‹ La belle herboristeChapitre 57 sur 85 · I. Voir les Amours de contrebande · texte numérisé non relu

I. Voir les Amours de contrebande

— Ne m'interrogez pas, Joannic, je ne puis ni ne veux vous répondre.

En entendant ces paroles, M. de Kernevelan sentit naître un doute dans son esprit.

— Est-ce que Yann... se dit-il, mais non... c'est impossible... c'est une noble et loyale nature... et je ne puis supposer...

Genofsa, qui l'avait entendu, hocha tristement la tète.

— Vous vous êtes trompée, Genofsa, lui dit-il, il vous aime toujours, j'en jurerais sur mon salut éternel.

— Il ne m'aime plus, dit-elle, en essayant d'élùulfer les sanglots quilui montaient à la gorge.

— Lui, ne plus vous aimer, mais vous ne le pensez pas ! Ne savez-vous donc pas que son plus ardent désir est de vous revoir; que ses moindres pensées sont pour vous, que son cœur est plein de votre souvenir?... Lui, ne plus vous aimer 1...0h ! ne parlez pas ainsi, Genotsa, car c'est blasphémer la plus sainte et la plus pure de toutes les affections.

La pauvre enfant éclata plus fortement en sanglots.

— Il ne m'aime plus, répéta-1-elle.

— Qui a pu vous dire?...

Genofsa, voulant sans doute échapper à son émotion, se leva subitement, et tendant la main à Joannic :

— Vous êtes mon ami, n'est-ce pas, M. de Kernevelan ? eh bien ! si vous voulez me faire plaisir, qu'il ne soit plus, entre nous, question de M. de Kergall.

— Mais... voulut répliquer Joannic, étrangement surpris d'une semblable déclaration.

— Je vous en prie, et, au besoin, je vous en conjure.

.Joannic resta abasourdi, et ilyavait réellemenr, de quoi perdre la tête en présence d'une position aussi fausse que celle qui lui était faite en ce moment.

Il ne savait en effet que résoudre.

Il comprenait bien que Genofsa aimait toujours M. de Kergall d'un amour aussi profond, mais pourquoi donc alors se refusait-elle si positivement à en parler, et pourquoi surtout cette accusation d'oubli portée contre son ami ?

Soudain, il se frappa le front.

— Triple sot que j'étais, se dit-il, et M. de La Burgotière que j'oubliais !

Se levant alors à son tour, et saisissant la main de la jeune fille.

— Genofsa, lui dit-il gravement, prenez garde au piège tendu sous vos pas !

— Un piège ? que voulez-vous donc dire?

— Prenez garde ! vous dis-j.e, et fasse le ciel que vous ne vous repentiez pas un jour bien amèrement d'avoir un seul instant douté du cœur de M. de Kergall.

Et, après l'avoir saluée froidement, il prit son chapeau et s'éloigna vivement, la laissant étourdie, confondue de ce qui venait de se passer.

Abandonnons maintenant la rue de Sorbonne

2;Cr.

LE? DÉLAS5EMENTFÎ ILLIJST HT-:?».

pour nous transporter rue de La Bruyère, auprès de madame de Castel-Brancio.

l.o temps était Iroid, la ueitro tombait drue et serrée, poussée par un vent violent du nord, qui la faisait s'amonceler et recouvrir le sol d'une cou c lie épaisse.

Frileusement pelotonnée sur une causeuse placée au coin du foyer, la comtesse Régine regardait les flocons de neige heurter les vitres de son boudoir, en produisant ce petit crépitj?ment, signe certain de l'àpreté de la bise qui soulfle au dehors.

Cette occupation n'était probablement pas dos plus intéressantes, car la jeune femme s'agit'iit sur son siège, Irappait du pied, chillonnait fébrilement les magniflques dentelles qui ornaient son peignoir de satin rose, garni de jais, et donnait, en un mot, tous les signes d'impatience qui témoignent du di^sappointement ou de l'ennui.

