PROLOGUE
IJ. CONSOLATIONS DE LA 1^\M1LLK (SUifc).
Vuiei ce que vous auriez dû vous borner à me-
demander, lit sèchement JP Friquet. Alors vous enlever.
avo;5 à faire expulser immédiatement la femme de votre frère et faire poser les scellés.
— Très-bien ! Où faut-il aller pour ça ?
— Il est trop tard ce soir, il faut attendre à demain matin.
— Mais, monsieur l'avocat, cette nuit elle va tout
LES DELASSEMENTS ILLUSTRE^
— Ceci n'est plus mon alYairo^ct faisant un sïg: c à la vieille çouvcrnantv-, il lui dit :
— Le prix do la consultation est pour vous, 13;ibottc, cxigoz-lo et roconiluisoz cet hoiumo-.
Le nialcl^li soi'tit; enfila sa vareuse, se coilîa et (Icst'oniUt.
Mailemoiscllo tîabctto mit la clef clans ta serrure. - — Eh bien ! voyons , aiioz-vou.s bientôt ouvrir vous?... vous avez bien entendu, je suis i)rcssé,
— J'attends que vous me donniez les honoraires.
— Quels honoraires ?
— Pour la consultation.
— Comment, pour deux mots qu'il m'a dit... même qu'ils ne peuvent pas me servir...
— C'est vîtï écu.
— Un cou... jamais do la vie... Ah! ça, vieille carcasse, voulez-vous momir? : . j f j/
— Seigneur, comment il m'a appelée... u-
eur! cria 1a vieille Dîibeiie^ '' . aUalor ça, lit lo malclol en lûettuul. la main sur ia uoucho de la vieille fille...
— Assassin !...
— Ti MT-', voil i ton (.'eu...
Et Uaplistc donna à Babette alTolcc le prix de la consultation.
Elle ouvrit la porto et lo matelot sortit, elle la referma et monta à sa chambre en faisant le signe de la croix.
— Mais, disait Baptiste Coulard en courant sur lo quai, c'est une taverne de bandits... .seulement j'y ai donné qu'une pièce de trente sols , je compterai trois francs à l'ai né.,. Ça me reviendra.
Quelques minutes après, il était au Pullct; il .s'arrêta devant la demeure du malheureux Désiré, et, '^ns souci de la i)Iuio, il pensa à mi-voix :
— Voyons; jusqu'à demain je no peux rien faire, il faut être malin. On est Normand où on ne l'est pas...fautque jei'cste là jusqu'à demain malin à surveiller. Cependant... E.spère! espère! tu vas voir...
11 s'avança alors jusqu'à la porte et frappa;.. La voix de Marie-Rcino répondit :
— Entrez!
Le matelot pous.sa la porte. Marie-Reine avait
levé la tète et le regardait étonnée... Baptiste C'ou-
^laté tenait un béret à la main, ses yeux étaient
' iolouillés de larmes , la tète penchée , le corps
courbé, les mains tendues suppliantes, il dit :
— Ma sceur! j'ai compris la vérité de ce que vous m'avez dit, je viens à genoux vous en demander pardon... .Te viens vous supplier de me lais.ser passer avec vous, près de mon pauvre frère, les ^çrnijères heures que nous Saurons encore... Les femmes et les enfants respectent votre douleur, ijs, ne viendront que demain. Maric-Rcine ! ma soeur, voulez-vous me permettre de rester ici cette nuit?
— Vous êtes son frère, vous vous en souvenez tard... Entrez, priez!
Et Marie- Reine s'agenouilla prés du corps pour prier.
Le matelot, blotti dans l'angle du lit, plutôt accroupi qu'agenouillé, disait tout bas:
— Pas moins vrai que si on touche à la moindre des choses, je suis là.
CAUJiAi: UK MAUIE-nFT\'
Les pTcheurs voisins et amis du malheureux î)ésiré (Joulard ;r.: icnt passé uno partie delà nuit pour faire, avec ie.s débrisde ia barque, le cercueil du pauvre garçon.
Au jour, ils vinrent rendre les derniers devoirs à leur ami et le couclier dans son lit funèbre.
JlarIcRcinc n'avait plus de larmes ; elle donna le dernier baiser à son homme, et tomba anéantie sur uno cliaise en refusant de croire à cette mort. Le temps s'était un peu nettoyé. Les frères et les sœurs du défunt attendaient à la porte le départ du convoi pour léglise.
Baptiste avait été parler bas à son frère aîné. L"lieuro venue, les pèclieurs portèrent sur l'épaule la bière, recouverte d'un long drap noir.
