‹ La belle herboristeChapitre 54 sur 85 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

AUX ILIDEIOMNETTES.

Le 1 2 ventôse, c'est-à-dire le 3 mars, un homme de ^^ngt-cinq à trente ans suivait la rue du Temple, mince et long comme une gaule, enveloppé

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES

d'un long manteau, sons lequel api>araissaient deux, pieds immenses. U était étrauge; ses jeux étaient abrités par d'immenses hinuttes. Malgré le li'oid très-intense ce jour, l'homme relirait parfois sou chapeau pour c\ssuyer son crAne chauve ruij:selaut de sueur. La cervelle chauffait son coffre osseux, sous l'empire d'une idée tenace.

Arrivé à la hauteur de la rue delà Corderie, l'homme s'arrêta et s'assit quelques minutes au pied de la statue du couvent du Temple. Là, à la lueur du réverbère qui pendait entre la rue du Temple et la rue Phélippeaux, il relut quelques pai)iers qu'il tira de ses poches.

Les mains de cet homme étaient èxtraordinairement loni;ues et maigres; une seule aurait pu couvrir le masque de l'individu, dont la tête était relativement toute "petite.

.Ayant consulté ses papiers, l'homme se leva et remonta la tue jusqu'au marché du Temple; là il tourna à sa gauche et entra rue Fontaine; quelques minutes après, il frappait au guichet de la prison des.Madelonnettes.

On ouvrit; l'homme entra.

— One voulez-vous? dit le guicl>etier.

L'homme montra le papier qu'il avait préparé;

l'ayantlu, leguichetier s'inclina respectueusement et dit :

— Veuillez m'atttindre une minute, monsieur, je vais prévenir le directeur.

— Bien. En attendant, montrez-moi le livre d'écrou.

Le guichetier tira le livre demandé d'un casier et l'ouvrit devant l'homme, qui s'assit et le feuilleta.

Le guichetier partit pour prévenir le directeur.

L'homme lisait sur le registre.

Quelques minutes après, le directeur faisait introduire chez lui celui qui l'avait demandé.

— .l'ai vu l'ordre que vous avez remis au guichetier, et suis prêt à me mettre à votre disposition.

— D'abord, monsieur le directeur, je vais vous remettre les pièces ; veuillez en prendre connaissance.

Le directeur lut :

« Vu la déclaration affirmative du jury, après avoir eu sous les yeux les procès-verbaux et les pièces, je requiers qu'en conformité des articles 2o6 et 262 de la loi du 3 brumaire an IV, qu'il soit donné ordonnance de prise de corps contre les accusés et qu'ils soient sur-le-champ transférés et écroués en maison de justice.

« A Paris, au Palais-de-Justice, 12 ventôse an XI.

« Vu pareillement le réquisitoire ci-dessus, ordonnons, en vertu des articles ci-dessus dits^ que Marie-Reine-Françoise Chantai Lavandière, âgée de vingtrtrois ans, couturière, native de Dieppe, département de la Seine-Inférieure, demeurant , place Saint-Michel, n° l07, taille de 1 mètre 66 centimètres, visage ovale, nez aquilin, cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, front petit, menton rond, bouche moyenne, détenue en la maison

d'arrêt des Madelonnettes, sera prise au corps, transléiée et conduite en la maiïionde jusiice près le tribunal criminel du déiiartement de la Seine, sur les registres de laquelle elle sera écrouée et recommandée.

« Mandons aux huissrers du tribimal mettre à exéculion la présente ordonnance dont sera donné copie à la susnommée, et qui sera notifiée, tant i la prélecture de police qu'à lai mairie de l'arrondissement du domicile de l'accusée.

« Fait à Paris, au Palais-de-Justice, le 12 ventôse de l'an XI de la République française. Signé Lebeau., et scellé. »

— Monsieur, dit le directeur, après avoir lu, je s-uis prêt à vous livrer la prisonnière.

-^Ce n'est pas, monsieur, seulement ce que je viens vous demander.

Parlez, monsieur.

— Le crime que nous avons à instruire est fort mystérieux, et les voies oïdiuaires employées jusqu'à ce jour n'ont rien produit; 3e veux procéder autrement.

— Je suis à vos ordres.

