‹ La belle herboristeChapitre 53 sur 85 · CONTES A BORD · texte numérisé non relu

CONTES A BORD

Bizot, comme terrifié par le souvenir, n'osait plus dire un mot, et Cervenon, anxieux, le regardait, cherchant à in^rpréter la cause de ce changement subit dans l'allure de son compagnon.

— C'était votre fille? reprit Bizot.

— Mais parlez, qu'y a-t-il? Vous m'épouvantez. — 11 y a un grand malheur. •

— Elle est morte ?

Et le visage du malheureux était effrayant à voir.

Bizot ne répondit que par un signe de tête affirmatif.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit Cervenon, de quoi me punissez-vous donc?

Et s'agenouillant dans le bateau, il pria. Se redressant, il demanda à Bizot :

— Quand est morte la pauvre enfant?

— Oh ! il y a bien longtemps; quelques semaines après son arrivée.

— Comment! mais elle était forte, pleine de santé?

Li:s ItKLASSEMENTS 1 ILLUSTRE».

— Oni, et elle est morte en un jour.

— Elle a ôié mal soigni^e?

— Oui... ]HM.t-i''tre...

La sinsnlièro façon dont Bizot dit ces mots fit que Cei'vouon le regarda iixeuiont et lui dit :

— \^Mls me caclu'z quelque chose.

Hizot ne rc^poudil pas.

' — Dites-moi cotnuieut elle est morte... où... — Je n'étais pas là à cette époque.

— Mais puisque vous savez...

— Oui, mie lettre...

Bizot l'Iait tr^s-embarrassé, il voulait parler et il craignait d'en trop dire; au contraire, Cervenon, calme sous le nouveau coup qui le traïqi.iil, le regardait supplfent, essuyant parfois deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues.

— Ecoutez-moi, mon ami, nous n'avons pas à nous occuper du bateau. Un heureux hasard fait que vous savez tout ce qui m'mtéreî-se le plus au monde, venez prf-s de moi, asseyez-vous et, je vous en prie, contez-moi tout, tout ce que vous savez.

— Quelles que soient les accusations que je porterai?

— Des accusations... fit Cervenon étonné. Il iaut tout me dire, tout, entondez-vous bien... Je croyais n'avoir qu'à pleurer ma fille ; si je dois la venger, parlez.

— Eh bien ! écoutez-moi ; je vais reprendre ça de haut.

— Oui,

Cervenon tenait la barre du gouvernail, Bizot vint s'asseoir pr^s de lui, et il commença.

— Je dois d'abord vous dire que depuis vingt ans au moins je connais les Trumeau.

— Qu'est-ce (]ue les Trumeau?

— Trumeau, c'est un épicier de la place Saint- Michel, un brave homme, l'ami de ce Friquet. Trumeau a deux tilles; c'est chez lui que votre lille lut amenée.

-Ah!

— .\ l'époque, madame Trumeau existait.

— C'était une honnête famille ?

— Pour ça, pas un mot à dire... et la preuve, la voici : ma intre était une grande amie de madame Trumeau.

L'expression avec laquelle Bizot dit naïvement ces mots fit que Cervenon lui prit la main et la pressa en lui disant :

— Continuez. '

— Ma pauvre mère avait vu la petite Rosalie 'haute comme ça, et toujours elle avait dit : Ça Jeraune femme pour mon fils. C'est ce qui arriva.

— Vous êtes marié ?

—Non, attendez. En 93, lorsque les enrôlements volontaires furent décrétés pour répondre à l'invasion, je m'engageai. J'allai dire adieu à la famille Trumeau. Rosalie, c'est la fille de Trumeau, était en larmes. Elle me dit :

« — Alors, ce que vous aviez promis n'est plus?

« — Comment, que je lui dis, plus que jamais.

« — xMais vous partez !