Un grand changement s'était produit dans toute la personne de la comtesse, depuis le jour oh nous l'avons aperçue pour la deniière fois, et ce changement se taisait non-seulement remarquer au moral, mais encore au physique.

Ses traits, en elfet, nous apparaissent singulièrement altérés; ses yeux sont cerclés de bistre, ses yeux, jadis si beaux et qui semblent, en ce moment, n'ayoir d'autre éclat que celui de la fièvre; une pâleur mate a remplacé l'incarnat ii frais de ses joues; de légères, rides se montrent insolemment au gr;ind jour, et la pauvre enfant parait complètement insoucieuse de dissimuler leur présence. Ses belles mains se sont affilées plus encore, et semblent diaphanes tant elles sont maigres. La tristesse est peinte sur ce visage •où naguère le sourire paraissait éternellement stéréotypé ; et ces lèvres, autrefois si rieuses et si bien laites pour appeler les baisers que prodiguent et l'ivresse et l'amour, se<;rispent pâles et décolorées.

Régine, eu un mot, n'est plus maintenant que l'ombre de la comtesse de Castel-Brancio.

Seule, en ce moment, dans ce boudoir qui avait été le muet témoin de son bonheur, Régine sentait des larmes perler à sa paupière, et, malgré elle, sa pensée se reportait vers cette époque de sa vie, où, insouciance et légère, elle vivait au jour le jour, heureuse d'un présent qui lui faisait oublier l'avenir et dédaigner un passé, qu'elle regrettait à cette heure, de douloureuse angoisse.

Et cependant, de la souffrance même qui torturait son cœur, se dégageait comme une sorte d'acre jouissance, au milieu de laquelle se complaisait son esprit ; elle s'y plongeait pour ainsi dire tout entière; elle la savourait à longs traits; puis, soudain, épuisée, anéantie, elle relevait violemment la tète et se laissait aller à toutes les ardeurs de sa fière nature, à tous les emportements de son indomptable caractère.

' Ceux-là seuls qui ont aimé pourront comprendre cette singulière antithèse, et s'expiii^ucr ces bizarres contradictions qui métaniorphosent

le cœur, et en changent complètement la nature et l'essence -

Régine, la vierge folle, ne connaissait de l'a- -mour que ce langage brutal qui s'adresse aux sens, et n'amène après Inique dégoûts et satiété ! Jamais sa pensée ne s'était un seul instant arrôlée sur cet autre amour aux chastes expansions, dont les maïnéliques ettluves pénètrent l'homme jusqu'à la moelle des os; jamais son âme n'avait été éclairée de ces célestes rayons, qui font qu'ici-bas l'homme oublie, et' que, par le fait même de cet oubli, il rencontre le bonheur, mythe insaisissable pour tant de gens.

Du jour où cet amour s'était glissé dans son cœur, la vie lui était apparue sous un jour tout nouveau, ou plutôt, à partir de cet instant, elle s'était sentie vivre; les illusions, compagnes obligées du Dieu de Cythèrc, étaient accourues en ioule, en répandant autour d'elle un paifum si violent, qu'entièrement enivrée, elle avait oublié ce qu'elle avait été, et que, pour ainsi dire complètement régénérée par l'amour, eUe s'était vue renaître à une vie"houveIle.

Mais après quelques heures d'un bonheur^ hélas! trop court! les ténèbres les plus profondes avaient tout à coup succédé à la lumière, et cette fois le désenchantement avait été si terrible, que Régine avait voulu mourir! ! !

INe comprenait elle pas, avec cette secrète intuition qui semble l'apanage de la femme, qu'entre elle et son amant s'élevait une barrière infranchissable, et d'autant moins facile à briser qu'elle s'étayait sur un amour et plus cliaste et plus pur!

