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1 1 Novembre f874.

PARIS

SOMMAIRE. — la Belle Herboriste , p;iv Ali-xis Bouvier. — Les Abîmes de Paris , par Constant Guéroult. — la'Amour en pattie double, par C' d'Amezeuil. — Semaine dramatique. ^

PRIX DE L'ABONNEMENT

UN AM SU MOIS

Paris 8 fr. 4lr.

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enAIVD ROIHAIV lVOUVE4r

Par A.LBX1S BOUVIER

Avec UQ pauvre garvou tué à mon côté, nous avons fait le coup do feu.

401E ET DOULEUR {sUÙe).

Bizot, après s'être joyeusement rassuré sur son

^'oir à partir «lu numéro lâj.

avenir, s'étaitrecouché sur son lit. Quatre lieuie, après, il s'était relevé.

Il attendait impatiemment le signal. Le couloir était depuis longtemps silencieux, il était convaincu qu'il était plus de oeuf heures, et le signal du travail ne se taisait pas entendre.

ïl se recoucha encore. Tout à coup, il sentit. comme à midi, l'eau couler par la pierre percées

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LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

C'était son complice inconnu quiapprètait le tia- \ail et qui, aussitôt, donna le signal.

— Etes-vouslà? "

— Depuis longtemps j'attendais.

— La garde vient seulement diHre placée ici... Travaillez, en commentant à droite, car nous risquons, im côté détaché, de tout ébranler, ce qui abrégerait énormément. Bizot travailla courageusement : la sueur ruisselait sur son front, le cou menaçait de se raidir dans un lombaj;*), bah ! il travaillait toujours. Au matin, l'homme hii dit:

— Enlevez soigneusement le plâtre et la pondre de pierre, et cachez tout cela dans votre paillasse avec beaucoup de soin ; le moindre indice peut tout perdre.

— Soyez tranquille, fit Bizot, et quand pensezvous que nous aurons fini ?

— Dans deux jours seulement, s'il ne nous survient rien...

— Deux jours! répéta le pauvre garçon joyeux. Oh ! mon Dieu, faites qu'il dise vrai.

Il nettoya minutieusement sa chambre , et, l'heure de la surveillance active étant sonnée, il se coucha ; et il en avait grand besoin, le malheureux, il était épuisé.

Quand le gardien entra pour lui apporter sa nourriture, Bizot ouvrit un œil.

— Tiens, fit le geôher, qui l'avait vu danser la veille, est-ce que vous êtes malade?

— Oui, répondit Bizot, pour qu'on le laissât tranquille, j'ai des douleurs.

— Soyez tranquille, allez, on s'occupe de vous, dit le geôlier en s'en allant.

— Comment, on s'occupe de moi? demanda le prisonnier, inquiet et se levant à demi.

— Oui, le médecin viendra bientôt, et il est probable qu'on vous mettra demain dans une cellule plus convenable.

Et le geôher sortit.

Une sueur froide mouilla le front du pauvre garçon ; ses yeux se fermèrent, et il retomba sur son lit atterré.

DE HAUT ty BAS.

11 était environ midi lorsque Bizot apprit la faveur qui lui était faite. Jusqu'à l'heure où le travail devait recommencer, il se tordit sur son lit, découragé, maudissant la maie chance qui le poursuivait, rageant et blasphémant. La volonté prit cependant le dessus, et, se raidissant contre le sort, il se redressa plus fort, décidé à tout, plein de ce mot avec lequel on fait tant de choses:

— Je veux !

Quand son compagnon lui donna le signal il fut vite à l'œuvre. Appliquant d'abord sa bouche au trou qui traversait la pièce, il dit :

— Ecoutez-moi quelques minutes.

i — Qu'est-ce ?

f — Je suis menacé d'un changement de cachot |. poup demain, il faut, si nous voulons réussir, que J^»nous ayons terminé cette nuit... est-ce possible? ' La réponse se ht attendre quelques minutes.

-^ C'est difficile, mais on peut le tenter.

L'espoir revint au désespéré.

— Que faire pour cela ? dit-il.