Toutes les femmes suivaient, tenant un petit cierge allumé. Immédiatement derrière Iq. corps marchaient les deux frères et les deux belles-sœurs. Lorsque le corps fût rendu à l'église, Baptiste se glissa dcrrièro les- pii: .. et sortit par la peiSte porte.
Après la mossQ des morts, lo corps fut porté au petit cimetière,; sur les falaises. Lorsque la terre eut recouvert pour toujours le malheureux, les- assistants se retirèi:ent, se découvi'ant en passant devant la fille- veuyei. T\Iarie-Rome resta seule agenouillée sur la toiiiiie.
Tout le jour, la pauvre fille resta anéantie da^ sa douleur. Elle le sentait bien; elle n'avait pky. rien au monde. Enfant perdue, sans parents, sans soutien, que sa conduite avait placée en dehors des convenances sociales, elle no devait plus compter que sur elle-même.
Or, la vie semble longue et cruelle à vingt ans, lorsque la mort vous en montre le tableau, lôrsqu'en une nuit le nid d'amoureux devient liii sépulcre. >
(Juand le gris du soir envahit les côtes, elj^ éèf leva et redescendit à la ville. Le temps était dbiîx, là mer calme, une bonne brise chassait au loin toutes les petites barc[aes qui partaient pour la pèche.
Silencieuse, elle regarda la petite flottille, espérant reconnaître le bateau de son homme... Puis le-cccur serré, elle continua son chemin.
Arrivée au Pollct, quand il lui fallut rentrer dans la chambre qu'elle avait habitée avec lui, la force lui manqua, elle s'appuya au mur. Un sanglot roula dans sa gorge, et ses yeux se mouillèrent ; elle n'osait plus affronter la vue de ce lit, où était encore l'empreinte de son corps, où, çà et là, étaient les derniers vêtements qu'il avait revêtus ; elle eut peur enfin d'entrer dans cette chambre pleine de sa vie et de sa mort.
Elle fit un effort cependant et avança ; devant la
LES DELASSEMENTS ILLUSTRÉS
poi'tc, ne pouvant plus résist'.'i", ses jambes se dérubèi'ent sous elle, elle tomba à genoux, et la tête dans ses mains, arrachant ses grands cheveux eminclés, elle hoqueta ;
— Mon Désiré! mon Désiré! où es-tu?... Mais qu'est-eo que je vais faire sans toi, mon pauvre homme!... Seigneur Dieu, pourquoi me l'avez-vous pris?... Sans lui, je ne suis plus rien ici, puisqu'il n'est plus là ! Est-ce que j'ai besoin de vivre moi... Tout le monde me hait... et cependant Notre Seigneur, depuis qu'on a rouvert notre église, j'étais une fidèle... Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça, «ion Dieu !
Et les sanglots lui coupaient la parole.
Il régnait un silence de plomb dans la ruelle du Pollet. Marie-Reine gémissait, criait, et pas une voix ne répondait à ses plaintes.
C'est que tous les pêcheurs profitaient de l'accalmie pour gagner le large et se rattraper des huit jours de mauvais temps.
Quand la pauvre fille eut pu dominer la crise douloureuse qui l'accablait, elle se leva et voulut rentrer chez elle.
La porte était fermée et la clef était retirée...
Marie-Reine regarda étonnée, et vit sur la serrure et sur les coins de la porte deux bandes d'élorie blanche posées en croix et cachetées de cire rouge.
Ne comprenant pas, elle alla sur le quai et pria un passant de lui expliquer ce qu'étaient ces timbres.
— Ça, fit l'homme, c'est des scellés,
— Qu'est-ce que les scellés ?
— C'est probablement la famille qui aura fait mettre ça, pour que vous ne puissiez pas rentrer.
— Comment^ pour que je ne puisse pas rentrer? mais c'est à nous, ça, et si je brise ça?
— Oh ! ne faites pas ça, mon enfant... Briser les scellés, c'est simplement les galères.
— Merci, monsieur, iit Marie-Reine. Le passant s'éloigna.
Un amer sourire crispa les lèvres do la jeune fille ; elle s'assit sur la boi-ne, les mains jointes entre les genoux, elle pensa.
Toute la scène de la veille lui repassa devant les yeux : le frère immonde qui venait réclamer sa part du cadavre ; cette famille qui profitait de sa douleur pour la mettre à la porte de chez elle.
Un instant le souvenir de celui qui n'était plus disparut ; elle se demanda ce qu'elle allait faire, puisqu'elle n'avait plus rien : ni gito, ni vêtement, ni argent.