Oh ! combien alors, dans ces terribles alternatives de tistesse et de dégoût, elle eût voulu se trouver en présence de cette rivale, pour lui lancer à la face toutes les injures qui lui montaient du cœur aux lèvres, et pour pouvoir se venger d'elle comme sait.se venger une femme, c'est-àdire en distillant goutte à goutte ce venin qui déborde de tout son être, et en la livrant, à son tour, à toutes les tortures de la jalousie la plus effrénée!

Mais le calme venait-il à succéder à la tempête, elle versait alors un torrent de larmes, et bien loin de maudire cette ennemie de son bonheur, elle souhaitait ardemment de la voir, et dùt-elle marcher à deux pieds sur son propre cœur, elle eût voulu la piner à, deux genoux de donner à cet ami, SI cher, le bonheur qu'elle s'avouait indigne de lui faire goûter.

Ces alternatives, sans cesse répétées, de colère et de douceur, ~ avaient singulièrement aigri le caractère de la pauvre enfant, et si fortement réagi sur sa propre nature, que peu à peu tous ses amis l'avaient délaissée, ne voulant ou ne pouvant subir les inégalités de son humeur.

Seuls. Imnnir et '1. l'otel étaient restés quand mù ..;■ ■>--. ,:i»miiieusaux ordinaires de l'hôtel delà lue de La Bruyère, mais si l'affection sincère que M. de Kernevelan portait toujours à la belle recluse, l'avait empêché de rompre avec elle, U

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

■nGi

n'en était pas de môme pour le petit M. Potel, et nous allons faire connaître les principaux motifs des fréquentes visites qu'il rendait à la comtesse de Castel-Brancio.

ou M. POTEL COMMENCE A JOUER CARTES SUR TARLE.

Depuis longtemps déjà la nuit était venue et Régine ne songeait nullement à faire apporter de la lumière, quand un violent coup de sonnette vint la faire tressaillir des pieds à la tète. ^ — Enfin ! dit-elle, le voilà !

Un instant api es, le beau La Burgotière était introduit dans le boudoir.

— Bonsoir, chère belle, fit-il en minaudant, comment vous portez-vous aujourd'hui?

Sans lui répondre , Régine donna l'ordre à son valet de chambre d'allumer les bougies.

— Comme vous êtes pàle^ chère, reprit le petit homme, étonné de l'état de souil'rance delà jeune femme.

— Asseyez-vous, La Burgotière, fit Régme, sans paraître se préoccuper de l'interpellation du baron, et dites-moi ce qu'enfin vous avez appris?

M. de Là Burgotière rpgarda la jeune femme, dont l'agitation lébrile se traduisait dans les moindres mouvements, puis, s'armant d'une ]iiucette, il se mit gravement à tisonner.

— Répondez, je vous en conjure, ne Aboyezvous donc pas mon impatience? par pitié ! ne me faites pas plus longtemps languir.

Se relevant alors avec une lenteur calculée, le jeune homme remit les pincettes à leur place, se mira dans la glace, rétablit l'harmonie de sa chevelure, puis, d'une petite voix flùtée, murmura :

— Hélas! chère belle, "que puis-je donc vous apprendre !

— Louis, vous me ferez mourir !

— Moi!... osez-vous donc m'accuser ainsi d'un pareil crime de lèse-galanterie, mais bien loin de souhaiter votre mort, je fais, au contraire, les vœux les plus ardents pour votre parfaite conservation.

— Voyons, La Burgotière', terminons une bonne fois cette plaisanterie, et parlons sérieusement. Vous avez appris quelque chose et vous refusez de m'instruii*e, ou plutôt vous voulez me faire acheter votre secret. Lh bien, je suis prête à le payer; à quel prix l'estimez-vous?

— Voilà, certes, une vilaine parole, Régine, reprit M. Potel , dont la physionomie devint subitement sérieuse,. et cependant, cette fois encore, je ne m'en fâcherai pas. /

Faisant alors un pas vers la jeune femme, il lui prit la main, et, en scandant, pour ainsi dire, chaque parole, il ajouta :

— Vous voulez que je m'explique franchement avec vous, eh bien, je suis prêt à le faire.