—Vous avez vu les pouvoirs qui me sont donnés par M. le prétet Dubois?

— J'ai lu.

— Je crois, pour arriver à la vérité, devoir impressionner vivement l'accusée.

— Ce n'est pas inutile.

— Ja désire passer cette nuit à la prison.

— Je suis à vos ordres.

—Je voudrais que vous met liez à ma dispo.sition une chambre dans laquelle je pourrais procéder à l'interrogatoire.

— Mon cabinet est à votre disposition.

— Je désire une pièce non ordinairement affectée à cet usage, qui étonne l'accusée... en outre, je la désire isolée, me réservant, par des moyens à moi, d'arracher à l'accusée tous les aveux nécessaires.

*■ Le directeur pensa quelques minutes et dit :

— Si vous voulez me suivre, je vais vous montrer ce que vous désirez.

L'homme se leva et suivit le directeur.

Us sortirent du corps de bâtiment de la direction, traversèi'cnt la cour et entrèrent dans un pavillon, relié alors par un couloir aux cellules des prisonniers au secret.

Là, le directeur ouvrit la porte d'une pièce assez grande, éclairée par une seule fenêtre, qui prenait jour sur une cour intérieure. Cette chambre avait pour tous meubles, un fauteuil, un bureau et deux tabourets. Le mur, peint eu gris, était complètement nu; dans l'angle, seulement, et un peu au-dessus du bureau, pendait un Christ de

plâtre.

Cette chambre vous convient-elle? demanda

le directeur.

— Absolument.

— Désirez-vous autre chose ?

L'homme retira son manteau, s'assit devant le bureau et tira d'une poche un volumineux dossier.

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES

— J'ai tout ce qu'il me faut, reprit-il. Quelle heure esf-il ?

— Presque dix heures.

— Les prisonniers sont couchés ?

— Oh ! depuis deux heures.

— Très-bien... J'aime mieux cela-

— Que désirez -vous maintenant? Voulez-vous plus de lumière ?

— Au contraire, cette lanterne est tout à iait ce qu'il me iaut.

— Avez-vous des ordres à me donner?

— Veuillez faire promptement éveiller la fille Chantai-Lavandière en la pressant, et me l'amener... brutalement.

— Brutalement ? demanda le directeur de la prison, s'étonnant d'une recommandation sur un sujet qui faisait partie des Habitudes de la maison.

— Je dis que vous exagériez votre sévérité de façon à troubler, intimider l'accusée.

— Ah! je comprends... C'est tout?

— Absolument, monsieur le directeur, je vous remercie ; mais veuillez maintenant mettre deux guichetiers à ma disposition, et retournez chez vous sans vous occuper de moi.

— Ne vous reverrai-je pas ?

— IN on, je serai parti avant votre lever.

— C'est un ordre ?

— C'est un ordre.

Le directeur salua et se retira ; deux minutes après, deux guichetiers entraient ; ils venaient, sur l'ordre de leur directeur, se mettre à la disposition de l'inconnu.

Celui-ci dit :

— Que l'un de vous aille chercher et m'amène le numéro 54. Dès que cette fdle sera ici, vous sortirez et resterez dans la pièce qui précède. Les guichetiers s'inclinèrent et sortirent.

Resté seul, l'homme essuya sou crâne, puis, s' accoudant sur le bureau, le menton dans la paume de la main, se mordillant les ongles, il songea.

Les guichetiers amenèrent Marie-Reine.

Les six semaines de détention l'avaient peu changée. Excessivement belle, un peu pâlie, son grand œil bleu cherchait, inquiet, sur la figure des guichetiers, le motif de son réveil. A peine vêtue, la merveilleuse beauté de Marie-Reine se révélait splendidement; elle n'avait qu'un seul jupon étroit et en fourrure, qu'on appelait à la grecque ; sa chemise en toile bise tombait en plis droits sur ses hanches.

L'homme avait changé de position ; il avait plongé son front dans sa main, et, à travers ses doigts écartés, il admirait la superbe créature. Sans bouger, il dit aux guichetiers :

— Retirez-vous.

Les guichetiers obéirent. Marie-Reine, en entendant cette voix, avait levé la tète, ch reliant à voir celui qui lui parlait ; mais celui-ci ne bronchait pas, et la lueur rouge de la lanterne n'éclairait qu'un crâne luisant ; la main cachait lo visage.