Ses sourcils se froncèrent, ses yeux devinrent fixes ; tout à coup, se dressant comme si une idée subite lui avait traversé le cerveau, elle rit ! ! ! et se mit à courir tout au bout du Pollet.
Arrivée haletante devant une cabane de pêcheurs, elle frappa.
On cria de l'intérieur :
— Entrez...
Elle entra et se trouva devant la famille de Désiré Coulard, les frères, les sœurs c(ui dînaient. -* C'est moi, fit-elle avec un accent do défi.
Les deux frères se lexèrcnt comme mus par un ressort... Baptiste, montrant la porte, cria :
— Veux-tu bien sortir d'ici, espèce de... Marie-Reine l'interrompit on disant :
— Oh ! je ne viens pas pour rester, jo suis une honnête liUc, moi, et je viens vous rendre une chose qui était à votre frère et dont je n"ai plus besoin maintenant.
— Entrez donc, entrez donc, ma fine, dit Baptiste.
— Pas besoin, voici, fit-elle, et après avoir fouillé dans sa poche, elle donna au frère un petit paquet attaché jiar un ruban noir.
— Qu'est-ce cela? fit celui-ci.
— Ça, c'est des cheveux do Désiré ! vous aviez oublié d'en prendre.
Et fiévreuse, folle, elle sortit en courant du côté do la rncr. '
Quelques minutes après, Maric-Reiac arrivait au bord de la mer ; son parti était pris, elle voulait en finir avv'c la vie et mourir dans cette grande plaine d'eau sombre où Désiré avait trouvé la mort.
Les lames vertes écumaic'nt sur le sable, la mer était basse, la pauvre fille descendit jusqu'au devant du flot... puis elle s'arrêta.
C'est que l'eau était froide, et qu'il fallait petit à petit marcher dans la mort!...
Quel courag-eré'si.s'fe â cette épreuve?
Si, au lieu de prendre la grève, Marie-Reine avait remonté la falaise, aloi'S, sous l'empire de la fièvre qui la dévorait, elle se fût précipitée. Pour cela, il ne fallait qu'une seconde de folie.
Pour se noyer à la grève, il lui fallait une heuie de courage.
Anéantie par les émotions diverses qu'elle avait éprouvées depuis la veille, n'ayant pas doi'mi, épuisée enfin, elle s'assit sur le sable.
Décidée à mourir, elle se dit :
— Dans une heure, la mer va remonter, j'attendrai, et c'est le flot qui me noiera...
Alors elle s'accroupit, elle voulut prier, mais, vaincue par la fatigue, elle s'assoupit...
La brume descendait, l'horizon était rouge-pommelé, annonçant des vents pour le lendemain... la mer montait.
Marie-Reine endormie rêvait :
Elle avait renoncé â l'idée de mourir, elle allait frapper à toutes les portes des amis de son amant pour demander un secours qui l'aidât à vivre; tous la repoussaient. L'un lui disait ;
— Va-t'en, c'est toi qui l'avais dérangé de ses devoirs.
L'autre :
— Fille perdue, étais-tu pas hontcusô d'associer ta vie à la vie honnête de Désire?
Un autre :
— Sauve-toi, misérable, qui mets le désaccord dans les familles.
Puis un autre encore :
— C'était pour garder ce qu'il garnait, inlâmc^ que tu l'empêchais de voir ses frères,.,
Et elle cherchait à répondre pour prouver quo
LES DKLAS-SEMENÏS ILLUSTRKS
tout cclu était faux, mais sa langue s'était collée à son palais.
Alors elle se mit à courir pour échapper à ces accusations. On la poursuivait, on lui jetait des pierres, et plus elle courait, plus le nombre de ses accusateurs auymcnlait.
Épuisée, sans haleine, ne pouvant pas continuer cette course plus longtemps, elle se retournait, détidéo à se laisser lapider.
Dès que ceux qui la poursuivaient la virent faire tcle... par toutes les issues, par les fenêtres et les portes des maisons de la rue, ils s'enfuirent.
— Les lâches ! fit-elle.
Et elle se retourna pour continuer sa route ; austitot la meute humaine recommença sa poursuite.
Elle eut peur et se sauva. Les poursuivants crièrent plus fort ; les pierres la frappèrent ; déjà des doigts crochus se grillèrent après sa robe...
Elle se retourna encore, et courant sus à ceux qui l'avaient poursuivie et qui s'enfuyaient en déroute, elle marcha droit devant elle, allant au-devant et les déliant. Aussitôt ils disparurent.