Après cet exorde, le charmant petit jeune

homme alla prendre un fauteuil, l'approcha du siège de Itégine, puis, tirant un cigare de sa poche:

— V^ous permettez? dit-il..

Kt sans même attendre la réponse de la jeune femme, il l'alluma, s'étendit ensuite sur son tauteuil, croisa les jambes, se releva, s'étendit de nouveau, puis, sûr enfin d'être commodément assis, laissa négligemment tomber du bout des lèvres ce simple mot:

— Causons.

En toute autre ciixonstance, lafière Régine eù( depuis longtemps déjà fait jeter le petit homme à la porte, mais, nous l'avons dit, la belle courtisane n'était plus que l'ombre d'elle-même ; aussi se contenta-t-elle de hausser dédaigneusement les épaules, en répétant elle-même :

— Causons.

Un instant de silence suivit cette entrée en matière. Nos deux personnages semblaient en ce moment s'obsei'ver mutuellement, tout en dressant leurs batteries, l'un pour l'attaque, l'autre pour la défense.

Ce fut iM. Potel qui, le premier, engageal'action.

— Vous m'avez prié, chère, de m'expliquer franchement, et me voici prêt à le faire; mais nous allons, si toutefois vous y consentez, jouer cartes sur table; permettez-moi cependant de vous aimoncer, tout d'abord, une nouvelle cjui, j'en suis convaincu d'avance, ne peut manquer de vous intéresser au plus haut point : Régine, je suis amoureux !

— Vous"'' ne put s'empêcher de répondre la vicomtesse, en haussant imperceptiblement les épaules.

— Hélas! oui, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, je suis amoureux,, et amoureux comme un fou.

— Vous! vous! répéta-t-elle en haussant la vuix, allons donc, c'est impossible.

— Et pourquoi pas? n'ètes-vous pas vous-même le jouet du petit dieu malin de Cythère? persifla le petit homme en se dandinant, je ne vois donc pas la raison...,

— Et! que m'importent vos amours!

— Pardon, chère, mais je trouve au contraire qu'il vous importe beaucoup d'apprendre que moi aussi je suis prêt à sacrifier sur l'autel de Vénus, et pour peu que vous consentiez à m'accorder quelques instants d'attention, je vous convaincrai pleinement, j'en ai la ferme conviction, de la vérité de cette assertion.

— Parlez donc, je vous écoute.

— Aimez-vous les apologues, Régine ? je vais vous en conter un.

La jeune femme ne put retenir un geste d'impatience.

La Burgotière continua sans paraître le remarquer.

— Dans un pays, que je juge inutile de vous nommer, vivaient deux jeunes gens, beaux tous deux, et qui, à l'exemple des pigeons de la Fontaine, s'aimaient d'amour tendre,

•2;'tiS

i.i:s i)1-:la.ssp>ment!^ illustres.

L'un d'eux, le jeune homme que j'appellerai Léo, fut un jour amené par le hasard, ou plulùt par la fatalité, auprès d'une de ces créatures perdues, dont l'amour, au rebours de l'hospitalité écossaise, se vend et ne se donne pas, et cette créature, en qui, probablement, tout sentiment d'honneur n'était pas complètement éteint, s'éprit d'une folle passion pour le pauvre pigeon égaré loin du nid, et sut si bien employer les ruses et les artifices, que l'infortuné Léo crut, lui aussi, éprouver un sentiment qu'intérieureuieni, j'en suis certain, il désavouait.

Or, le hasard, — avouez que parfois il fait bien des choses, — or donc, le hasard voulut qu'un certain Pepe, ami de Léo aperçiH un jour Rita, le pauvre petit pigeon délaissé, tpii, seul alors, roucoulait auprès du nid abandonné. .

("■ D'ÀMEZEUlr,.

