‹ La belle herboristeChapitre 56 sur 85 · LUCIEN 1.0RI0L · texte numérisé non relu

LUCIEN 1.0RI0L

Marie, qui avait saisi cette lettre avec avidité et l'avait dévorée, — chose étrange, mais qui montre l'inconstance et la rapidité de ses impressions, — s'assoupit en la relisant et la glissa tout ouverte sous l'oreiller.

Une heure après, sa couturière étant venue, on la réveilla et l'habilla à la hâte. Cent détails futiles l'occupèrent sérieusement jusqu'à l'heuie du déjeuner.

Cremesse n'étant pas rentré, elle déjeuna seule, seule fit sa toilette, se rendit chez une amie, avec qui elle alla aux magasins du Louvre.

Là, apercevant un facteur, elle fut tout à coup saisie dii souvenir de son amant.

— Qu'ai-je fait de la lettre? se demanda-t-elle, tandis que son amie l'enlrainait à l'intérieur des magasins.

La lettre était resiée sous l'oreiller.

Klle pouvait tomber entre les mains de la bonne qui faisait sa chambre, être lue par celle-ci, ou posée sur une table et trouvée par son mari.

— Qu'avez-vous donc, Marie? fit la dame qui l'accompagnait.

Elle pâlissait.

— Je me trouve mal, répondit-elle.

— Qu'avez-vous?

— Je ne sais... un malaise... Reconduisez-moi, je vous en prie. Oh ! il me tarde d'être chez moi !

Dès qu'elle fut en voiture, elle redevint bientôt maîtresse d'elle-même ; la certitude d'être bientôt rendue chez elle, l'espoir de rentrer à temps dans sa chambre, lui rendirent un peu de calme. Mais, tandis qu'elle répondait par un sourire contraint et des paroles vagues aux questions de son amie, elle cherchait à calculer l'emploi du temps de ses domestiques depuis sa sortie et à se rappeler les habitudes de son mari. •

Ce dernier, ' sorti pour affaires, ne rentrait guère que le soir vers cinq heures. La servante qui iaisait la chambre était une grosse paysanne qui peut-être ne savait pas lire. Restait la femme de chambre... Elle lui paraissait très-dévouée, elle avait déjà eu l'occasion d'apprécier sa discrétion, et, d'ailleurs, elle pouvait la renvoyer.

Enfin, si ses prévisions étaient renversées par quelque coup du hasard, si son mari trouvait la lettre accusatrice?... Si, la lettre à la main, cet homme qui l'adorait, qui l'avait comblée déboutés, qui de son amour eût voulu lui faire un paradis, venait lui dire : Marie, vous m'avez trahi, que répondrait-elle?

Tomberait-elle à ses genoux pour implorer son pardon?... Aurait-elle le courage de lui briser le cœur en lui déclarant que son bonheur n'était dû qu'à un mensonge de chaque jour, de . chaque heure, depuis les promesses sacrées du mariage, depuis un an, et qu'elle ne l'avait jamais aimé?...

LE8 DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS

:?fi3

Oui, Marie se sentait ce triste courage.

Elle aimait Lucien.

Elle l'aimait, je dois l'f xpliqner, non comme une femme de cœur, mais avec l'ardeur aveugle de la passion.

L'amour, chez cette malheureuse femme, était tout d'imagination et de tempérament; la voix delà raison, du devoir, étant chez elle promptement étouffée. Se faisait-elle entendre?... c'était le vent sur le hrasier, l'huile sur le feu.

Lucien Loriot n'était cependant pas préférable à Cremesse. 11 lui était iaférieur sous tous les rapports, sauf sous celui de la jeunesse... et encore... affaii'e de date tout au plus, car le mari avait sur l'amant la supériorité de l'inteiligence et de l'esprit.

JJalheureusement, ce point restait lettre close pour Marie.

D'alfection, d'attachement, d'estiuie, de liens vraiment solides' et étroits... elle ne se doutait pas.

C'était une enfant affolée et perverse.

Et Cremesse avait bien fait une folie en s' unissant à cette enfant.

En traversant les boulevards, en approchant de la rue Caumartin, elle perdit un peu de son énergie, et son amie, qui, un moment^ avait espéré la fm de cet inexplicable malaise, dut se résigner à renoncer aux promenades projetées. Les deux amies se séparèrent.