Les pavés de la rue qu'elle suivait étaient doux comme un tapis ; sur les portes des maisons, derrière les vitres des fenêtres, elle ne voyait que des visages souriants cjui semblaient l'inviter à rentrer.
Elle s'adressa à une femme qui lui souriait sur ba porte, et lui dit :
— Pourquoi poursuiviez- vous cette femme tout à l'heure ?
— (,'etto petite faible ? répondit gracieusement celle à qui elle s'adressait ; parce quelle ne se défendait pas.
— Mais c'est lâche !
— Oui, on dit t;a... mais c'est la vie.
La vie !... mais c'est donc la guerre aux bons?
Oui, puisque les méchants sont plus nombreux.
— Alors, que faire l
— 11 faut dominer les mécbants ou être avec eux... ou...
— Ou?...
— Malheur aux vaincus !...
La jeune fille secoua ses cheveux, se dressa et suivit sa route.
Tout à coup, elle s'entendit appeler... elle se retourna et reconnut Désiré.
Il sembla à la pauvre enfant qu'elle ne l'avait jamais perdu.
Où vas-tu ? lui dit le matelot.
— Je vais vivre.
— Tu dis cela comme si lu allais faire une mauvaise action.
— Il n'y a pas de mauvaise action... il faut vivre.
— Viens avec moi, ma Marie, viens...
— Où?
— Où je t'attends... dans la mer immense. Marie ne répondit pas; elle regarda celui qu'elle
aimait, et comme il lui sembla qu'il était plus pâle et qu'il se soutenait à peine, elle s'avança vers lui pour le soutenir.
Aussitôt qu'elle fut près de lui, une main de glace
serra la sienne et l'attira ; vainement elle voulu! résister. Désiré rcntraîuait vers la mer, dont les eaux s'ouvraient i)our leur livrer iiassage.
— Viens, dis;ii;-il, viens, maUeine, viens!
— Non, criail-elle, làclic-moi. J'ai vingt ans... non, je ne veux pas mourir.
Il lui sembla alors que des goémons lui liaient les pieds.
— Viens, ma Marie aimée, viens !
— Non, non! laisse-moi. Je ne veux pas... jo veux vivre. Grâce, Désiré, grâce !
lOllo i-esscntit à ré))aule un choc ([ui l'éveilla La mer montait, le Ilot mouillait les pieds de la malheureuse...
Une minute encore, et le rêve devenait une réalité...
En voyant à ses côtés, devant et derrière, les Ilots mugissants, en entendant le bruit effroyable de la marée montante, la pauvre lillc, épouvantée, jeta, un cri tcrriide.
Folle, éperdue, encore sous l'impression du rèvo qu'elle venait de faire, ne faisant pas la part du faux et du vrai de la situation, mais se cramponnant avec rage à l'idée de vivre, vainement elle cherchait à se redresser : le Ilot la roulait sur le galet.
Par un effort suprême, épuisant en un coup, dans une dernière tentative, tout ce qui lui restait de force, de courage et de vie, elle se dressa et cria, implorant ciel ou terre... Puis, perdant connaissance, elle chancela sous une vague énorme..,
Marie-Reine était perdue, le flot l'entrainait ; tout à coup un homme la saisit et la porta au pied de la falaise. •
Il était temps...
Celui qui lavait ainsi enlevée était un homme do cinquante ans environ, tout de noir vêtu. Son chapeau est enveloppé d'un crêpe.
11 porte la redingote à pèlerine, la culotte et les hos noirs ; sous cet accoutrement sombre est cependant une face joviale.
Le nez fin, un peu long, les yeux bleu-gris et à fieur de tête, la bouche épaisse et souriante, les joues rondes et fraîches, les favoris et les cheveux châtains paraissent blonds à cause des nombreux poils blancs qui s'y montrent indiscrètement.
Après avoir déposé sur la grève le corps de Marie- Reine, l'hommo mit un genou en terre pour observer celle qu'il venait d'arracher à une mort certaine. Il dégrafa la ceinture de la robe et frappa vigoureusement dans les mains de la malheureuse.
«e tournant alors vers un autre individu qui l'accompagnait, il cria :
— Hé ! maître Friquet, venez donc m'aider à secourir cette enfant !
M^ Friquet, que nos lecteurs connaissent déjà, accourut aussitôt et obéit.
— Que faisait donc cette jeune fille au bord de
la mer ? ,
— C'est, répondit l'inconnu, quelque lillc du pêcheur qui se sera endormie à marée l^assç. fci
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
je n'avais couru, elle était immanbuablemont noyée...
— Mais, regardez donc, elle n'en vaut guère mieux.
