

— Me suis-je donc trompé, murmura La Burgotière, qui s'était reculé tout effrayé, et serait-il son amant ? Il fallait nous avertir, reprit-il, plus haut, qu'elle était ta maîtresse et nous nous serions bien gardé,..

— Tais-toi, langue maudite, reprit vivement Joannic, et sache qu'elle n'est ni ne sera jamais ma maîtresse.

Un soupir de satisfaction souleva la poitrine du petit baron, car, connaissant la sincérité de Joannic, il le savait incapable d'avoir recours à un mensonge, dans le seul but de donner le change à la grosse Louise.

— Pardon, cher, patdori, reprit-il, crois bien que j'ignorais...

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— Allons, c'est bien, n'en parlons plus.

Si Joannic eilt été moins troublé, il aurait pu demander au petit homme conmient il avait appris ce nom de Genotsa, et celui-ci se tïlt probablement trouvé tort embarrassé pour le lui dire; mais Joannic n'y songeait nullement; il avait liâte de s'éloigner, et, dans ce but, il fit demander si sa voiture était arrivée.

— Voulez-vous que je vous conduise, ma chère Louise?

— Non, merci, je préfère marcher un peu ; Louis nous reconduira, mon amie et moi.

— Bonsoir donc , et Joannic s'éloigna sans adresser un seul mot à La Burgotière.

— Ah ça, que signifie? d<^manda Louise, dès que la porte se lut retermée.

— Ma chère, lui répondit durement le baron, mêle-toi de tes airaîres et ne m'ennuie pas davantage.

— Mais enfin, cette femme...

— Que t'importe...

— Je sais bien, mais cependant...

— Aimes-tu Joannic?

— L'aimer, l'aimer, comme tu y vas.

— Ma chère amie, M. de Kerncvelanacent mille livres de rentes qui niérilentbien un peu d'amour. A bon entendeur, salut.

Et, sans attendre la réponse de Louise, il sonna le garçon, demanda l'addition, la régla en faisant une légère grimace, puis, le cigare aux lèvres, et sans aucun souci des deux femmes, il se dirigea vers ia rue Louis-le-Grand.

Rentré chez lui, mousieur le baron se mit à réfléchir profondément sur ce qu'il devait faire; il chercha longtemps, mais le résultat de ses recherches fut agréable", sans doute, car il se sourit à luimême en se fioltaat les mains, puis, après avoir fredonné un couplet de circonstance, il se décida à se coucher.

Cette nuit-là M. de La Burgotière dormit du sommeil du juste.

A midi précis, l'excellent jeune homme entrouvrait un œil et regardait la pendule.

— Midi! s'écria-t-il.

Tuant alors un cordon placé près de son lit, il fit résonner un timbre.

A cet appel apparut la tète laineuse d'un jeune nègre.

— Que désire monsieur le baron?

— Mon costume n" 2.

— Monsieur le baron déjeune-t-il chez lui?

— Je déjeune au cercle.

— Que désire encore monsieur le baron?

— Dis àWilliam d'atteler Victorine à mon coupé bleu, tu monteras sur le siège avec lui.

Le nègre s'inclina, puis sortit.

Une fois seul, M. le baron étendit les bras, ferma les yeux, les rouvrit, se retourna, étendit de nouveau les bras, bâilla à se démantibuler la mâchoire, poussa un ah! ah ! qui, commencé en VOIX de bas.se, se termina en voix de ténor sur-

aigu, et bret se détermina à se mettre sur son séant.

Il resta encore une minute ou deux à recommencer le même manège, et, fatigué sans doute de se démener en tous sens, il se frotta les yeux, comme une personne qui craint de revenir sur un parti pris, et s'élança vivement hors du lit.

Une superbe glace de Venise surmontait la toilette; M. le baron s'y mira quelques instants avec complaisance ; se sourit avec bonhomie, et s'écria en se faisant une gracieuse moue :

— Louis Potel Cliquout de La Burgotière tu es décidément un grand homme.

Une heure après, M. le baron, introduit chez M. le directeur de l'Opéra, avait avec lui une conférence tort longue, puis, au moment de se séparer, le directeur disait :

— Je ne puis me prononcer sans l'avoir entendue.

— A merveille, aussi est-ce bien mon intention d'avoir préalablement une audition.

— Je suis tout à votre disposition ; prévenezmoi seulement la veille, de l'heure à laquelle vous viendrez.

— Parfaitement, je vous garantis d'avance que vous serez émerveillé.

— Je lé souhaite ardemment: nous sommes si pauvres en sujets.

— Le fait est que l'art tend chaque jour à se perdre de plus en plus.

— A qui le dites-vous!

— C'est un coup de fortune à tentep, et je suis convaincu que nous réussirons.

— Que le ciel vous en'ende ; au revoir.

— Au revoir et à Bientôt.

En sortant du cabinet du directeur, M. Potel, jugeant qu'il était trop tard pour aller déjeuner au Cercle, se rendit dans un cabaret à la mode, puis, après un copieux déjeuneçj se fit conduire rue delà Sorbonne.

Genotsa était seule lorsque M. Pôtel vint frapper à sa porte.

— Entrez, fit-elle.

Le jeune beau ne se le fît pas dire deux fois: il entra et vint en minaudant prier mademoisejK- Genofsa d'agréer l'assurance de son profond respect.

C d'âmezeuil.

{La suite au prochain niiméru.)

(R«produotion interdits.)

le Gérant : J. ROUQUETTS.

Varl». — Typ. W«ld»r, ru» de l'Abbaye, 22.

LiO Numéro : 10 centimes.

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