Dans le vestibule de la maison, Marie rencontra le concierge.

— Monsieur est-il rentré? lui demanda- t-elle.

— Oui, madame.

— Depuis longtemps ?

— Peu de temps après votre sortie, madame. Autant de mots, autant de coups douloureux.

Le retour imprévu de son mari était un de ces hasards qui devaient frapper vivement son imagination et lui enseigner la prudence. On a souvent l'occasion de le remarquer, les mauvaises chances s'enchaînent; il y. a des dégringolades de bonheur et des catastrophes qui, de boules de neige, deviennent avalanches.

— 11 suffit que j'aie oulilié .cette lettre pour qu'il rentre et qu'il la hse, se dit-elle.

Elle monta d'un pas tremblant et sonna, non sans s'être arrêtée un instant sur le paher pour fkire appel à tout son courage.

La lemme de chambre qui ouvrit la porte, étonnée de son retour inopiné et frappée de sa pâleur, pensa qu'il lui était arrivé quelque accident.

Marie lui demanda un verre d'eau sucrée, puis, d'une voix émue :

— Monsieur est rentré, m'a dit le concierge ?

— Oui, madame.

— 11 est seul ; il travaille ?

— Je ne pense pas, madame; monsieur, en rentrant, s'est plaint du mal de tête, il était indisposé, comme vous, sans doute à cause du soleil, qui est si dangereux en celte saison. Quand monsieur est rentré, Rose et moi nous allions

faire votre chambre, mais monsieur s'y est opposé.

- — 11 est dans ma chambre? fit Marie au comble de l'anxiété.

— Oui, madame, il s'est jeté pour un instant sur le lit.

A ces. paroles, Marie blêmit jusqu'aux lèvres; ses traits s'altérèrent, elle parut perdre (connaissance.

— Mon Dieu! s'écria la camériste alarmée, qu'avez-vous, madame?... que dois-je faire?...

La syncope se prolongeant, elle courut appeler M. Cremesse.

Celui-ci s'empressa près de sa femme, et lui prit les mains avec une tendresse qui lui rendit aussitôt une partie de ses furces ; puis, la prenant dans ses bras, il l'emporta comme uiie enfant dans la chambre à coucher, oii la camériste le suivit.

Là, il s'assit dans un tauteuil, en face du ht, tout en prodiguant à Marie lès douces paroles et les caresses.

— Hefaitesle lit, Thérèse, dit-il.

Marie tressaillit de frayeur. Cet incident menaçait de la perdre; la lettre allait rouler sur le parquet.

— Non, fit-elle, non, je me trouve mieux. Thérèse s'arrêta indécise.

— Donnez-moi mon flacon de sels, je vous prie, ajouta-t-elle adroitement, pour éloigner la femme de chambre.

Puis à son mari, avec une voix dolente et câline :

— Tu vois, mon ami, je suis mieux ; ce n'était rien. Je suis honteuse de t'avoir alarmé pour si peu : un étourdisseinent. Porte-moi sur mon lit, n'est-ce pas ? et dans une demi-heure, si je puis sommeiller un peu, je serai tout à fait remise.

Cremesse porta Marie sur le lit, et celle-ci, tàlant sous l'oreiller, sentit avec une joie indicible" la lettre de son amant.

Soudain le sang afflua de nouveau à ses joues, ses traits se détendirent, elle ferma les yeux.

Son mari, qui la couvait du regard, s'arracha à sa contemplation et se retira pour la laisser reposer.

Et Marie sourit du , sourire d'un enfant méchant qui vient de faire un mauvais tûur. '

Moins d'une heure après, Marie était debout, remplissant l'appartement de son oisiveté affairée et bruyante ; la lettre était brûlée, le danger avait disparu. Marie ne voyait dans cette situation périlleuse qu'un attrait de plus.

Marie aimait Lucien, ai-je dit; mais au bout d'un an, si elle eût été sa femme, elle l'eût trompé.

