CONCLUSION
(Suitt et fin]
Ces soupçons ne tardèrent pas à se réaliser ; quinze jours après, on apprit que, sous le prétexte d'un voyage d'agrément, le notaire était passé en Amérique, en emportant tous les fonds qui lui avaient été confiés, et sans oublier, bien entendu, les quatre millions et demi qui lui restaient de l'héritage Vautreau.
N'oublions pas de dire que , quelques jours avant cette fugue, Jacobus avait déclaré à maître Duval, qui le leur avait fait savoir immédiatement, son intention de partager avec les héritiers naturels d'Antoine Vautreau la fortune que lui laissait celui-ci.
Quelques mois suffirent à Alfred Turmole pour s'emparer de la position de Louis Chambon, qui y renonça d'autant plus îacilement, qu'il était en proie à une maladie noire depuis l'explication qui avait eu lieu entre lui et le baron de Blinière, le jour de son mariage.
Adèle avait accepté avec empressement la proposition de Taboureaa , dont elle devenait la femme quelques jours après la signature de l'acte d'association passé entre celui-ci et Alfred Turmole.
Madame Dumoulin, devenue comtesse de Sélignac, madame Turmole et Maniveau assistaient à la noce, ce dernier vêtu avec l'élégance et le confortable qui convenaient à un chef de claque.
Dans le même tempS;, une femme, qui semblait vieillie par les chagrins plus encore que par l'âge, se présentait chez la veuve du baron de Blinière,
LKR DELASSEMENTS ILLUSTRES.
porteused'une lettre de Mardochée, qui l;i recommandait vivement à celle-ci.
Klle prenait le nom de madame Germain.
Eva lui trappre de la pliysionomie de cette femme, qui, malgré le prulond abattement par lequel elle semblait accablée, accusait dans toute sa personne des instincts entièrement ojjposés à ceu.\ de la domesticité.
— Je désire de tout mon cœur vous prendre cliez moi, lui dit Eva, mais ce ne saurait être à titre de domesticité.
— Oh ! que m'importe le litre et les fonctions, madame, pourvu que je sois chez vous et près de vous, dit la vieille dame d'une voix troublée et en attachant sur Eva des regards suppliants.
— Eh bien, madame (iermain, vous serez près de moi en qualité de factotum ; j'ai besoin de quelqu'un qui e.\erce sur toute ma niaison une survedlance dont je me sens incapable en ce moment ; j'ai besoin surtout d'iHre entourée de cœurs dévoués, et j'ai la conviction ([u'en vous attachant à moi, je ue saurais taire un meilleur choix.
Madame Germain remercia Eva en pleurant de joie, et dès le lendemain elle entrait chez elle.
Or, madame Germain n'était antre que la comtesse de Bliuière, la mère d'Eva et de Marthe.
Deux mots maintenant sur Armand Hubel. Le jour où l'artiste prenait congé de madame de Hlinière pour ne jamais la revoir, selon toute probabilité, ce même jour, si le lecteur s'en souvient, le baron se rendait d'abord à l'île Saint-Louis, où une fatale circonstance le mettait face à face avec mademoiselle du Theil, puis chez madame Dumoulin, où l'attendait la fm ti-agique que nous avons racontée.
Le lendemain, Armand achevait ses préparatifs de départ, et la voiture qui devait l'emporter au chemin de ter avec ses bagages l'attendait déjà, quand Martial se présenta subitement chez lui.
Armand fut frappé de l'expression de sa physionomi£.
— Qu'as-tu donc "? lui demanda-t-il en lui serrant la main, tu parais bien ému.
— C'est que je viens de voir un spectacle qui m'a vivement impressionné, répondit Martial.
— Il s'agit d'un malheur?
— C'est un événement terrible.
— Qui te touche'?
— Moi? non.
— Qui donc ?
— Mais toi d'abord.
— Ah ! et puis?
— Toi et madame de Blinière.
Armand pâlit.
— Eva? murmura-t-il ; elle courrait quelque danger ?
— Ce n'est pas cela.
— Mais quoi donc ? parle, je t'en supplie.
— Eh bien, M. le baron de Blinière...
— Que lui est-il donc arrivé ? achève.
— Il est mort.
— Mort ! s'écria Armand en se levant d'un bond, mort. ? lui que j'ai vu hier encore plein de vie et
de santé ! ah ! c'est impossible, on t'a trompé.
— Je viens de voir son corps sanglant.
— Sanglant?
— 11 est mort assassiné.
— Où? comment? par qui?
— Chez Maria, sa maîtresse, et par le mari de cette lemme.
Armand resta muet et comme étourdi sons le tint de pensées et d'émotions de toute nature que lui ajiporlait cette nouvelle imprévue.
— Tu comprends, n'est-ce pas? lui dit Mîirtial, pourquoi je suis venu en toute hâte te taire part de cet événement ?
Armand lui jeta un regard interrogateur.
— Il faut rester à Paris, reprit Martial.
— Ah ! dit l'artiste, dont le front s'éclaira subitement, tu crois que je puis,..
— Oui, ta place est ici désormais.
— Je resterai dtmc, puisque tel est ton avis, mais elle?...
