‹ La belle herboristeChapitre 48 sur 85 · DANS L EGOUT · texte numérisé non relu

DANS L EGOUT

Comme son compagnon se remit à quatre pattts pour retourner à l'extrémité du souterrain, Bizot l'imita et le suivit. Arrivés à l'embouchure de l'égout, ils s'arrêtèrent. Une grille solide, scellée par du ciment dans le roc, en défendait la sortie. Cette grille formait des carrés de vingt-cinq centimètres environ. Les barreaux de fer du haut et des cùtés étaient scellés; ceux du bas, forgés eu pointes, n'étsudaient leurs dents aiguës qu'à quinze centimètres du sol, de façon à ce que l'eau

LES DELASSEMENTS ILLUSTUK;

put entraîner les immondices. Le passage constant de l'eau avait profondément altéré le fer. La rouille l'avait rongé, une vigoureuse secousse imprimée à une dent devait l'arracher et livrer un passage de cinquante centimètres de largeur et de quarante de hauteur. Pour cela, il suffisait d'arracher la dent.

Bizot voyait se dessiner la silhouette de son compagnon;, qui, placé devant lui, tranchait de son ombre sur le blanc mat de la lune. 11 comprit la pantomime explicative, qui lui disait : - — La pince placée là, une pesée, la dent se ^ tord, une seconde, et nous l'arrachons, et notre passage esl tout fait, en nous glissant comme des couleuvres, nous sommes libres... mais il y a le soldat.

Après avoir regardé attentivement la sentinelle, le petit homme se pencha à l'oreille de Bizot et lui dit :

— Ce n'est pas un soldat, nous sommes au delà des fossés du fort... c'est un douanier...

Comme le bruit du flot qui frappait le roc empêchait d'entendre, l'homme dit à Bizot :

— Prenez la pince et brisez une des dents de la grille.

Bizot obéit. Contre leur attente, le fer céda à la première pression. La rouille avait mordu la jointure; la dent roula, entraînée par l'eau bourbeuse.

— Maintenant, dit celui qui commandait Bizot, mettez votre couteau entre vos dents, glissez-vous par cette ouverture; une fois sorti, je vous passerai le barreau de fer, vous courrez au garde-côte, et, d'un coup sur la tète, vous retendrez à vos pieds.

— Hein ! fit Bizot, qui sentit le sang se figer dans ses veines.

Le petit homme avait dit : « Vous retendrez à vos pieds, « de la voix la plus naturelle du monde, et il s'étonnait de ce que l'ancien chasseur n'était pas déjà prêt à exécuter le commandement.

— Eh bien ! -voyous, flt-il, nous n'avons pas de temps à perdre.

— Tuer cet homrpe-là... comme ça... par-derrière...

— Et puis?...

— Etpujs?... Ah! je n'ai pas ce courage-là, moi; si vous voulez, je vais y aller... je cours dessus et je lui dis : « Laisse-nous passer. » S'il veut crier je lui saute au cou, et aïe donc, à toi ou à moi la paille de fer... me battre, enfin! tant que vous voudrez, mais par derrière, l'assassiner. . . jamais. . .

— Vous êtes un niais, répondit sèchement l'homme, j'y vais.

Et, sans s'occuper de l'air ahuri de Bizot, le petit homme prit son clou emmanché dans ses dents et, se glissant à plat ventre, rampant comme une couleuvre, il passa sous la grille, la poitrine et le ventre dans la boue, la figure dans l'eau puante et glacée... car nous sommes au 29 ventôse, c'est-à-dire au 20 mars, premier quartier de lune, nuit de gelée.

Mais, bah! qu'importe le froid extrême, ils avaient le feu dans le corps.

A peine sorti, il demanda à Bizot :

— La pince.

— Attendez, fit celui-ci, que je sorte d'abord. Et, à son tour, il s'aplatit dans la bourbe et

rampa, s'arrachant le dos aux pointes aiguës du fer cassé.

— Voici la pince=

Le petit bonhomme allait se lever, lorsque le douanier se retourna comme s'il venait de leur côté.

Bizot crut qu'ils étaient découverts ; c'était le combat; l'homme lui appartenant, sa main vigoureuse s'appuya sur l'épaule de son compagnon et l'obligea à rester à terre. Le douanier venait directement vers eux. Le cœur du soldat battait fort : on n'est pas sans émotion quand la mort d'un homme est absolument nécessaire... Bizot était prêt, attendant le premier cri d'alarme pour sauter à la gorge du malheureux et l'étrangler dans ses mains nerveuses.