— Continuer ce que nous faisons ; si nous parvenons à desceller la pierre d'un côté ce matin, celte nuit, je tenterai de la faire sauter avec une pince.

— Vous avez une pince ?

— J'ai un barreau que, pour un projet abandonné, j'ai descellé.

— Quallez-vous faire?

— Fendant que vous allez déchausser le côté en train, je veux creuser un trou pour ma pince, et, si l'eau que j'ai versée sur le plâtre l'a assez mouillé, peut-être qu'une vigoureuse pesée l'ébranlera.

— Dieu vous entende... Je travaille !

Et alors, avec cet assemblage terrible, la force,

la volonté et le courage, Bizot^ travailla.

A quatre heures, lorsqu'il se recoucha , la peau moite de sueur, les doigts sanglants, le cou endolori , brisé, épuisé, sans force, un sourire cependant était sur sps lèvres. Non-seulement un côté de la pierreétait déchaussé, mais encore les deux autres étaietjit très-endommagés et son complice lui avait dit:'

— Courage ! je crois que cette nuit nous réussirons.

Lorsque le geôlier vint vers cinq heures, Bizot était debout. Croyant que la situation dans laquelle on l'avait trouvé le matin était la cause de la visite annoncée d'un médecin, il dit :

— Ça va mieux maintenant... Je n'ai plus rien.

— tant mieux, fit le geôher, car il est probable que l'officier de santé du château ne viendra que demain, vers midi.

— Ah ! il n'est pas ici ?

— Non.

Pauvre gars ! quand son gardien fut sorti, avec

quel bonheur il respira.

Tout entier à son espoir de partir la nuit même, il déchira ses draps, et, en ayant attaché les morceaux, il s'en fit une corde d'environ cinquante pieds, c'est-à-dire un peu plus de seize mètres ; il les cacha sous sa couverture et se coucha à sept heures. Lorsque le guichetier, le surveillant et le garde vinrent pour la visite du soir, Bizot feiguit de dormir.

Complètement tranquille sur ce pauvre garçon, le croyant incable d'exécuter une évasion et surtout convaincu de son impossibilité dans le cachot qu'il occupait, la visite était plutôt l'exécution du règlement qu'une inspection réeUe , aussi dura-t-elle peu.

Un secret pressentiment disait à Bizot qu'il n'avait de chance de salut que dans l'évasion entreprise. La demande faite par lui au gouverneur,

LES DELASSEMENTS ILLUSTRÉS.

il le sentait, n'aurait aucun résultat, et, le lendemain, il risquait d'être transféré dans un autre cachot, cest-à-dire éloigné de celui qui le sauvait en se sauvant.

Or, il le savait, l'ancien soldat, réduit à ses seules ressources d'imagination, il était incapable de jamais trouver la liberté.

L'heure du travail venue, le signal entendu, il fut vite à l'œuvre^ et son clou aiguisé grinça sur le pêne.

Après deux heures d'un travail acharné , l'honnne lui dit de s'arrêter.

— Qu'allez-vous faire ?

— J'ai de quoi entrer mon barreau.

— Vite, alors, essayez.

II y eut un silence, pendant lequel l'homme alla sans doute chercher sa pince improvisée ; puis la voix :

— Attention à vous! placez votre lit au- dessous de la pierre pour amortir le bruit, et retirez-vous.

Bizot obéit et attendit anxieux, l'œil fixé sur la voûte ; la pince fit gémir la pierre, qui se détacha, se fendant en deux ; le morceau ne pouvait retomber, retenu dans la cassure...

— Poussez-la à moi, dit l'homme.

Bizot grimpa sur le lit et obéit; le morceau enlevé, on ne pouvait pas passer, mais déjà^on communiquait...

— Nous sommes sauvés, dit l'homme, en tendant la main à Bizot.

— Soyez béni..., fit celui-ci en la pressant fortement...

— Maintenant enlevons le reste, que je puisse passer... retenez-la bien pour éviter le bruit.

— Attendez, jevaisyappliquer l'épaule, et je...

— Chut ! fit l'homme.

— Qu'y a-t-il ?

— Taisez-vous... trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, minuit...