« — Ecoutez, que je lui dis, mam'selle Rosalie,

les ail'an-es ne vont pas, nous sommes tous malheureux comme des pierres; je ne suis pas utile à maman, au contraire, je lui suis à charge. Je suis trop jeune pour me marier, lui amener ma temme et lui dire : « Maman, repose-toi, nous sommes là.» Dans trois, quatre ans, je reviendrai, et alors je vous dirai :

(c —Mamzelle Rosalie, me voilà, voulez-vous de moi ?

« — Je vous dirai oui, qu'elle me dit.

« — Topez là, qu'elle fait. ..Je peux direca, estce pas ? »

« Ça ne me semblait pas assez; je lui dis : « Embrassons-nous...» Ça ne fut pas long... Donc, nous nous aimons. Nous étions tout en larmes.

« — Alors, que je lui dis, c'est juré, vous m'attendez ?

« — SurDieu,»me fit-elle tout bas... car il était défendu d'eu parler, à cette époque -là.

« — Eh bien! que je lui répondis, ça y est... que je crève comme un chien si je mens... »

«C'était donc une affaire entendue, nous étions fiancés, nos parents acceptaient, et, avec leur permission, on se promit de s'écrire. Je partis; j'étais en Italie, dans les Alpes, je m'en .souviens coaime d'aujoiud'hui, nous avions été battus et repoussés en voulant prendre Saorgio, lorsque, le soir, blessé, à l'ambulance, je reçus une lettre d'elle. Cette lettre me disait qu'elle s'ennuyait à mourir, mais que, heureusement, un ami de son père lui annonçait la venue prochaine d'une jeune fille, à peu près de son âge, qui viendrait rester longtemps chez eux, ear le père était un émigré. Cette jeune fille se nommait Marie-Jeanne Cervenon... »

— Ma fille! dit Cervenon... achevez.

Bizot continua : *

— C'était en hiver; envoyé dans les Vosges, notre régiment rejoignit l'armée de Hoche. J'assistais à la bataille de Wissembourg, une jolie bataille, mon petit; les Autrichiens avaient chaud, c'est pour ça que nous les avons fait baigner un peu dans le Rhin, et il ne faisait pas chaud, ce jour-là...

Comme Cervenon ne pouvait réprimer des signes d'impatience, Bizot continua :

— Je vous dis ça pour vous expliquer que je fus deux grands mois sans recevoir de lettres ; enfin, un jour, je reçus une lettre de Rosalie, dans

•laquelle elle me disait que l'ami de son père était ariivé à Paris, et qu'on lui avait proposé une chambre. Elle me dit que cet homme se nommait Jacques Fi'iquet; qu'il était avoué à Dieppe; que, sous des dehors de séminariste, il cachait la plus i ougueuse et la plus honteuse nature; qu'elle avait

LES DELAbbEMENTS ILLUsTIiE.-

été obligée de se plaindre à sa mère des tentatives indignes de cet homme. Sa mère avait parlé à Friquet, et, de ce jour, il s'était tourné vers sa jeune amie Jeanne.

— Oue me dites-vous là? fit Cervenun, blême.

— Sur ce que j'ai de plus sacré au monde, la vérité, rien que la vérité.

Cervenon respira bruyamment, appuya sa main sur sa poitrine comme pour la comprimer, et dit d'une voix sourde :

— Continuez, mon ami.

— Lasse des obsessions de cet homme, Jeanne avait tout dit à Rosalie, et lui demandait ce qu'elle avait à taire. Rosalie lui conseilla ce qu'elle avait tait elle-même, de tout dire à Trumeau... Jeanne lui dit qu'avant de faire du scandale, elle allait prévenir Friquet que, s'il continuait, elle dirait à Trumeau de l'en débarrasser.

— Alors? deiUiUida Cervenon.