(La suite au prochain numéro.)

;Repro3action interdite.)

SEMAINE DRAMATIQUE

Ilurrah! les morts vont vite , disait la ballade de Burger ; les auteurs du dix-neuvième siècle ont changé tout cela, et, grâce à \BL d'Ennery et .Fuies \'ernc, on peut s'écrier maintenant : Ilurrah ! les vivants vont vite!! H[ue de \" , bon Dieu ! ((uelle drôle de chose que la Uuigue française !i. .Mais arrivons à notre mission de racontage.

Le Tour du monde en ^<0 jours, tel est le titre du grand ouvrage que la Porte-Saint-Martin vient de faire représenter le 7 novembre.

Le premier tableau se passe au clul) des Excentriques de Londres Excentric-Cluh\. Aa moment où se lève le rideau pour la première fois, les excentriques causent d'un.vol de deux nxllons commis à la banque de Londres. Le voleur doit être loin, et il devient dès lors impossible de le retrouver. Le monde n'est pas si grand, s'écrie M. Philéas Fogii-, *t je piwie d'en faire le tour en 80 jours; le pari est accepté et Philéas part.

Le deuxième tableau nous conduit à Suez. Nous ne vous raconterons pas conniient un Américain blacboulé au club des Excentriques par la faute de Pbiléas, vint entraver ses projets et devint plus tard l'inséparable de son ennemi; comment un directeur, trompé par une similitude de signalement, confond Philéas avec le voleur de la tenque et veut le faire arrêter ; cela nous conduirait plus loin que l'espace dont nous disposons; suivons seulement les voyageurs.

De Suez, nous passons dans les Indes, où nous trouvons la veuve d'un vieux rajah, prête à monter isur le bûcher de son royal époux, et sauvée de cet

alTrcux supplice par Philéas et Alcibiade, aidés du domestique Paasepartout. Nous voyons la grande pagode de Bundel Kund, un clief-d'œuvi'e de décoration ; puis Calcutta, et plus lard Bornéo, avec sa grotte pleine de serpents, une des curiosités monstrueuses du tour ilu monde. Au tableau suivant: nous assistons au ballet olïerl par Naskahiva en l'honneur de son ancienne, souveraine. Le ballet est admirablement réglé, mais il est bien peu motivé ; mais (iu'iin])orte y il est d'un effet saisissant et les applaudissements nous prouvent qu'il n'y a rien qu réussisse au théâtre connue un charmant intermède, quelque mal jjlacé qu'il puisse être.

Le tiar-rooni à San-Francisco ne sert guère qu'à donner le temps de placer le splendide décor des Montagnes Rocheuses; avec atUujue du train par les Peaux-Rouges. Ceux-ci sont repoussés et les voyageurs continuent leur route. Dixième tableau; ■ le port de Kearney, un port inutile, mais amenant la cabine de l'Uenrietta, où les voyageurs enfin trant|uilles font voile pour Liverpool. Puis, tout à coup, comme changeaient, l'Uenrietta a marché et se trouve en vue de Liverpool allant à pleine vapeur. Voilà le pont du navire avec tous ses agrès. l*hiléas, qui a acheté le Ijateau et en a pris le commandement, s'aperçoit que le charbon va nianiiuer; il lait jeter dans le brasier la passerelle, les bordages, tout ce qu'il trouve de bois disponible, jusqu'à ce que la machine, trop chauffée, éclate et engloutit navire et passagers. Le douzième tableau nous montre la pleine mer avec les malheureux naufragés s'accrochaul aux épaves.

Nous voulons bien que Philéas ait parié, un million, ce (pii en vaut la peine : mais il a paru à tout le monde sacrifier bien légèrement la vie d'un équipage tout entier à sa vanité de parieur.

Le quatorzième tableau nous fait retrouver nos ])rincipaux peisonnages dans un hôtel de Liverpool, et enfin le quinzième nous montre le nouveau palais du club des Excentriques et la fête offerte à Philéas Fou'i;-. qui est parvenu, non sans peine, à gagner son pari .