— Minuit ! et Bizot resta étourdi : il n'avait pas entendu la moindre vibration.

— Nous avons juste le temps qu'il nous faut... alJons-y... étes-vous prêt?

— Oui, j'y suis.

^ Bizot avait l'épaule à la vnùte ; prêt à soutenir, d'une main il s'appuyait au mur et de l'autre il tenait la pierre sur sa cassure.

L'homme donna un coup de pince et la pierre pesa de son poids, un poids énorme, sur l'épaule de Bizot ; il ne broncha pas, le lit et l'escabeau gémirent sous ce fardeau.

— Ça y est, fit simplement l'ancien soldat enlevez.

— Non pas, descendez, au contraire, elle va nous ètie utile.

Bizot'descendit et plaça la pierre sur son lit,

— Maintenant, remontez.

Bizot obéit, il sentit qu'on lui donnait un paquet. ^

— Qu'est cela !

— Des cordes, et des outils, et des armes... Attention, mettez votre main plus haut.

^- Mais vous voyez donc, vous, dans cette nuit de cirage ?

— Oui. ..Vous êtes un prisonnier d'un jour, vous...

— Que faire?

— Descendez tout cela et venez me prendre. Eustache Bizot descendit encore déposer son

paquet et remonta sur son lit, il tendit les mains... Un homme, qui lui sembla mince comme une latte, se plaça dans ses bras.

— Credié, fit le soldat, vous n'êtes pas lourd.

Comme en disant ces mots il avait, tout en restant sur son lit, déposé l'inconnu à terre, celui-ci prit Bizot par la taille et lui faisant faire ce même mouvement sans efforts, lui dit :

— On n'a pas besoin d'être lourd pour être fort.

sous TERRE.

Bizot, qui s'attendait à voir un gaillard solide, bâti comme lui, fut grandement surpris en voyant l'homme qui allait lui rendre la liberté...

Celui-ci, vit, alerte, allait et venait à tous les coins du cachot, cherchant sur les murs, voyant dans la nuit, enfin s'arrêtant devant une inscription que Bizot n'avait pas v^ue, ou peut-être avait prise pour le griffonnage d'un fou, il dit :

— C'est bien cela.

L'inscription faite au couteau était :

Quo 71071 ascendat7i.

(Où ne monterai -je pas ?).

La devise de Fouquet.

— Oui, oui, disait l'inconnu, c'est bien le cachot, mes calculs ne m'ont pas trompé.

Bizot, qui voyait à peine dans la nuit, suivait la silhouette de son nouveau compagnon sans comprendre ce qu'il faisait.

— Voyons, puisque nous sommes ensemble, dit-il, sachons ce que nous avons à faire l'un et l'autre, causons un peu.

— Quand nous serons en mer, nous causerons tout à notre aise. D'abord, à l'œuvre, nous avons encore trois heures au plus devant nous : dans cinq heures, on s'apercevra de notre fuite, et il faut que nous soyons loin si nous ne voulons être repris.

— Qu'y a-t-il à faire?

Le petit homme, qui voyait parfaitement dans la nuit, prit le paquet qu'il avait passé à Bizot, et le dénouant, dit :

— Voici les cordes, voici un poinçon pour vous défendre.

Les cordes étaient faites avec des draps, le poinçon était un clou emmanché dans un bâton de chaise.

— J'ai une corde aussi, fit- Bizot, tout fier de montrer son travail.

Le petit homme la prit, tira dessus, et dit :

•JMO

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

— Ce n'est guère solide, mais peut-être s'en servira -t-on... Tenez, vous qui me paraissez vigoureux, prenez cette vrille... Attendez que j'allume [Kiur trouver la dalle, il y a une croix au coin.

L'honiuie tira de sa poche deux petites pierres à feu, battit le briquet et alluma un peu de toile ; à la lueur du fil allumé, il chercha en comptant les pierres.

— Un, deux, trois, quatre, là ; im, deux, trois... c'est ça... et il se pencha dessus... C'est bien cela, voici la croix.

