UN ROMAN PAR CORRESPONDANCE
Joannic de Kernevelanà Yann deKerçiall.
Paris, 16 octobre.
Mon cher Yann,
La santé de ta tante, si chancelante depuis quelque temps, t'inspire de vives craintes. Je suis vraiment désoléde ce contre-temps, et je regrette chaque jour davantage ton éloignement de Paris.
Lorsque je te fais part de mes pressentiments, tu me traites en Cassandre et tu te ris de mes prédictions. Prends-y garde, cher, tu pourrais, à l'exemple des Troyens, payer bien cher ton mcrédulité.
Ton amour, 'me dis-tu, est plus violent que jamais; et, libre de ta personne, tu comptes enmener Genofsa et en faire ta femme.
Je ne te blâme ni ne t'approuve, tu es assez " grand pour savoir ce que tu as à faire, et je crois qu'à ta place j'agirais de la même manière, car , Genofsa est un ange. 1
Tu ajoutes que tu as pour ainsi dire rompu avec » Régine, est-ce un bien? est-ce un mal? Je regrette viv^ement de t'avoir naguère donné le conseil de lui écrire; Régine est une excellente fille, j'en conviens, mais l'amour lui trouble la cervelle, et je crois que la Burgotière y aide puissamment
aussi.
Je te le répète, je ne prétends pas te donner des conseils, mon cher Yann, mais à ta place je viendrais sur-le-champ, quitte à repartir le soir même.
11 en est temps encore, et demain, peut-être, il sera trop tard.
Réfléchis, et crois-moi ton bien dévoué tou-
jours.
Joannic
Yann à Joannic.
Mon bon Joannic.
Tu te fais un monstre des plus petites choses. Que crains-tu donc?
\, Voir les Amours de contrebande.
LES IHILASSEMENT:^ ILl.rsTUE^
•3;"irt
C.enolsa m'aime toujours. Ne me Fécrit-elle pas ! Je ue me plains que d'une chose, c'est que ses lettres soient aussi courtes et aussi rares.
Je ne puis, ainsi que tu me le conseilles, abandonner ma tante en ce moment : elle est au plus mal, et le docteur Coruudet m'avoue qu'elle est irès-bas et qu'elle n'a peut-être plus deux jours à vivre.
Ma perplexité est grande néan moins, et malgré moi tes prédictions me troublent et me bouleversent.
Doane-moi donc de plus amples détails, et, au nom du ciel, apprends-moi ce qui te peut taire supposer...
Tu te seras trompé sans doute. Cependant, tout en voulant me persuader, à moi-même, que ton attachement à mes intérêts t'a poussé trop loin, c'est avec la plus vive impatience que je vais attendre ta réponse.
A toi de cœur,
Yann.
Kergall, 20 Octobre,
Joannic à Yann.
Paris, 25 Octobre,
Mon chkr Yann,
Je relisais encore, tout à l'heure, ta dernière lettre et je la méditais, quand ivon a introduit près de moi un brave garçon qui demandait instamment à me parler.
— C'est vous, sauf vût' respect, quiètes M. de Kernevelan ?
— Oui, mon ami, que désirez-vous?
— C'est alors bien vous qui êtes l'ami de M. de Kergall ?
— Sans doute.
— Lorsque M. le comte est parti , il est venu à moi et m'a prié de veiller sur la petite, car il faut vous dire que jedemeure non loin d'elle, et que tout en travaillant je puis voir tout ce qui se passe.
J'avais pris ma faction, et tout allait pour le mieux quand le monsieur du premier donne une loge à la mère pour le grand Opéra.
Nous y allons, la mère, mademoiselle Genofsa, les Grilfardon et moi, en nous promettant beaucoup de plaisir.
Ah ! bien oui, le premier acte se passe, je m'amuse et les autres aussi... faut vous dire qu'on donnait Robert.
Pendant un entr'acte, comme il faisait une soif de tous les diables, les Grilfardon proposent une tournée. Nous acceptons, sauf mademoiselle Genofsa. C'était pas son idée à c'te jeunesse; nous la laissons donc et nous filons.