Au contraire, arrivé au tournant de l'égout, à l'endroit où, formant une cascade d'un mètre environ, il rejoint l'égout de la ville de Saint-Palais, le douanier remonta un sentier étroit qui aboutissait à une guérite creusée dans le roc. Pas un de ses mouvements n'échappait aux prisonniers; la lune l'illuminait de sa blanche lumière.

Fatigué sans doute de sa longue station, sentant le froid lui glisser sur la peau, et voyant la mer illuminée par la lune, il était descendu vers les pointes où l'on pouvait voir au plus loin.

Ce sont ces marches et contre-marches que le petit homme avait prises pour l'aller et le retour d'une sentinelle en faction.

Le douanier n'ayant rien vu de douteirx à l'horizon, regagnait tranquillement sa guérite, sans voir les deux malheureux couchés dans l'eau glacée.

Là, Bizot le vit se rouler dans sa couverture et se coucher le plus simplement du monde dans sa guérite.

— Me bougeons pas, dit Bizot, il va s'endormir.

— Nous n'en finirons pas avec votre humanité. Bizot appliqua encore une fois sa forte main sur

l'épaule de son compagnon et l'enfonça dans la boue.

— Chut, fit-il, et il regarda;

Le douanier, tout à fait rassuré par son inspection, avait placé quelques planches devant sa guérite pour se protéger du froid. Alors Bizot dit bas à son complice :

— Maintenant nous pouvons aller.

— C'est heureux... Vous avez, avec votre pitié, failli tout perdre.

— Allons donc! cet homme sauvé nous portera bonheur... Laissons-nous la "pince?

— Non ! non ! nous pouvons en avoir besoin. Suivant le ruisseau de l'égout, ils descendirent

où il formait une cascade et se trouvèrent presque au bord de la mer; ils suivirent une espèce de rampe qui se terminait en brise-lames.

La mer descendait, ils étaient sur la plage, et le passage était dangereux, car la lune semblait donner sur la mer et sur le sable. Blotti dans l'ombre

LES DÉLASSEMENT!^ ILLUSTRÉS

du brise-lames, le petit homme dit à Bizol :

— Restons là une seconde, que je m'oriente.

— Dc^pi^chons-nous, fit Bizol; vous savez, je ne suis pas rassuré, il me semble que le jour va bientôt venir.

— Taisez-vous et comptez..

L'heure sonnait elfectivement, l'heure sonnait à Saint-Palais.

Bizot compta et dit :

— Deux heures... Voilà cmq heures que nous travaillons.

— Le jour ne viendra qu'à cinq heures cinquante-six, nous avons donc deux grandes heures et demie.

— Oui, mais c'est celte lune!

— La lune se couchera A trois heures cinijuanlesept; encore deux heures et demie.

Bizotouvrait desyeux si grands, si grands, qu'on eût pu croire qu'ils allaient tomber.

— \ ous savez donc tout, vous?

Le petit homme sourit et dit :

— Un nuage passe sur la lune, traversons la plage vivement et gagnons le Guedel.

— On'est-ce que c'est que ça?

— C'est un com de roche, une anse oîi les pécheurs amarrent leurs bateaux.

En vmgt pas, profitant de l'obscurité, ils traversèrent la plage.

Lorsqu'ils furent dans les roches, le petit homme dit:

— Voyons, que je voie bien où noiis sommes. Et il regarda autour de lui.

CLAIR DE Ll'ME.

Courant à quatre pattes dans les rochers, les deux évadés purent échapper aux regards du douanier, qui s'endormait, et à ceux de la sentinelle placée sur les torlifications.

Après vingt minutes de marche, le petit homme s'arrêta et dit :

— Arrrètons un peu, que je voie bien oiinous sommes.

Bizot, qui ne demandait pas mieux, s'assit dans les roches.

Les deux hommes regardèrent le magnifique tableau qu'ils avaient devant les yeux.

Belle-Ue dressait sa silhouette noire derrière eux, immense granit de pierre debout sur les lochers, et contre lequel vient vainement battre l'Océan.

Derrière, comme les suivantes du géant, les toits pointus de l'ancien duché de Cornouailles se profilaient dans le blanc mat du clair de lune... puis tout autour la mer infinie brillantée par les rayons blancs.