De la corde, des armes, une pince, une vrille, des outils, un plan, du feu; cet homme avait tout cela dans un endroit où, une fois par mois au moins, ou faisait une perquisition chez les prisonniers. Bizot n'y comprenait plus rien ; tout bas il se disait :

— Un moutard comme cela... d'une gifle il n'en restera plus.

— Allons, mettez-vous là, et travaillez.

La voix avait un tel accent de commandement, que l'ancien soldat obéit comme dans un exercice.

— Un bon trou là, avec des bras comme les vôtres, c'est i'alfaire de deux minutes.

Ayant éclairé, avec du linge enflammé, l'endroit 011 Bizot devait percer la pierre, les deux biceps de l'ancien soldat se gonflèrent, et la vrille grinça.

Le petit homme avait prit sa corde, et en attacha un bout à la pierre que Bizot avait placée sur son lit.

— C'est fait, dit Bizot tout en sueur, après dix minutes de travail.

— Absolument à côté, refaites-en un autre.

— Bien.

Et il travailla.

Quelques minutes après, le brave garçon se redressait et disait à son compagnon :

— Ça y est !

— 'Très-bien ! vous êtes l'homme qu'il me fallait, vous. Prenez la pince, et une bonne pesée.

Bizot, obéissant, introduisit le barreau qui servait de pince dans le truu qu'il venait de percer, et, employant toutes ses forces, il pesa sur le fer.

La pince se tordit. La pierre gémit, mais ne bougea pas.

Bizot eut peur.

— Allons, fit l'autre, recommencez. Tournez le barreau.

Une seconde pesée ébranla la pierre, une troisièmel'enleva, laissant à découvert un trou béant. . .

— Qu'est-ce que cela? fit Bizot se reculant, des oubliettes...

— Un égout simplement, qui des cuisines conduit les eaux sales à la mer ; autrefois ici était une grille, et comme ce cachot était la salle de torture, cet égout servait à l'écoulement du sang. INe perdons pas de temps. Coulez ce qui reste de corde autour de vous, et prenez le couteau que je vous ai donné dans vos dents. Il n'y a plus à hésiter ; qui veut nous empêcher de passer est mort, et mort sans bruit.

Ces dernières paroles, dites sèchement par le

petit homme, étaient sans réplique ; un l'roid courut dans les veines de l'ex-soldat.

— Vous êtes lourd, vous allez descendre après la corde ; la pierre, qui sera siifiisante pour me servir de contre-poids, serait entraînée par vous ; je vais m'asseoir dessus, descendez...

Bizot obéit; pi^enant la corde, il allait descendre à la force des poignets...

— Maintenant, lui dit l'homme, ne parlons plus qu'à mi-voix : l'écho porté par l'égout irait donner l'éveil à la sentinelle qui est au pied du roc.

— Bien, et il descendit environ dix mètres.

Le petit homme, qui s'était assis sur la pierre, sentant lacorde lâche, se pencha sur l'égout et demanda d'une voix de gorge :

— Y ètes-vous?

— Oui!

— Je descends, alors.

11 roula autour de lui la corde faite par Bizot, glissa dedans le barreau de fer, et, vif comme un écureuil, il saisit la corde et se laissa glisser jus- v qu'au bas. il

Arrivé là, il saisit la main de son compagnon, *' la serra fortement et lui dit d'une voix faite d'haleine et de râle :

— Ne bougez pas.

On voyait à l'extrémité du souterrain, au loin, ^ la lumière... la lumière blanche et délatrice de la lune... parfois la lumière était obstruée par une ombre : c'était le factionnaire qui montait sa faction sur le roc, au pied du château. Le petit mit dans ses dents le clou à poignée, semblable à celui qu'il avait donné à son compagnon, et marchanà quatre pattes dansl'eau et dans la boue, il se dit rigeait vers le point lumineux où était la liberté.

Un grand quart d'heure après, il revenait près de Bizot et lui disait de cette même voix sourde :

— 11 y a là-bas un éeueil terrible.

— Lequel... la sentinelle?

— Non, l'égout est grillé...

— Que faire alors?... fit Bizot découragé,

— Vous êtes fort et décidé..,

— Oh! oui...

■ — Eh bien! venez...

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