Lorsque nous rentrons ensuite, nous trouvons installé auprès de mademoiselle Genofsa un certain per,';onnage dont M. Yann poind-fiait tout par-
ticulièrement, aussi la colère me monte-t-elle à la tête et je m'apprête avoir si ses membres sont de beurre ou de coton, quand mademoiselle Genofsa, qui probablement devine mon intention, tend la main au quidam, et, avec son plus charmant sourire, lui dit : Au revoir.
Ma colère s'est alors fondue commeun morceau de glace près d'un poêle, et j'ai laissé passer le particulier en lui tirant ma révérence. Etais-je assez idiot?
11 est vrai que la porte ne s'était pas plutôt refermée sur lui, que je me repentais de ma pusillanimité, et de rage j'en arrachai un bouton de mon habit, ce qui m'a valu un fier galop de la bourgeoise, car il paraît que le morceau avait suivi le bouton.
— Est-ce tout? demandai-je.
— Dame non, car s'il n'y avait eu que cela je ne serais pas venu vous déranger.
— Qu'arrive-t-il donc?
— Il se passe de ce côté quelque chose qui n'est pas clair, car depuis ce jour-là, la demoiselle est bien changée, elle est devenue triste, maussade ; elle, naguère si polie, ne parle plus à personne, et tous les jours elle passe de longues heures au dehors, puis ses yeux sont rouges et gonflés ; on voit qu'elle a pleuré, beaucoup pleuré.
Et tout cela me fait du mal, car voyez-vous, monsieur le marquis, je m'étais attaché à cette jeunesse, je l'aimais quoi, comme on aime les anges, et maintenant que je la vois changer ainsi je deviens triste, et parfois aussi je me sens envie de pleurer comme un imbécile.
Une larme mal contenue glissait en effet sur la joue du brave homme.
— Mais, mon ami, savez-vous le nom de cet homme dont vous me parlez ?
..^Je l'ai entendu prononcer par M. Yann; il s'appelle, je crois, l'Abri... l'Abri... cotière.
— La Burgotière.
— Oui, c'est bien cela.
— Merci, d'être venu vers moi, je vais tout d'abord prévenir M. de Kergall de ce qui^e passe, et aviser ensuite aux moyens d'y parer. Au revoir, mon ami, au revoir.
A peine Isidore m'avait-il quitté que je volai chez Genolsa ; elle était sortie, à ce que me dit la portière, qui se montre aujourd'hui aussi raide à mon égard que son fils est poli.
Voyant qu'attendre ne me servirait à rien, je suis rentré chez moi et j'ai commencé cette longue lettre.
11 faut que je te l'avoue, moi aussi j'ai remarqué un singulier changement dans la manière d'être de Genofsa. Elle, jadis si douce, elle est devenue fantasque, elle rit sans raison et pleure de même; elle travaille parfois avec une sorte de rage, et parfois aussi elle reste des heures entières à rêver.
Vainement je me suis efforcé de connaître la cause de son chagrin, elle s'est contentée de sourire en me disant qu'elle ne souffrait pas, mais je ne le vois que trop, son sourire est triste et son cœur est gros de larmes.
LES DELASSEMENTS ILLUSTUES.
Uue seule chose me rassure , c'est que son amour pour toi est toujours aussi profond, et cependant elle soullre maintenant quand je lui parle de toi, et unjourjel'ai entendue nuirmurer:
— 11 regrettera peut-cire de m'avoir délaissée. Que peuvent signifier ces paroles?
J"ai voulu mettre aussi l'entretien sur La Burgotière, mais pour toute réponse je n'ai obtenu que ces paroles:
— M. de La Burgotière m'a rendu un service immense dont je lui serai éternellement reconnaissante.
— Mais, Cenotsa, savez-vous ce qu'il est?
— Je sais que vous ne IJaimez pas, mon ami, cessons donc cet entretien.
Et elle se mit à parler d'autres choses ; elle fut triste néanmoins toute la journée.
Hier, je suis retourné voir Genofsa, et celte fois, la Bybeybolies n'étant pas dans sa loge, je suis monté tout droit. Genofsa se trouvait chez elle, assise devant son piano ; elle étudiait un point d'orgue fort difficile.
— Bonjour, me dit-elle, en m'apercevant, vous permettez que je continue?
