‹ La belle herboristeChapitre 55 sur 85 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

A l'époque où commence ce récit, en 185..., Charles Cremesse était un homme d'une cinquantaine d'années, d'une tournure élégante, et dont le regard et le sourire avaient une expression trèsvive de bonté et même de jeunesse. Architecte

^1 ) Reprodiiction autorisée pour les journaux qui ont traité avec Is Société des Gccs de lettres.

distingué, il avait longtemps végété ^etj|u avait acquis que depuis peu la récompense d'une longue dépense de labeur et de talent. Comme plus d'un de ses confrères, il avait rencontré la fortune dans la création du nouveau Paris; mais, depuis, il avait fait ce que ses amis appelèrent tout d'abord sa première folie : il s'était marié.

A cinquante ans, passe encore de bâtir, suftout si l'on est architecte ; mais si l'on se marie, on doit mettre à profit son expérience : Terreur est terrible et irréparable. Or, Cremesse s'était trompé. Cette union, cependant, n'avait pas été le résultat d'un caprice, mais bien la satisfaction d'un rêve auquel la pauvreté avait longtemps rogné les ailes, d'une ambition de cœur trop longtemps contenue. Se trouvant assuré contre la gène, se sentant encore plein d'une vigueur dont peut-être il s'exagérait l'avenir, il tenta, un peu tard, de se créer un intérieur, une famille.

Son passé sans tache, sa jolie position de fortune, son caractère s^Tupathique lui permettaient le plus heureux choix, mais à cette condition qu'il ne recherchât point, à cinquante ans, la femme qu'il avait rêvée à trente... et il n'y prit garde.

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LE» DELASSEMENTS ILLUSTRE».

Marie avait dix-sept ans à peine ; c'était la pins jolie et la plus tlangerense perscjnne que l'on puisse iniaiïiuer, nne leni nie née et formée pour le plaisir et dont tout l'être semblait respirer la passion. Vanter le len de ses grands yeux, l'éclat de son teint et la grâce délicate de ses traits ne serait rien dire de sa beauté ou n'en donner qu'une idée tausse, si l'on n'insistait sur certain cachet de sensualité vulgaire qui gâtait un peu tout cela et qui avait échappé à Cremcsse.

Un matiu du mois d'avril, vers neul heures, la femme de chambre de Marie entra chez sa maitresse. Cremesse était sorti depuis louglem|is déjà ; Marie souimeillail, penchée au bord du lit, du souimeil calme et protond des eul'anls.

La camériste, une lettre à la main, s'arrêta un instant devant elle, hésitant, puis, réllexiou laite, posa la lettre sur la table de nuit, et, n'osant prendre sur elle de réveiller sa maîtresse, en chargea les rayons du soleil matinal. Elle tira les grands rideaux des fenêtres et s'éloigna.

Uienlôl, en etfet, Marie ouvrit les yeux. Inquiète, elle chercha d'où venait cette lumière insolite, jusipi'à ce que son regard, ramené de la fenêtre éblouissante au bord de son oreiller, rencontrât sur la table la lettre qui l'alleudait.

lille la saisit d'une main avide, la parcourut, la dévora, et, à plusieurs reprises, la porta à ses lèvres; puis retomba sur l'oreiller et, de nouveau, reprit sa lecture, les yeux mi-clos, l'air souriant et heureux.

Voici cette lettre dans sa brutale naïveté. Son style, à la fois emphati([ueet vulgaire, en apprendra plus sur le caraclèi'je de son auteur que l'analyse que nous pourrions en faire nous-méme :

« Je vais doue te revoir, Marie bien-aimée. Je désespérais, je mourais, tu me rends à la vie. Combien je me repens, à cette heure, d'avoir douté de toi ! Après avoir été sacrifié, j'ai pu me croire oublié. Je ne comprenais pas toutes les servitudes qui sont les besoins nouveaux de ta vie, les scrupules qu'il te fallait vaincre, les mille empêchements créés par la surveillance jalouse d'un vieillard. La douleur rend impatient et injuste. Je désespérais de loi à la veille même de recevoir la^meilleure preuve de ton amour. Ce passé n'est donc pas mort, cette première jeunesse où nous pouvions nous jurer de nous aimer toute la vie. S'e pouvant venir à moi, tu consens à me recevoir. Oh ! merci, Marie, c'est du dévonemeut, c'est du sacrifice ! Cependant, je ne puis te le cacher, j'aurais préféré te revoir dans le milieu d'autrefois. Je tremble à la pensée de me trouver au sein du luxe dont il t'entoure. Tu n'as pas oublié l'humble logis de ta grand'mère, à Mont- . martre ! Te souviens-tu de cette matinée de mai où, te sachant seule, j'entrai pour t'apporter des roses? Je te voudrais demain telle que tu étais ce jour-là. Mais j'ai bien peur que nous ne nous trouvions changés et que nous ne causions pas aussi Irauquilleineul que jadis. Le temps nous est

bien étroitement mesuré : une heure!... C'est à peine le temps d'un long baiser.

A demain et à toujours.

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