Marie-Reine regarda autour d'elle; cette chambre à peine éclairée, cette lanterne , cet homme

silencieux, lui glacèrent le sang; elle frissonna, elle avait peur.

Sans lever la tète, l'homme dit :

— Avancez près de moi, Marie-Reine, asseyezvous "sur la chaise qui est près de mon bureau.

La fille ; fronçait les sourcils et tendait l'oreille, cherchant à se souvenir de cette voix, qu'assurément elle n'entendait pas pour la première fois. Elle obéit et vint s'asseoir près de l'homme. Celuici, quittant sa posture, fouilla dans les paperasses qu'il avait devant lui.

Marie-Reine cherchait vainement à voir son visage : la tète penchée assurément avec intention au-dessus du rayon lumineux de la lanterne était complètement dans l'ombre. Tout en fouillant dans ses papiers, l'homme dit :

— Déjà vous avez été interrogée, chaque fois vous avez répondu par des dénégations; l'homme avec lequel vous êtes accusée, en apprenant votre dénonciation, car voua avez déclaré qu'il était criminel, a enfin déclaré que l'amour qu'il avait pour vous l'avait obhgé à se taire jusqu'à ce jour; mais, apprenant vos aveux, il n'a plus hésité et a déclaré que seule vous aviez intérêt à commettre ce crime, que seule vous en étiez coupable.

En disant ces derniers mots, l'homme releva la tête ; il avait ôté ses lunettes, son visage était en plein dans le rayon rouge de la lanterne.

Marie-Reine fit doucement :

-Ah!

Elle l'avait reconnu.

INTRI LOUP».

L'homme qui interrogeait Marie- Reine était Frelin, l'agent qui accompagnait le commissaire le jour de la perquisition chez Trumeau. N'ayant plus ses lunettes, Frelin n'était plus le même : les lèvres minces en pincées, le nez fin un peu long, le front haut se perdant dans la calvitie, il avait le visage austère, l'air ascétique, n'eût été la flamme de ses yeux noirs et petits.

Frelin continila :

— Marie-Reine, dans une déposition dont vous ignorez la source, j'ai appris qu'un jour vous avez traîné la jeune Marie Trumeau parles cheveux, parce qu'elle s'était opposée à des violences que vous exerciez sur Rosalie. Ce jour, vous vous êtes écriée, en montrant le poing à cette dernière : « Tu passeras par mes mains. «

— C'est faux !

— Le mariage prochain de Rosalie Trumeau détruisait tous vos projets. Trumeau, obligé de rendre des comptes, trouvait à peine la somme suffisante pour acquitter ceux de sa fille... Il était ruiné et vous de même.

— Je n'ai rien demandé à Trumeau. Si, ainsi que vous le semblée dire, j'avais pris de l'argent.

Li;s 1)1•;LA^S!^E.ME^■TS ll.hrsTl;L:s

je serais ilans une autre position (iue i elle dans laquelle je suis.

— Vous avez de Targeut placé, nous le savons.

— C'est faux !

— Votre argent passait toujours entre les mains d'un avoué de Die[)pe.

— Je ne sais ]ias ce ([ue vous voulez dire.

— .Ki^veux dire qu'au delà de ces accusations partielles, qu'au delà des révélations de Trumeau, au-dessus de vos dénégations, j'ai passé les six semaines qui viennent de s'écoulera lareclierclie de la vérité... Je sais tout.

Marie-Reine haussa les épaules. Frclin la regarda iixenieut; elle soutint le n:!s:ard ; alors, se penchant vers elle, lui prenant le poignet pour l'attirer près de lui, Krelin lui dit:

— Je sais que vous êtes deux coupahles...

— Trumeau est seul coupahle, litMarie-Keine, haussant encore les épaules.

— Je ne mius parle juis de Trumeau, vous êtes denx coupables.

L'ieil interro^at(>ui'de la Hlle se fixa sur l'agent eoranie pour lui demander:

— Oue voulez-vous dire?

Celui-ci, l'attirant encore plus près de lui, dit : — Votre com[tlice est votre amant, lise nomme Friqiiet.

Marie-Reine pâlit en entendant ce nom.