— La lettre finissait, autant que je m'en puis rappeler, par cela et par une phrase où la chère amie me disait : «Vous voyez, Eustache, combien voire présence nous serait utile eu nous débarrassant de ce misérable, pour lequel, je ne sais pourquoi, mon père a la plus profonde sympathie. » Cette lettre, vous le pensez bien, me tourmentait; qu'allaient devenir ces deux jeunes filles que ce misérable guettait... Hélas ! je le sus trop tôt.

Cervenon regarda fixement Bizot ; celui-ci comprit, et, regardant, répondit :

— Sur ma part de salut, je souhaite que vous ayez la preuve du contraire de ce que je vais vous dire.

— Parlez...

— C'était au commencement de la campagne... je m'en souviens, que je reçus l'autre lettre de Rosalie,

— Elle vous disait ?

— Elle me disait que Jeanne Cervenon était venue la trouver un soir dans sa chambre, et qu'elle lui avait raconté que, deux heures avant, Friquet" était monté chez elle, qu'épouvantée de se trouver seule avec cet homme, elle avait appelé son père, et que le misérable lui avait dit :

« — Depuis longtemps il est mort, et tu m'appartiens tout entière.

« A la menace formelle de Jeanne de tout dire le Jendemain à Trumeau, il lui avait répondu :

« — Tu fais bien de me prévenir...

« Rosalie conseilla à son amie de ne pas attendre plus longtemps, et de tout dire à son père le soir même. Ce soir, Trumeau passa la soirée avec Friquet, ne rentra que fort tard... Le lendemain, on trouva Jeanne morte au pied de son ht...

— iMorte!...

Et le malheureux, désespéré, ne pouvait contenir ses larmes ; il demanda :

— Et qu'advint-il ?

— La lettre me disait qu'un chirurgien appelé, et ayant trouvé le cadavre au pied du lit, ayant remarqué la contraction des muscles, avait déclaré simplement que la mort n'était pas ordinaire; sur

le conseil de Friquet, on avait néanmoins inhumé Jeanne sans autres constatations.

Cervenon pleurait, Bizot continua :

— Enfin Rosalie ajoutait : « Pour moi, je ne puis voir cet homme ; je suis convaincue qu'il a assassiné mon amie... «

Bizot regarda le malheureux auquel il venait de faire la terrible révélation. Livide, les joues mouillées de larmes, les yeux fiévreux, sa main crispée tenait la barre du gouvernail.

— Je vois des voiles là-bas, fit-il , tirez vos lignes et feignez d'être occupé à les préparer.

.Toute la journée et toute la nuit se passa sans dire une. autre parol»^.

Le soir seulement du deuxième jour, éreintés, altamés, les deux hommes abordèrent au-dessus de Roscolf dans l'île de Basth.

Dès qu'ils eurent mis pied à terre, Bizot dit :

— J'ai faim .

— Venez, fit Cervenon, nous allons manger. ,

— Mais, de l'argent? demanda Bizot.

Cervenon détacha la corde qui lui servait de

ceinture, et la coupant, il en tira quatre louis d'or. Le fiancé de Rosalie fut ébahi, mais heureux ! Ils ne trouvèrent dans l'île que du pain noir. Bizot voulait gagner au plus tôt Roscoff.

— Non ! dit Cervenon, les gardes-côtes sont là le soir, demain au jour nous ne donnerons aucun soupçon.

Ils couchèrent dans l'île. Le lendemain , ils abordèrent à Roscoff. Là, lis abandonnèrent le bateau, deux heures après ds étaient à Saint-Pol-. de-Léon.

Cervenon avait là un ami chez lequel ils reçurent l'hospitalité.

Reposés, transformés par un habillement neuf, les deux hommes prirent des chevaux.

— Où allons-nous? demanda Bizot.

— Que vous importe ? dit Cervenon, attachezvous à moi.

— Au fait, vous m'avez sauvé, je vous appartiens.

— "Vous avez un ami.

Et il pressa la main de Bizot.

— Nous allons à Paris ■'

— Nous allons nous venger.

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