— Mais, comment donc ! aussi longtemps que cela vous fera plaisir.
Elle s'efforça en vain de vaincre la difficulté, mais découragée de faire toujours la même faute elle referma brusquement la partition et de dépit quitta son piano.
— C'est donc bien difficile ? hasardai-je.
— Horriblement.
— Que n essayez-vous encore... avec un peu de patience...
— Non, c'est inutile.
— Je vous en prie.
Elle consentit enfin à se rendre à mon désir, et, après avoir recommencé deux ou trois fois le passage difficile, elle parvint à se le graver dans la tête.
— Ne trouvez-vous pas combien j'ai fait de progrès, me demanda-t-elle tout à coup, et ma voix ne voussemble-t-elle pas plus facile?
— En effet, vous chantez à ravir.
— Ah ! c'est que je veux, moi aussi, devenir une grande artiste, et je réussirai, croyez-le bien, je réussirai.
Une sorte d'enthousiasme brillait dans ses yeux, et je t'avoue que, ne comprenant pas un traître mot à ses paroles, je la regardai d'un air si étonné, qu'elle partit d'un franc éclat de rire ; puis, subitement, redevenue sérieuse :
— il fait bien beau, dit-elle. Voulez-vous me mener promener, monsieur Joannic?
— Avec plaisir ; mais où irons-nous ?
— Mon idée va peut-être vous paraître bizarre, mais j'ai grande envie d'aller à Bicètre.
— Allons à Bicètre.
En un tour de main Genofsa fut prête, ma voiture attendait devant la porte, nous nous y installâmes et le cocher reçut l'ordre de nous conduire à Bicètre.
Pendant toute la route, Genofsa n'ouvrit pas
la bouche, mais plusieurs fois je la surpris essuyant- furtivement une larme.
Lorsque nous fûmes arrivés, Genofsa s'échappa précipilamment de la voiture et se mit à courir du côté des bâtiments où sont enfermés les fous furieux ; mais au moment d'y pénétrer, elle s'arrêta brusquement et je lavis s'élancer du côté de la chapelle.
Je m'y dirigeai donc à mon tour, et à mesure que j'aiiprochais j'entendais s'élever un chant grave auquel se mêlait la voix puissante et mélancolique des orgues ; je l'avoue, ces accents plaintifs m'aliaient au cœur, et des larmes montaient bêtement à mes paupières, et lorsque je pénétrai dans le sanctuaire divin, je ployai le genou et mes lèvres murmurèrent une prière.
Ce premier moment d'émotion passé, je jetai 1^ yeux autour de moi et j'aperçus Genofsa priant du plus profond de son cœur.
0 mon ami! qu'elle était belle ainsi, et quelle sublime poésie s'exhalait de tout son être ; c'était Marguerite, belle de beauté divine, chantant à la divinité un hymne sublime de désespoir et d'amonr.
As-tu remarqué comme le chant des orgues réagit puissamment sur l'organisation des personnes nerveuses? C'est parfois comme une souffrance aiguë et terrible, et parfois aussi comme un baume divin, une rosée céleste qui tombe sur le cœur et le fortifie.
Avec quelle joie l'âme dans ces moment-là s'élève vers le Créateur! avec quel bonheur tout notre être s'humilie sous le doigt de Dieu! que de chagrins viennent ainsi s'émousser devant une prière faite du fond du cœur ! que de larmes en ces jours de douleurs qu'on croyait éternels ont été séchées et se sont changées, sinon en joies, du moins en une mélancolie douce et paisible, qui peu à peu s'est évaporée sous l'influence de la prière!
L'homme qui ne sait pas prier, ou qui affecte de ne pas vouloir prier, est un sot ou un misérable et je le plains de toute mon âme, parce qu'il ne peut comprendre toute la sublimité du remède que Dieu nous a donné.
Je n'étais probablement pas seul à faire ces réflexions, car Genofsa, se relevant soudain, vint à moi les yeux brillants, le teint animé, et me tendant les deux mains :
— 0 mon ami, me dit-elle, quelle bonne chose que la prière !
Puis prenant mon bras :
— Je me sens plus forte maintenant, allons visiter tous ces malheureux qui souffrent.