— Depuis que, conduite par cet homme chez Trumeau, vous avez vu que vous aviez contre vos plans les deux Tdles du malheureux, vous les avez condamnées. Tremblant devant nu crime aussi atroce, vous avez espéré, par votre condui'e. arracher des mains de Trumean tout ce qu'il avait. Vous avez espéré par votre conduite obliger Rosalie à quitter le toit paternel... Vos plans échouant, la jeune fille allant se marier, votre complice vous a dit: l'heure est venue, et vous vous êtes levée alors, et vous avez obéi.

— C'est faux.

• — Vous avez volé Trumeau.

— C'est faux.

— Vous avez assassiné Rosalie.

— C'est faux, c'est faux.

— Voici la preuve...

En disant ces mots, Frelin montra à Marie-Reine une lettre. ,

— La reconnaissez-vous ?

L'œil fixe, sentant bien qu'elle était perdue, la fille baissa la tète, Frelin lui montrait une lettre écrite tout entière de sa main et dans laquelle elle racontait le crime. La lettre avait été adressée à M. Jacquy, poste restante, à Londres... elle avait été seulement au bureau du quartier où Frelin aux aguets l'avait saisie.

— Lh bien ! reprit Frelin, voyez-vous clairement votre situation? Demain, j'en ai l'ordre, je vous transtêre à la Conciergerie. Là, je remets au procureur de la RépubUque cette lettre et mes rapp.-^rts, Trumeau est élargi, votre jugement commence et la condamnation est certaine.

— Eh bien! fit-elle en relevant la tète, ,i'ai su tuer, je saurai mourir.

Pendant quelques instants, Frelin l'admira.

— Marie-Reine, je ne viens pas vous parler de mourir.

— Que me voulez-vous ?

— Les preuves réelles les voici.., c'est moi g u i lésai.

-p Demain vous irez les livrer au parquet. ^.

— Peut-être !

— Comment, peut-être ?

— Oui. cela dépend de vous.

— Parlez.

— Voici franchement mou but... Mon corps et mon Ame, mon être, enfin, n'agit que sons deux puissances: l'ambition d'abord, l'amour ensuite... J'adore le métier que je fais, et mon ambition es» d'en être le chef et le l•é^'élateur. 'Il faut que je t''ouve un homme que, depuis quatre .ins, tous les agents ont vainement cherché, un homme qui est de toutes les conspiration'^ depuis la machine inl 'rnale de la rue Saint-Micaise- C'est un agent snb.ilterne, ni.iis un acent terrible^ qui d'en bas tient ttut entre ses mains. Ayant cet liômme, nous les avons tons. Vous me comprenez'. .

— ^'on, fit naïvement Marie-Reine.

— Vous, je vous connais ; vous avez eu dans votre vie un £:rand amour, grand surtout de son honnêteté; let amour ne vousa donné aue le malheur elle mépris ; de ce jour, vous n'aimez plus, vous vivez cherchant seulement le bonheur matériel, l'argent, prête à tromper n'importe qui si vous devez y gagner. . . Vos affections les plus fortes s''écronlent devant vos désirs.

— Je ne comnrends pins du tout.

— Vous allez me comprendre.

Frelin .se rapprocha de Marie-Reine et lui dit d'une voix sourde, comme s'il craignait d'être entendu par d'antres que par elle :

— Le crime monstrueux duquel vous êtes accusée aura son dénnùment «es jours-ci devant la rntir d'assi.ses. Le crime est flagrant, votre culpabilité est iniontestnble, et vous n'aurez à compter sur le bénéfice d'aucune circonstance atténuante : bref, vous serez condamnée, et condamnée à mort.

Une sueur froide mouilla le front de la jeune fille; elle sentit en elle comme une glaciale infiltration.

Frelin continua :

— Et cependant, tout ce qui a été avoué ou déclaré par les uns et par les autres est insuffisant à votre condamnation. En somme, votre condamnasion e.st là.

Et Frelin montra les papiers qu'il avait devant lui.

— C'est de moi que dépend aujourd'hui votre vie ou votre mort .. Me comprenez-vous, cette lois?

Ale.xisIBouvier.

{La suite au prochain numéro.)

(Reproduction iuterdite.)

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

UNE INSTRUCTION CRIMINELLE

JULES BEAUJOINT ('

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