— Les circonstances dans lesquelles est mort soumari doivent nécessairement atténuer sa douleur et ses regrets et lui permettre de l'ecevoir d'ici à quelque temps.
— Quand pourrai-je la revoir?
— Les convenances exigent que tu laisses écouler au moins un mois avant de faire ta première visite.
Armand Ruliel approuva le conseil de son ami, et un mois après la mort du baron de Blinière il se taisait annoncer chez Eva, qui ne lui demanda pas C( imment il se faisait qu'il lût encore à Paris et ne parut pas trop surprise de son changement de résolution.
Pendant une année, Armand fit ainsi à m;idame de Blinière de rares et courtes visites, montrant toujours dans ses relations une réserve et une délicatesse qui ne firent qu'accroître l'estime et la sympathie qu'il lui avait déjà inspirées.
Ils étaient toujours dans les mêmes termes, lorsqu'un jour une chaise de poste s'arrêta devant l'hôtel de Blinière.
Deux hommes et une jeune fille en descendirent ; c'étaient Mardochée, Martial et Marthe.
Au bout d'une année de voyage, la jeune fille avait dit à son père :
— Je sais pourquoi vous m'avez emmenée de Paris et quel est le motif pour lequel vous voulez m'en tenir éloignée deux ans entiers; mais je vous déclare que c'est inutile, que je vois enfin clair dans mon cœur, que l'absence et la réflexion réunies m'ont prouvé qu'une ardente et profonde reconnaissance étaient le sentiment réel que j'éprouvais pour M. Rubel, et qu'enfin j'ai hâte de me retrouver auprès de ma chère Eva pour vous démontrer, ainsi qu'à moi-même, que mes folles illusions se sont entièrement dissipées.
Mardochée fit quelques objections avant de se . rendre à ce désir, mais Marthe l'ayant menacé de tomber malade s'il ne la ramenait bien vite à Paris, il céda enfin, convaincu qu'elle pouvait revoir Armand Rubej sans danger.
Ce retour imprévu fut une véritable fête pour
LES DELASSEMENTS ILLUSTRÉS.
]a baronne de Blinière, qui avait pour Marthe l'affection d'une sœur, sans soupçonner qu'elle pût lui donner ce titre, ce secret ne pouvant lui être révélé sans entacher la mémoire de la comtesse de Blinière.
Quant à celle-ci, contrainte par le rùle inférieur et passif qu'elle avait accepté poiu" demeurer près de sa fille, de montrer la plus complète indilférence à l'aspect de Marthe, elle dut se contenter de pleurer à l'écart et de jouir de son bonheur en silence.
Or, à quinze jours de là environ, Marthe étant assise aux pieds d'Eva et pressant sa belle main dans les siennes, lui dit tout à coup :
— Mon amie, j'ai une confidence à vous faire et un conseil à vous demander.
— En ce cas, procédons par ordre, répondit Eva en soiu'iant, commençons par la confidence.
— Sache-donc, ma chère Eva, qu'il y a ici-bas un mortel assez audacieux pour m^aimer.
— En vérité! s'écria la jeune femme.
— Hélas! oui.
— Eh bien, ma peti+e Marthe, je comprends cette audace.
— Se peut- il!
— Je dirai même plus, je la trouve excusable. Marthe sourit et Eva reprit au bout de quelques
instants :
— Et toi, quel sentiment éprouves-tu pour l'audacieux ?
— Je ne saurais trop dire, mais ce n'est ni la haine, ni l'indifférence.
— Serait-ce l'amour ?
— Cela s'en rapproche bien un peu.
— Bon, la question de la confidence est vidée, passons maintenant au conseil.
— Voilà ce que c'est: la fortune du jeune homme esta peu près nulle, tandis que j'ai quelque chose comme un demi-million de dot.
— Nous savons cela, belle héritière, après ?
— Eh bien, le jeune homme est délicat, fier, et il craint qu'on ne voie dans son amour une pensée d'intérêt, de sorte que toujours retenu par ce scrupule, fort honorable sans doute, mais un peu exagéré, il ne se décidera jamais à demander ma main, quoiqu'il se meure d'amour pour moi.
— Oh ! mais voilà une timidité fort embarrassante.
— Dites plutôt un point d'honneur fort honorable. Et maintenant devinez-vous le conseil que j'ai à vous demander ?
— Pas encore.
— Eh bien^ je pense que je suis un peu dans le cas d'une reine en face d'un sujet qu'elle voudrait élever jusqu'à elle, et que, contrairement à tous les usages reçus, c'est à moi à faire les avances.
— Peut-être as-tu raison, dit la jeune femme, devenue subitement toute songeuse.
— Enfin, que feriez-vous à ma place ?
— J'avoue que je ne serais pas moins embarrassée, mais je crois que je mettrais fin au martyre du pauvre amoureux en faisant les premiers pas.
— Alors, chère Eva, faites donc ce premier pas
vers mon ami Armand, auquel vous faites perdre l'esprit et qui n'ose aspirer à une main pleine de milhons.
— Quoi ! s'écria Eva, c'est pour lui que vous venez déjouer cette comédie, petite rusée?