Nous nous dirigeâmes alors vers les cabanons des fous.
Une sorte d'hercule s'offrit à nous pour nous guider.
— Tiens, c'est vous, mademoiselle, dit-il après avoir fixé Genofsa, je vous reconnais bien, vous êtes déjà venue avec le fils de mon amiral; est-il donc malade que je ne le vois pas avec vous?
— i M. de Kergall est absent.
LES DELAS8EMENTS ILLUSTRES.
— Et mon anairal ?
— 11 est moil,
— Mille noms d'un sabord' qu'est-ce que vous m'apprenez -là, muii amiral est mort, nom d'une caionade ! et je ne le savais pas; ça me rend tout drôle, un si brave homme.
— Ne \ous avait-on donc rien dit au sujet du malheureux qui vous était confié ?
— Celui du n" 33?
— Oui...
— Le pauvre diable n'a, lui aussi, plus besoin de rien : depuis un mois il a enjambé par-dessus le bord.
— One dites- vous? s'écria Genofsa en portant la main sur son cœur.
— Depuis le jour de votre visite il se passait quelque chose de drôle chez le .pauvre homme, sa folie semblait avoir changé de nature, sans cesse il répétait :
— C'est elle, mon coeur l'a bien reconnue... pauvre enfant... c'est tout le portrait de sa mère...
Puis il passait des jours entiers sans proférer une seule parole. 11 restait là, assis sur son lit, ne voulant que personne l'approchât.
— Et comment est-il mort?
— C'est horrible à penser, mais le malheureux s'est laissé mourir de faim sans qu'aucun de nous pût se douter de son funeste projet.
— Savez-vous enfin sonnom? demanda Genofsa.
— Non, mademoiselle, mais demandez au directeur, peut-être vous dira-t-il maintenant qui fut ici-bas le n° 33.
Genofsa donna sa bourse au gardien, puis, me saisissant le bras, car elle chancelait, nous sortîmes de l'horrible séjour.
— Connaissiez-vous donc ce malheureux? lui demandai-je.
— Non, pas précisément, car je ne l'ai vu qu'une seule fois, et cependant, depuis ce jour, j'ai sans cesse pensé à lui, car à son aspect j'avais senti vibrer en moi une corde' jusqu'alors inconnue, et malgré moi je l'aimais.
En parlant ainsi, nous étions arrivés devant la porte de la direction; je pénétrai dans le bureau et demandai à voir le registre.
An n° 33, je lus le nom du vicomte de Kersaleun, entré le 25 avril 1837, mort le 5 octobre
Je revins vers Genofsa, et à peine lui eussé-je dit ce nom que je la vis s'affaisser sur elle-ménu^.
De prompts secours l'eurent bien vite rappelée à elle, je la portai dans la voiture et je revins en toute hàle à Paris.
Vainement j'ai voulu l'interroger, elle pleure et ne veut pas s'expliquer.
Par pitié ! reviens au plus vite, je ne sais plus oîi donner de la tète.
A toi, néanmoins, de cœur,
JoANNtC.
Kergall, 27 octobre.
Mon cher JoANjiic,
Ta lettre ui'a bouleversé à un tel point, qu'en vérité, je deviens fou. Ma tante est au plus mal, le médecin m'a déclaré qu'elle ne passerait pas la nuit.
Ma tante me fait appeler et j'interromps ma lettre
Mon cher Joannic^ quel horrible secret ejle vient de m'apprendre... ce pauvre fou... ce vicomte de Kersaleun était mon oncle... c'est affreux...
Que je souffre... et je suis obligé de rester ici, mais si mon corps est présent, mon àme est làbas...
Veille bien, mon cher Joannic.
J'éprouve de furieuses envies de partir sur-lechamp... maisj'eutends râler ma pauvre tante, et je n'ose l'abandonner dans cet instant fatal.
Viens à mon aide, mon cher Joannic, et à bientôt, je l'espère.
Yann.
M. de Kerneoelan.
Pari?
Tout fini, partirai demain soir, pas un mot à Genofsa, veux la surprendre.
Yann.
Telle était la dépêche que, le même jour, recevait le marquis de Kernevelan,
— Que va-t-il arriver, se dit-il, en se rendant chez la grosse Louise, devenue son conseil.