Elle l'avait peu connu ; il n'avait été pour elle que ce don ami naïf, à la fois audacieux et timide, ardent tsl extatique, qui guette tout un jour an

ItHLASSEMENTs 1 1. L IsT i;iv-

fùte-à-lL-to de quelques minutes au coiu d'une rue déserte, sous la pénombre d'une porte, et noie un baiser t'urlii dans un déluge de paroles incohérentes.

Jusqu'au jonr de son m;mau;e, elle ne l'avait pas aimé autrement ; mais depuis, Lucien l'avait obsédée, et le souvenir de cette première inclina- I ion, de ces primevères de l'amour dont le parfum iloux et capiteux n'avait été respiré qu'à la déroijée, inquiétait son imagination et troublait son cœur.

Autrelois , Lucien chuchotait avec elle dans l'ombre. Elle irissonnait de frayeur autant que de |oie à sou approche. Recevoir un billet, y répondre, étaientalors des sujets d'émotions puissantes, r.lle regrettait ce mystère. Les toilettes et les bijoux qu'elle recevait de son mari lui causaient moins de joie que le bouquet de six sous que Lucien lui donnait, le soir, dans la rue, en cachette.

Ouant à l'intelligence supérieure de son mari, elle n'était d'un esprit ni assez grand, ni assez cul- I ivé pour le comprendre; et Cremesse ne se doutait uuère que ce qui plaisait le plus à sa femme était sa moustaclu' fine, sa haute taille, sa tournure distinguée et l'œuvre de son tailleur.

Combien de gens adorés seraient tout confus s'ils savaient ce qui aux yeux de la femme aimée (Constitue leur plus grand mérite !

Enfin, nous l'avons dit, Loriol avait sur Cremesse l'avantage de la jeunesse.

Plus d'une fois depuis son mariage, Marie, par des amies charitables, avait été invitée à deviner l'étonnemi'nt que causait dans le monde la dis- \tropûrtion d'âge entre elle et son mari.

Les meilleures amies en souriaient; les plus perfides avaient l'air de la plaindre ; d'autres en paraissaient inquiètes.

Un autre amour n'eût pas existé, qu'il eût été ' ' ainsi inventé. Chacune s'ingénia à faire comjirendre indirectement à la pauvre petite sacrifiée que les liens qu'elle venait de contracter devaient être pour elle des chaînes pesantes.

De son côté, Lucien, plus épris que jamais, avait remué ciel et terre pour se rapprocher de Marie. I5etenu par la pauvreté en dehors du monde qu'elle fréquentait, il avait cherché à la voir au spectacle, à la promenade, dans les concerts, à l'église; puis, il s'était enhardi à lui écrire.

Bientôt les anciens billets emphatiques et les anciens bouquets de violettes étaient parvenus à rejoindre « sa bien-aimée. »

Ainsi se réunissaient tous les ^éléments nécessaires à un de ces drames domestiques qui viennent en cour d'assises étaler leurs lalessures sanglantes.

La sécurité de Cremesse, faut-il le dire, était parfaite. Il considérait sa femme couîme une enfant gâtée, il est vrai, mais comme une enfant.

Un an auparavant, Marie était une pauvre orpheline qui vivait avec sa grand'mère dans une rue obscure de Montmartre. Sa mère était morte en la mettant au monde ; son père , employé à

quinze cents francs, ne lui avait laissé aucune ressource.

Lorsque Cremesse 4'avait rencontrée pour la première fois, elle sortait de chez une entrepreneuse et s'en retournait chez sa grand'mère avec l'ouvrage qui devait, au bout d'une semaine, lui être payé une vingtaine de francs.

Elle était pâle, fatiguée, mal vêtue.

Cremesse, qui avait connu la misère, et qui, artiste dans l'âme, savait deviner la beauté sous les loques, s'intéressa à cette jeune ouvrière ; il s'enquil de sa situation, de son passé.

Il avait tant soufl'ert alors qu'il était jeune, inconnu, travaillant à bas prix pour les architectes eu renom, qu'il devait être sympathique à cette beauté minée par le labeur ingrat de la misère. Devenu riche en peu d'années, songeant à jouir de sa fortune et à récu[)érer le temps perdu, il eut le malheur de rencontrer Marie et de s'éprendre; de cette jeune fille.