— Prenez ma tète, s'écria Marthe en riant. Eva prit celte jolie tète en effet et l'embrassa
avec une tendresse dans laquelle il y avait peutêtre une bonne dose de reconnaissance.
— Je me sauve, lui dit tout à coup Marthe.
— Pourquoi? demanda Eva.
Marthe étendit la main vers la serre.
Un jeune homme en sortait et traversait le jardin en se dirigeant vers les deux femmes.
— C'est lui, murmura Eva en rougissant.
— Et voilà le moment solennel, dit Marthe en s'esquivant à travers les charmilles.
Madame de Blinière était très-émue lorsque Armand, comme de coutume, vint lui baiser la main en l'abordant.
— Monsieur Armand, lui dit-elle, savez-vous que j'ai quelque raison de vous en vouloir ?
— A moi, madame ! s'écria l'artiste.
— Sans doute ; comment, vous aller vous marier et vous m'en faites un mystère !
— Me marier ! moi !
— Allons, ne vous en défendez pas, l'époque est déjà fixée.
— Eh bien, je serais curieux de la connaître, dit l'artiste en riant.
— C'est dans un mois.
— A la bonne heure.
— On m'a même raconté une particularité assez originale.
— Vous voudrez bien me la redire, puisque cela me concerne.
— On m'a assuré d'abord que vous aimiez votre future à la folie et que vous lui taisiez votre cour depuis plus d'un an.
— Et on vous l'a nommée?
— Oui.
— Pouvez-vous me révéler ce nom sans indiscrétion?
— Non.
■ — Pourquoi?
— Parce que je liens à le savoir de votre bouche.
— Voilà 011 commence mon embarras.
— Je vais vous mettre sur la voie en vous racontant la particulaj?ité bizarre dont je viens de parler.
— Voyons.
— On dit que votre future a un grand défaut à vos yeux.
— Lequel ?
— Tfop de millions.
— Ah! fit Armand, qui regarda Eva avec une vague inquiétude.
— On assure que ce défaut vous empêchant de vous prononcer, celle que vous aimez s'est vue contrainte à choquer toutes les convenances en vous déclarant elle-même qu'elle était disposée à devenii votre femme.
LES DKLASSEiVIENTS ILLUST1{ES.
— Mon Dieu ! iiiailame, balbutia Armand tout troublé, que signilie ?...
— Seulement, interrompit Fva, très-émue ellemôme, comme elle n'osait vous le dire de vive voix, elle vous le fit comprendre en appuyant sur vos lèvres cette main que vous vous obstiniez à ne pas demander.
Et au même instant Armand sentit la main d'Eva se poser sur sa bouche.
— Eva! chère Eva! s"écria-t-il en tombant à ses pieds, à moitié ton de bonheur.
Un mois après, une nnion brillante réunissait dans l'égHse de Saint-Philippe toute l'élite de l'aristocratie et des arts. Les mariés étaient Armauil Riibel et la baronne de Blinière.
Vers la même époque, à Florence, \m jeune homme venait de sonner à la porte d'un couvent de Franciscains. Il était pâle, défait, et paraissait miné par une longue et mortelle souffrance.
Par un étrange hasard, une jeune fenirae, dont les traits portaient également l'empremte d'une incurable tristesse, frappait à la porte d'un couvent de femmes situé en face du monastère au pied duquel attendait le jeune homme.
En portant machinalement les regards autour d'elle, la jeune femme vit celui-ci ; alors, elle jeta un cri, chancela comme si elle succombait sous le coup d'une émotion foudroyante, puis s'élançant vers le jeune homme et tombant à ses genoux :
— Sylvio ! murmura-t-eile d'une voix pleine de sanglots, j'ai longtemps et cruellement souffert, me refuserez-vous mon pardon au moment où je viens mettre entre moi et le monde les murs de ce couvent ?
Un moment étourdi lui-même d'une rencontre aussi imprévue, Sylvio répondit après une lutte intérieure :
— Moi aussi, Mencia, je viens dire à cette heure un éternel adieu au monde ; moi aussi je viens me donner tout entier A Dieu, et je ne veux apporter dans cette retraite aucun sentiment de haine. Oui, je vous pardonne, Mencia, et je prie Djeu de vous envoyer la paix et l'oubli. Adieu, Mencia, adieu.
Quelques minutes après, l'un et l'autre avaient franchi le seuil qui les retranchait du monde.
Il ne nous reste plus à parler que de Jacobus.
Depuis le moment où il s'est vu à jamais séparé de Mencia, un noir chagrin s'est emparé de lui ; il a tout oubhé, jusqu'à son opéra; il s'est laissé exploiter jusqu'à son dernier sou, et aujourd'hui on peut encore le voir comme autrefois jouant du cor, non aux Funambules, qui n'existent plus, mais aux Folies Dramatiques , où il gagne soixante-quinze francs par mois, sa seule ressource.
CONSTANT GUEROULT.
(Reproduction interdite.)
L'AMOUR EN PARTIE DOUBLE
RÉGINE ET GENOFSA
PAR
C D'AMEZEUIL
(voir a l'ARTIR PU N° ISS)