CE QUI SE PASSAIT RUE DE SORBONNE ET RL'E DE LA BRUYÈRE PENDANT l'aBSENCE DE M. DE KERGALL.
Ainsi que nous l'avons dit, Genofsa avait su renfermer dans son cœur la douleur immense que lui avait carusée le départ de son amant, ce qui ne l'avait pas empêchée, une fois seule, de verser des torrents de larmes.
La pauvre enfant aimait d'un amour infini, et c'est dans la force même de cet amour qu'elle avait su puiser le courage nécessaire pour dissimuler, en présence de.M. de Kergall, la souffrance horrible qu'elle endurait.
Elle comprenait, d'ailleurs, que Yann, en s'éloignant, allait accomplir un devoir sacré, et sa raison lui défendait de rien tenter pour l'en empêcher.
N'espérait-elle pas le revoir bientôt? Or, la confiance n'est-elle pas l'accompagnement obligé de
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES
tout fervent amour? Elle se disait que Dieu veille sur les amours chastes et pures; et elle espérait!
Avec quel bonheur elle attendait les lettres de son bien-aimé, et avec quel ratfinement de ruse elle en distillait chaque phrase et pour ainsi dire chaque mot.
— Je t'aime ! écrivait-il.
— Je t'aime! répondait-elle.
Et tous deux, en chœur, répétaient:
— Nous nous aimons! et toujours nous nous aimerons ! !
Sa première joie fut cette fameuse lettre dans laquelle Yann lui donnait son adresse, et la priait de lui répondre.
Elle le lit sur-le-champ et longuement, etphis d'une fois, pendant qu'elle écrivait, des larmes coulèrent sur ce papier qui emportait tout son cœur.
Pendant longtemps ils s'écrivirent réguhèrement.
Un jour, elle ne reçut pas la lettre qu'elle attendait; toute la journée elle fut triste, et la nuit ne fut pour elle qu'une longue impatience.
Mais, le lendemain, la lettre ne vint point encore; elle attendait.
Les jours succédèrent aux jours, et pas une lettre n'arriva.
Une douleur immense, infinie, envahit alors son àme, puis une lugubre pensée traversa son esprit.
— C'en est fait, se dit-elle, il ne m'aime plus. Une sombre tristesse s'empara dès lors de tout
son être; le désespoir, un moment, elfleura son ;\me ; mais bientôt elle releva la tète, et après une lervente prière à celui qui est la Providence des malheureux, elle s'écria:
— Faites que je l'oublie, mon Dieu, et ne le punissez jamais de son ingratitude.
Elle essaya vainement d'oublier; cetamouravait jeté de trop profondes racines pour qu'elle parvint à les arracher jamais de son cœur.
Sa tristesse se changea peu à peu en une mélancolie douce, que seule la musiqucavait le pouvoir de dissiper ; aussi s'y livra-t-ehe avec une sorte de frénésie.
Malgré le doute qui, chaque jour, devenait une certitude, elle espérait encore.
Quel est donc celui qui, même sur le bord de l'abime, n'aperçoit point encore un mince reflet de ce météore brillant qui a nom l'Espérance?
C l'Amezelil.
(La suite au prochain numéro.)
(RrproducUoQ interdits.)
SEMAINE DRAMATIQUE
Après la quinzaine désastreuse qui a signalé lea derniers jours du mois d'octobre, les théâtres semblent être sortis de la mauvaise cliance qui s'attachait à eux.
Aux Ilaliens, ht reprise d'Otcllo a été sans contredit la meilleure soirée offerte aux dillettanti parisiens par M. Bagier. M""' Pozzoni est une magnifique Desdeniona ; sa voix est puissante et étendue ; pourtant nous lui reprocherons, ainsi qu'à son partenaire, M. Fernando, d'abuser un peu des grands etïets. MU. t\idita, Giraudet et Veradi complètent un bon enscnil>le. "N'oilà le Tliéàtre-Italien désenguignoné.