Un samedi , tandis qu'elle était sortie pour aller reporter son ouvrage, il fut trapper à la porte de la grand'mèr.e... •

Celle-ci le regarda comme un ange tombé du ciel. Elle avait soixante-quinze ans, elle le trouva tout jeune; elle était misérable, elle fut éblouie.

Quant à sa fille, étonnée, curieuse, avide de toilettes, d'air, de soleil, de nouveautés, séduite aussi par la fortune, elle se laissa marier presque sans songer à Lucien.

Le mariage , pour certaines femmes , n'est qiî'une cérémonie indispensable : l'avenir est réservé .

Marie s'était vite faite à sa vie nouvelle, et, contrairement à ce qu'on pourrait croire, avait, au bout de quelques mois, complètement oublié sa condition première.

La petite chambre à papier bleu, dont lui parlait Lucien dans sa lettre, cette chambre où si souvent elle s'était couchée en grignottant une croûte de pain sec, ne lui apparaissait plus qu'à travers une sorte de prestige romanesque et poétique.

En un an, avec une facilité toute féminine, la petite ouvrière s'était crue grande dame.

Elle se lût volontiers parée pour recevoir Lucien et ce ne fut qu'à regret qu'elle se plia au caprice qui la voulait sans coiffure, en toilette de matin ; ses dentelles l'en consolèrent à peine.

Le lendemain, levée de bonne heure, presque aussitôt après le départ de Cremesse , que ses affaires appelaient hors Paris, Marie éloigna ses domestiques sous différents prétextes et attendit Lucien, auquel elle lut ouvrir elle-même. Celui-ci ne put dissimuler tout d'abord le trouble qu'il ressentait en traversant plusieurs pièces de l'appartement où tout lui parlait d'un rival heureux et légitime, et crut remarquer que Marie tirait quelque vanité du luxe dont elle était entourée.

JCLES BEAUJ91HT.

{La suiU au prochain numéro.]

LE^5 DELASSEMENTS ILLUSTRES.

L'AIVIOUR EN PARTIE DOUBLE

RÉGINE ET GENOFSA

C» D'AMEZEUIL

(voir a l'AllTlR DU ti" i'Ôi)

CE QUI SE PASSAIT RUE DE SORBONNE ET RUE DE LA BRUYÈRE PENDANT l'aBSENCE DE M. DE KERGALL [suitc] .

Joannic, qui, nous l'avons dit, venait souventla voir, ne comprenait rien aux fantasques revirements de son esprit, et vainement il cherchait à savoir. Genofsa se refusait impitoyablement à lui faire connaître la cause de son chagrin.

Après la promenade à Bicêtre, il crut comprendre, à quelques mots échappés à la jeune fdle, que Yann, seul, devait être la cause de tout ce changement; mais comment et de quelle manière? voila ce qu'il ne put s'expliquer.

Yann, cependant, lui semblait toujours de plus en plus désireux de revoir sa Genofsa, et jamais il le lui écrivait du moins, il ne laissait passer deux jours sans donner de ses nou\^llfts à sa chère aimée.

Une chose encore chagrinait M. deKernevelan, c'est que Genofsa, placée sans doute sous une influence d'autant plus puissante qu'on la connaissait moins, semblait de plus en plus s'éloigner de lui, et mettre, pour ainsi dire, le même soin à l'éviter, qu'autrefois elle en mettait à rechercher sa présence.

Un soir, que Genofsa lui avait paru plus triste que de coutume, il voulut enfin l'amener à une définitive explication, et^ dans ce but, il aborda tranchement la position.

— Genofsa, lui dit-il, vous soulfrez, et c'est bien en vain que vous cherchez à dissimuler cette souffrance, je la devine dans vos moindres paroles, je la retrouve dans vos plus petits gestes.

Au lieu de répondre, la jeune fille se mit à fondre en larmes.

— Ne suis-je donc plus votre ami, continua Joannic en lui prenant la main, ne voulez-vous pas me confier vos chagrins ?

— Ah ! pourquoi Yann est-il parti ?

— Que voulez-vous dire?

■ — Que je suis bien malheureuse ! et ses larmes redoublèrent.

— Je ne vous comprends pas, Genofsa ; expHquez-vous plus clairement, je vous en conjure.

Page 1