— Oh ! que nenni, mon clier... un simple évanouissement, vous allez voir.
Elïectivement, quelques minutes après, Mariel^nne revenait à elle.
— Tenez, lit l'homme en noir, la voici qui revient, ù elle.
— En effet!...
— Ça va-t-il mieux, mon enfant?
— Oui ! soupira Marie.
— Mais aussi, imprudente, que faisiez-vous à cette heure au bord de la mer '?
La jeune liUc tourna ses yeux hagards autour d'elle, cherchant à voir dans l'ombre du soir l'endroit où elle était.
— Au bord de la mer ! fit-elle étonnée.
Puis, se souvenant, elle ajouta avec un triste sourire :
— J'attendais la mort.
— Hein ! firent en même temps les deux liommes, tant l'accent avec lequel ces deux mots avaient été dits, était convaincu.
— La mort, à votre âge ? fit l'inconnii.
— Oui, répéta naïvement la pauvre fille.
M° Friquet se pencha à l'oreille de son compagnon, et lui dit très-bas :
— C'est une folle !
— Je le crains, répondit l'autre,.. Si jeune!... Dans tous les cas, nous ne pouvons la laisser là ; il fait froid.
— Et presque nuit.
— Oui... Pouvons-nous la mener chez vous !
— Certainement.
— Mon enfant, demanda celui qui l'avait sauvée, il n'est pas prudent de rester ainsi la nuit, à la tombée de la brume et surtout au bord delà mer... Vous sentez-vous la foi'ce de marcher un peu ?
— Où ? fit Marie.
— Chez monsieur, qui reste sur le quai, on vous soignera et l'on vous reconduira chez vous.
— Je n'ai pas de chez moi.
— Je veux dire: où demeure votre famille...
— C'est au cimetière.
L'homme se tut, embarrassé, et se penchant à son tour vers M° Friquet, il lui dit bas :
— Vous avez raison : elle est folle !
Depuis quelques instants, M° Friquet avait relevé ses lunettes, et il observait la pauvre enfant, chez laquelle la vie revenait peu à peu.
— Folle, dit-il à mi-voix, ou bien malheureuse ! En tout cas, emmenons-la, il n'est pas prudent de la laisser ainsi plus longtemps.
— Attendez, fit l'homme.
Il alla chercher uu manteau qu'il avait jeté à terre pour se précipiter au secours de Marie- Reine.
— Tenez, dit-il, levez-vous, mon enfant, et couvrez-vous de ce manteau.
Marie obéit ; comme elle chancelait, les deux
hommes lui prirent le bras chacun d'un côté, et la dirigèrent vers la ville.
— Où allons-nous? fit Marie.
— A un gite, répondit M° Friquet.
Mario-Reine s'arrêta, regarda celui qui venait de
parler, puis l'examina, et dit avec un accent étonné :
— Vous êtes donc bon, vous?. . .
— Oui, mon enfant ; ne craignez rien.
— Oh ! allons vite, je ne me liens plus. . . je suis sans force. - .
En disant ces mots, elle appuya sa tète sur l'épaulo de celui qui l'avait arrachée à la mort.
— Je ne puis plus aller, murmura-t-elle, et ses jambes se dérobant sous elle, elle serait tombée sans le secours de ses deux sauveurs. . .
Maître Friquet la prit sous ses bras, l'inconnu lui prenant les pieds, ils purlèront la pauvre enfant jusqu'à la demeure do l'avoué.
Quand Mlle Babette vit entrer dans la maison de son maître le corps de Marie, qu'elle prenait pour un cadavre, elle crut que l'on revenait aux jours terribles de Van II.
— Ah ! mon Dieu ! fit-elle, c'est la Révolution qui recommence. . .
— Silence, Babette ; préparez une chambre et faites-y grand feu.
Quelques instants après, Marie-Reine était endormie dans un lit moelleux, dans une chambre bien chaude ; elle souriait en dormant.
Les deux hommes qui l'avaient sauvée la contemplaient.
— Demain, disait M» Friquet, nous éclaircirons ce mystère.
— Quel qu'il soit, dit l'autre, nous avons fait une bonne action. .. C'est bon de s'endormir là-dessus... Savez-vous qu'elle est très-belle, cette enfant?
— Oui, fort belle,
Mlle Babette rentra, et donnant une bougie à son maître, elle lui dit :
— La couverture est faite. Monsieur.
Puis, s'adressant à l'autre :
— Monsieur Trumeau, j'ai fait un grand feu dans votre chambre.
Les deux hommes se serrèrent la main et se retirèrent.