Le Théàtre-des-Arts, ([ui a pris sur le boulevard de Strasbourg la place des Menus-Plaisirs, a eu aussi son succès. Sur ce'tte petite scène où s'ébaudissaient, il y a à peine quelques mois, les femmes et les chansons court-vètues, le drame et la passion font entendre leur grande voix. La nouvelle pièce de MM. StapleauxctCrisafulli, VIdole, a été, pour M'"" Rousseil, l'occasion d'un long triomphe. Impossible de mieux composer un rôle, c'est le iiec plus ullfk de l'art dramatique.
Si l'adultère fait les frais de Vldolo, les auteurs ont pris le soin de ne pas nous faire assister aux débats du mari et de l'amant. On oublie les fautes en présence de la passion vivante et liuniaine qui anime les deux coupables. Le dénoùment, qui n'est pas autre chose ([ue la contre-partie de celui d'Antony, est saisissant et inattendu.
Mais la pièce ne passe, ici, qu'au second plan. Tout Paris voudra voir et applaudir la grande artiste qui vient de prouver une fois de plus que, pour le génie, il n'y a pas de petits théâtres. SignaLens, auprès de M'"" Rousseil, M. Esquier, qui rentre à Paris après une absence (ie quelques années et qui, du premier coup, s'est placé à la tête de nos bons jeunes premiers de tlrame et de comédie ; citons encore M. I^aul Clèves, qui joue très-bien un rôle un peu antipathique.
.Vu Théâtre de Cluny, mardi soir, première représentation des Héi-itiers Rahouvdin, comédie en trois actes, de M. Emile Zola. Encore un succès.
L'œuvre nouvelle de l'auteur de Thérèse Raquin et de la Curée est une comédie humoristique, une sorte de pastiche du théâtre du dix-huitième siècle, liabillé à la moderne. Il s'agit ici d'un homme de soixante ans qui, ruiné par ses libéralités, se fait soigner et dorloter par ceux-là qui pensent hériter de la grosse fortune qu'ils lui supposent encore. Mais tout se découvre, et les héritiers se sauvent à toutes jambes. Mais soyez tranquilles, ils n'iront pas loin. L'héritage Rabourdin est la seule raison d'être du crédit des intéressés, et tous reviennent bientôt accabler de leurs caresses le rusé vieillard.
Tous nos compliments à M. Mercier et à M"'" Charlotte Rayaaud, qui ont enlevé cette comédie avec autant de verve que de talent.
Alphon.sk Baralle.
U Gétani : J. ROUQOETTfi.
l'ati,. — Typ. Waldar, ru» do l'Alibaye, 22.
Le Numéro : 10 centimes.
18 Novembre 187 i.
BOREAUX 11, RUE JACOB, 11
PARIS
SOMMAIRK. — ta Belle Herboriste , p:u Ak-xis Bsuvier. — Une instruction criminelle, par Ju.es Beaujomt. — I>' Amour en paitie double, par C» d'Amezeiî.l. — Semaine dramatique.
PRIX DE L'ABONNEMENT
UN Afi SIX MOIS
Paris 8 fr. 4 (r.
Départements. .10 5
eRAlVD ROMAN IVOrVEA^
Far ALEXIS BOUVIER
CONTES EN MER [suité).
— Vous étiez sans famille?
Les deas hommes prirem de» clii^un.i.
— Ma femme est morte le lendemain dej^la mort de la reine.
— Vous n'aviez ps s d'ent nts?
— Si, j'ai une fil It.
— Oue vous allez revoir '
— C'est la seule 1 ai.'- on qui me fait rentrer en France.
— Comment cela ?
LIS DÉLASSEMENTS ILLUSTRES
— Sans Tintention de revoir mon enfant, je cinglerais vers l'Angleterre...
— Eh ! pas de ça, j'aime pas les habits rouges... si vous partez, descendez-moi..;
— N'avez crainte !... je veux revoir ma fille...
— Et où est-elle ?
— Elle doit être à Dieppe.
— Avec tout cela je ne sais seulement pas votre nom.
— Je me nomme Louis Ccrvenon...
— Cervenon !... je connais un nom comme ça, fit Bizot.
— Officier surveillant à l'argenterie du roi.
— Un servant du tvian, dit tout bas Bizot.
— Hein?