Dix hgaes d'histoire sur Belle-Ile. Située en

plein océan, à quelques lieues des côtes du Morbihan, file, grande de dix lieues environ, est presque (Mitièrement entourée de rochers escarpés. Belle Ile portait autrefois le nom de Guedel. Au onzième siècle elle appartenait au comte de Cornouailles; successivement vendue ou échangée, elle passa des mains du duc de Uetz en celles de Fouquet, le grand surintendant de Louis \IV. C'est lui qui lit construire le port et les fortifications, fortifications qui n'empêchèrent par l'amiral hollandais Tromp d(i s'emparer de Belle-Ile en 1G74. Beudue à la France parla paix de Nimègue, les descendants de Fouquet la cédèrent à l'État. Après le combat naval oii la flotte française du maréchal Conflans fut dispersée par la flotte anglaise, eu 17()i, file fut assiégée par les vainqueurset fit une belle délense à fa suite de laquelle elle obtint une capitulation honorable. La France la recouvra par le traité de paix de )76!j. Bloquée une seconde fois par les. Anglais, M. de Bellecombe les obligea ;\ renoncer à leur entreprise. Une nouvelle tentative en ITOri ne fut pas plus ij heureuse. |

A l'époque ofi se passe notre récit, fîle était presque, une place de guerre; à chaque angle de fortification apparaissait la gueule d'un canon, et passait et repassait la baïonnette d'un soldat en faction.

Après quelques minutes d'observations, le petit homme dit :

— Le Guedel est par là, vite, nous avons bonne j brise... counins... '

il partit et Bizot le suivit; un quart d'heure après ils étaient au Guedel, une petite anse où les pêcheurs de sardines rentraient leur barque le soir, quand ils voulaient gagner au plus t('it le grand large.

Arrivé là, le petit homme, comme si les bateaux lui étaient familiers, sauta dans une barque et dit :

— Allons! vous venez?

— Quoi faire? fit Bizot sautant.

— Prenez les avirons, nous allons gagner le large... J

— Vous savez conduire ça, vous ? 1

— Vous le verrez...

— Mais où allons-nous?

— A la liberté !

— Savez-vous au moins où nous irons?

— tu Amérique peut-être.

— Hein!

La lune était voilée par un nuage; le petit homme profita de ce moment pour s'éloigner des forliiications. Un coup de gaife solidement appliqué les fit sortir de fanse du Guedel... et Bjzut appuya sur les avirons, disant :

— Attention, vous 1 n'allez pas nous perdre, je ne tiendrais pas à mourir de faim.

— Taisez-vous, n'ayez pas peur et appuyez. Bizot tira de toutes ses forces^ le petit homme

tenait le gouvernail...

Quand la lune illumina de nouveau la mer et la côte, la barque était hors de portée.

— Maintenant, dit^le petit homme, arrêtez-vous.

— Tant mieux, lit Bizot, passant sa manche sur son front... J'en ai assez...

— Tout n'est pas fini... aidez-moi encore et tout à riieure nous nous reposerons, et, dans une heure, avec cette brise-là, nous serons sauvés.

— Sauvés! sauvés! faites attention oîi nous allons... Si nous nous perdons...

N'ayez pas peur.

Le petit homme connaissait ragencement des barques de pèche ; il fouilla sur la levée de l'avant, et en tira deux voiles... le foc et la brigantine...

— Holà ! fit-il, après avoir attaché la toile au mât, et accroché le bout de la brigantine après la baume. Hissez ça...

Bizot le regarda comme s'il parlait hébreu !...

— Oui, appuyez sur les drisses, et en disant ces mots il lui mit une corde dans la main...

Bizot tira; la toile hissée, le petit homme accrocha le foc, amarra les deux écoutes et se mit au gouvernail.

Le bateau AÏra, les toiles se gonflèrent et, s'inclinant sous le vent, le bordage rasa Teaii.

Bizot roula dans la barque.

— Tonnerre! bon Dieu! vous nous flanquez dans le bouillon, vous.

— Nayez pas peur.

Bizot se redressa, se cramponnant, car il n'avait pas le pied marin et n'était guère rassuré dans cette toutepetite barque sur lamerimmense- Heureux de respirer à pleins poumons l'air libre, il se sentait|cependant oppressépar le danger de l'inconnu. Le vent était bon, le bateau était dans son allure et habilement dirigé; aussi dévorait-il l'espace.

— Nous avons l'air de marcher vite, fit Bizot...

— Oui, nous sommes tombés sur un bon bateau. ■^Sommes-nous loin, ici?

Le petit homme se retourna pour regarder la distance qui les séparait de Belle-ile.

Le fort et ses rochers n'étaient plus qu'un point presque imperceptible.

— Eh bien? demanda Bizot.

— Eh bien ! nous sommes libres maintenant. . . il est impossible de nous rejoindre.

— Dieu vous entende!... fit le pauvre diable joyeux.

Et tombant à genoux, les larmes aux yeux, il pria.

Le petit homme dit alors :

— Etes-vous homme à rester un jour sans manger?...

— Dans la famille on nous a appris ça; enfant, je ne mangeais pas tous les jours.

— Alors, je vais gagner le large.

Bizot fit la grimace, la mer lui faisait peur.

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