PLEINE MER
Lorsque le soleil perça l'horizon gris, Bizot,
peu rassuré, s'aperçut qu'on était en pleine mer. Au sud, au nord, à l'est, à l'ouest, la mer, rien que la mer !
On est Parisien ou on ne l'est pas! Et le pauvre garçon l'était de la peau aux moelles, c'est-à-dire qu'il aifectionnait le plancher des vaches et avait malgré lui une aversion énorme pour l'élément liquide. Cependant, son cœur bondissait à cette pensée : Libre ! Je suis libre !
Son compagnon conduisait admirablement le bateau; habitué en deux jours aux évolutions du bateau, il ne se récriait plus lorsque, pour donner au vent, le cotre changeait d'allure ; cependant, désirant être tout à fait rassuré, il demanda : ^
— Est-ce que vous avez navigué ?
— J'ai fait le tour du monde.
Cette réponse qui, aujourd'hui, semblerait toute naturelle, amena sur le visage de Bizot un sourire admiratif .
— Le tour du monde ! fit-il.
— Oui... je connais la mer.
— Connaître la mer, c'est énorme; mais connaissez-vous particuhèrement les eaux dans lesquelles nous sommes?
— Vingt fois, dans un cotre à peu près semblable à celui-ci, j'ai transporté au large, aux côtes de Bretagne, des armes pour les Chouans.
— Ah ! c'est vrai, vous êtes royaliste.
— Mais vous-même?
— Moi, je vous ai dit, je ne suis pas plus royaliste que républicain; je suis soldat de mon pays.
— Vous m'avez dit...
— Je vous ai dit que j'étais emprisonné comme conspirateur royaliste.
— Et c'est faux ?
— Faux comme un assignat.
11 faisait tout à fait jour ; le petit homme s'étaii; penché lout à coup et, se relevant, il dit :
— Vous avez entendu... tout est découvert.
— Hein ! fit Bizot, regardant autour de lui. Par qui? Je ne vois que la mer.
— Vous êtes donc sourd ? vous n'avez pas entendu un coup de canon ?
— Un coup de canon!... pas du tout; cependant je connais ça, moi... Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire aux gens de l'ile et aux populations riveraines : un prisonnier s'est échappé, ne l'aidez pas dans sa fuite ou vous serez punis ; aidez-nous à le retrouver, ou plutôt à les retrouver, — car on Aient de tirer un second coup — et vous aurez une récompense.
— Eh bien ! mais tous les bâtiments que nous allons rencontrer vont nous courir sus.
—Non ! parce que vous allez faire ce que je vais vous dire.
— Parlez.
— Fouillez sous la levée de l'avant,
— Hein?
— La levée...
— Qu'est-ce que c'est que la levée de Tavant?
— Le dessous du bateau à sa pointe, . " '
Ll-:s DKL AfASEMKNT^^ ILL l'STUE^.
— Ah ! oui!... (ja s'appelle J;i levée de l'avant... Bon... et puis...
— Tirez lout ce qu'il y a dessous.
Bizot obéit; en une minute il eut tiré des vareuses, des bérets et des engins de pêche.
— C'est ça.
Le petit homme amarra la barre du gouvernail et vint fouiller avec Bizot dans les vêtements et dans les outils qu'il venait de découvrir.
— Qu'est-ce (]ue c'est que ça? iit-il en développant et en dénouant un petit paquet.
— Du pain ! cria joyeusement Bizot... pas mauvais, ça !.. .
C'était du gros pain d'orge... il le cassa et y mordit, offrant l'autre moitié à son compagnon.
— Je n'ai pas taim, dit celui-ci.
Bizot le regarda étourdi.
— Tenez, continua l'homme en prenant un vêtement, enfilez cette vareuse, et coifl'ez-vous de ce béret...
Le pauvre garçon s'empressa d'obéir, il était peu vêtu, et la bise soufflait; son compagnon l'imita, et, aprèi, il se mil à genoux et fouilla à son tour sou- J avant.
— Uu marteau, c'est bon, ça; un couteau, c'est meilleur...
— Qu'est-ce que c'est que cette roche? demanda Bizot, voyant l'homme tirer uu iumiense bloc de grts.
— C'est ce qui lui sert d'ancre, au pêcheur, loisqu'il est dans un endroit peu profond et sur la roche...
— Jetons ça... ça pèse.
— Que uon... \ oioi le couteau, vous allez l'aiguiser dessus comme un rasoir...
— Pourquoi faire?
— Comment! pourquoi laire? I\lais regardezmoi donc.
— Eh bien? demanda Bizot obéissant.
— Qu'ai-je l'air?
— Est-ce que je sais, moi,
— Est-ce que mes cheveux, ma barbe ne sont pas révélateurs de notre situation ?
— C'est vrai... nous allons nous raser...
— Evidemment... plus de cheveux, plus de barbe, n'est sous le menton un petit balai...
— Très-bien ! je me mets à l'œuvre.
Tout en aiguisant son couteau, Bizot, voyant son compagnon démêler un long fil de fouet, lui demanda :
— Qu'est-ce que c'est que ça?...
— Des lignes !
— Nous allons donc pêcher?
— Et pardi! jusqu'au jour où nous serons sur la terio terme, nous sommes des pêcheurs.
— Très-bien! compris... Et se redressant : Si monsieur est pr'êt, le barbier attend, fit- il en riant.
Sans dire un mot, l'homme s'assit sur le banc d'arrière.
Bizot coupa, rasa..: Vingt minutes après, le malheureux compagnon n'avait plus un poil autour de la tête. La houppette laissée sous le menton
pouvait passer pour le maucliH (Vébèue d'un bilboquet, dont la tête était la tête de buis.
Bizot lui-même fut épouvanté de son œuvre. Et quand son compaguon lui dit :
— Comme ça, ou ne me reconnaîtra pas.
11 répondit tout navré et comme honteux du changement opéré par lui:
— Oh! non, par exemple.
— A vous maintenant, dit l'homme.