— Rien, je n'ai rii-n dit!... Nous ne sommes pas tout à fait du mrme bord, je suis un soldat républicain... mais vous savez, je ne vous en veux pas pour ça. Je me nomme Euslache Bizot, chasseur à pied, 2° bataillon, 1" compagnie... dans la garde du consul...
— Ou'est-ce que c'est que ça, le consul?
— Comment! qu'est-ce que c'est que ça... Mais, d'où sortez-vous?
— Hélas!
— C'est ^Tai, au fait, que je suis bète... Le premier consul de la République française, c'est mon général, Bonaparte...
— Bonaparte ?... fit Cervenon, cherchant, je ne connais pas ce nom.
— Cependant, il est connu...
— Mais la Convention?
— La Convention?
— Oui.
— Fauchée.
— Comment, fauchée?
— Oui, on a coupé le cou a plus de la moitié, répondit Bizot, écrivant l'histoire à sa façon... mais c'est de l'histoire ancienne tout ça ; Prussiens, Autrichiens, Russiens et Anglais le connaisssent. nies a habitués à recevoir des tatouilles.
— Attendez donc... Buonaparte, n'est-ce pas un petit capitaiiic nommé général après la prise de Toulon?
— C'est ça même... Il a permuté depuis, ajouta en riant Bizot, il est dans les consuls.
— Et l'échafaud de la place de la Révoluti ^n ?
— Nous n'en sommes plus là.
— Comment, vous n'en êtes plus là?
— Oui, on est tranquille maintenant; pour tuer du monde, nous allons a l'étranger.
— Mais, vous-même, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez été enfermé comme royaliste?
— Oui!
— Eb ! comment se fait-il que vous vous disiez garde de la République ?
— Est-ce que je le sais moi-même?
— Vous n'aviez pas de relations avec nos princes?
— Je leur ai envoyé des coups de fusil en 93, quand ils avaient pris du service dans les armées étrangères.
— Depuis, peut-être avez-vous aidé à servir la cause?
— Mais bien au contraire !
— Comment ! bien au contraire ?
— Oui, je peux vous dire ça, c'était pas une affaire politique, je vous le répète, je suis Français... soit curé qui voudra, je suis de la paroisse.
— Je vous comprends.
— Eh bien! je n'aimais pas un coquin de la plus belle eau qui sert soi-disant les princes.
— Ah! ah!
— J'étais chargé de donner sur lui quelques renseignements.
-Et?
— Et je les donne... et c'est moi qu'on arrête.
— Quel était cet homme ?
— Un mauvais diable nommé Friquet,
— Friquet! fit Cervenon en se redressant.
DEBXIÈME CONTE A BORD.
Envoyant le mouvement de son compagnon, lorsqu'il avait prononcé ce nom, Bizot demanda :
— Est-ce que vous le connaissez?
— Non, c'est le même nom, mais ce ne peut être celuiJà. Ne m'avez-vous pas dit que c'était à Paris?
— Oui.
— Ce n'est pas le même.
— L'homme que j'aurais voulu ne jamais connaître se nomme Jacques Friquet...
— C'est le même prénom.
— 11 demeure à Paris, rue Canette, 4.
— Ce n'est plus cela... Et que fait-il?
— Du mal, c'est le seul arétifer que je lui connaisse.
— Ce n'est assurément pas le même. Jacques friquet était, il y a huit ans, avoué à Dieppe.
— Mais si, c'est bien ça.
— Comment ?
— Nais oui, il était avoué à Dieppe... Je me rappelle, c'est là que M. Trumeau Fallait voir... Vous connaissez Trumeau, alors ?
— Du tout.
— Ah!... eh bien! c'est ce gueux-là qui est la cause de tout.
— Vous vous servez d'expressions sévères.
— Gueux!... mais c'est-à-dire que je le flatte.
— L'homme dont je vous parle est unhonnête homme.
— Si c'était vrai, ça ne serait pas le même... mais vous vous trompez, c'est maître Friquet, ancien avoué, un grand garçon, d'une quarantaine d'années, portant des lunettes.
— Oui.
— Eh bien ! c'est le dernier gradin de la terre,
— Que vous a-t-il fait, enfin?
LES DÉLASSEMENT» ILLUSTRÉS
— Ce qu'il m'a fait?... est-ce que je le sais? C'est justement pour ça, la canaille, c'est que je n'en sais rien.
— Avant de l'injurier ainsi^ vous devriez vous assurer qu'il mérite vos injures.
— Je sais qu'il mérite autre chose qu'il aura. Et, en disant ces mots, Bizot montrait le poing
au vide.
— Friquet est royaliste, vous "êtes républicain, et, pour une cause absolument politique, vous avez été victime de son adresse ; il n'y a pas là le fait d'un malhonnête homme, il n'y a que l'adresse du partisan.
— Comment arrangez-vous ça, vous? de l'adresse ! D'abord, il est royaliste, comme il était avoué, pour gagner de l'argent,
— Mais ne me disiez-vous pas que vous aviez mission d'avoir des renseignements sur lui?
— Oui.
— Dans le but de servir à son arrestation ?
— Oui.
— Eh bien ! mais, il me semble qu'il n'a été qu'adroit en vous faisant prendre à sa place.
— Vous appelez ça adroit, vous?
— Certainement.
— Mais puisque je vous dis que c'est un boquin.
— C'est im mot dont on se sert trop facilement pour se qualifier entre gens de partis différents.
— Je suis du parti des honnêtes gens; vous avez beau vouloir placer de la politique là-dedans, il n'y en a pas.
— Soit. En somme, il n'est pas arrêté.
— Non, le misérable.
— Et savez-vous oîi il réside?
— Est-ce que l'on sait, ces gens-là!
— Je vous en prie, faites taire votre haine et répondez -moi tranquillement.
Depuis que le nom de Friquet avait été prononcé, Cervenon cherchait à se renseigner sur lui en questionnant Bizot dans un sens que celui-ci faisait dévier sans cesse en revenant toujours à ses récriminations.
Cette fois, c'est suppliant qu'il avait demandé des réponses plus calmes, et Bizot tout étonné lui difi
— Que voulez-vous savoir ?
— Vous connaissiez Jacques intimement?
— Non, mais j'allais tous les jours dans une maison oii il était intime.
— Vous le voyiez quelquefois, enfin ?
— J'ai dîné avec lui trois jours avant mon arrestation.
— Alors, V0U5 devez avoir vu avec lui une jeune fille?
Bizot devint plus bruyant encore que quelques minutes avant.
— Vous la connaissez aussi, celle-là, fit-il, la gueuse...
— Malheureux ! fit Cervenon menaçant, taisezvous !
, A l'accent, au ton dont ces mots furent dits, la voix s'éteignit sur la bouche de Bizot, qui regarda étonné celui qui lui parlait.
— Vous avez vu cette enfant !
— Marie-Reine?
— Quelle Marie-Reine?
— La fille qui est la maîtresse de Friquet, quoi ! sa complice.
Cervenon était livide.
— Eh bien ! c'est cette Marie-Reine Chantai..; L'homme respira bruyamment.
— Ce n'est pas de celte femme que je vous parle... Mon Dieu, que j'ai eu peur et comme j'étais prêt à dire comme vous... Pauvre Jacques...
— De quelle fille parlez-vous, alors?
— Au reste, il doit l'avoir mise dans un couvent ; c'est une demoiselle maintenait ; il ne pouvait la garder avec lui.
— Mais de qui parlez-vous donc?
— Je parle d'une jeune fille que je lui confiai, quelques jours avant mon expédition, et qu'il devait placer dans une famille de ses amis, oîi était une jeune fille ayant presque l'âge de ma fiUe.
— De votre fille ?
— Oui, ma fille, Marie-Antoinette Cervenon.
— C'est ca ; je me disais : Je connais ce nomlà!...
— Vous la connaissez?
— Non, j'en aurai entendu parler...
— Oh ! mon Dieu! qu'en disait-on? je vous en prie, souvenez-vous... oîi est-elle?
— Ah! je me souviens: en l'an II, il l'amena chez Trumeau; c'est ça, elle avait seize ans...
— Oui, oui, une grande fille, blonde et rose...
— Ah! mon Dieu! fit Bizot, prenant sa tète dans ses mains... c'est votre fille?...
— Vous m'épouvantez, qu'y a-t-il?