Décors splendides, interprétation excellente, en tôle de laquelle il tant ^placer MM. Dumaine, Lacressonnière et Alexandre ; ballets féeriques , costumes d'une vérité indiscutable ; en voilà plus, .qu'il n'en faut pour assurer au Tour du monde un succès de plus de 80 jours.

Nous nousapercevons qu'à force d'avoir suivi Philéas Fogg dans ses pérégrinations, il nous reste à peine la place poui' signaler le succès du nouveau Théâtre lyrique et dramatique de la place du Chàtelet. La salle, qui est une des plus jolies et des plua confortables de Paris, a été fort appréciée. Quant au bon vieux mélodrame de Ponson du Terrail , /a Jeunesse du roi Henri, il a fait grand plaisir et promet une bonne série de fructueuses représentations. Nous ne ferons pas à nos lecteurs l'injure de leur raconter cette grande histoire de cape et d'épée qu'ils connaissent certainemefit aussi bien que nous.

Alphonse Bahalle.

Le Géianl : J. tiOVqVETTE.

Pa'ris. — Typ. Wald«r, ru» de l'Abbaye 22.

Le Numéro : 10 centimes.

iï) Novembre lb74^

rl«)P^^I

PARIS

SOMMAIRK. — lia Belle Herboriste , par Alexis Bouvier. — Une instruction ciiminelle, par Jules Beaujoint. — la' Amour en paitie double, par C^ d'Âmezeuil. — Semaine théâtrale, par Alphonse Baralle,

PRIX DE L'ABONNEMENT

UN AN SIX U0I8

Paris 8 fr.

Départements. . 10

CiHAIVD ROMAN SiTOrVEAlI

Par ALEXIS BOUVIER

Friquet était son pien ier amour»

ENTRE LOUPS {suite).

— Achevez, dit Marie-Rdne.

— Tout à l'heui e, je vous ai dit que vous n'étiez pas une niaise qui sacrifie aux préjugés sociaux; vous avez débuté dans la vie par le côté mauvais, et vous êtes mauvaise. Je ne suis pas un rêveur qui veut faire un ange de la femme qu'il aime. Je \e.\\X la femme seulement^ qu'importe ce qu'elle est, c'est mon imagination qui lapuiifie.

L'œil ardent de Maiie ne quittait plus celui de Frelin. '

LES DÉLASSEM'ÊNTS ILLUSTRÉS.

— Enlin ! lit-elle.

— Enfin ! J'aime Marie-Reine Chantai Lavandière, je lui donnerai la vie et veux qu'elle me la consacre...

— Et vous brûlez cette lettre?

— Non pas. Je garde celte lettre ; mais je la tiens secrète... •

— J'accepte, fit Marie-Reine.

— Ce n'est pas tout, continua Frelin.

— Quoi donc encore?

— J'ai dit que j'avais deux ambitions, la moindre est satisfaite.

— Quel est l'autre?

— Je vous ai dit que j'aime mon métier en artiste; tous les agents mis depuis quatre ansàJa recherche de Friquet ont échoué, et je veux avoir le bénéfice de cette capture.

— Vous voulez que je vous livre Friquet ?

— Oui !

Marie-Reine resta quelques minutes pensive, puis :

— Si vous avez Friquet, l'accusation portée contre moi reprend toute sa gravité.

— IS'on, je n'arrête pas votre complice; je veux arrêter le conspirateur enragé, celui que les Anglais nous envoient tous les mois, pour entretenir les complots légitimistes.

— Et quelle peine encourt-il?

— La plus douce cju'on puisse rêver : il sera enfermé et mis à notre disposition pour nous renseigner sur les tentatives qui se renouvellent sans cesse.

— Et si je refusais de souscrire à ces propositions?

— Que diable me demandez-vous là?

— Je vous demande ce que vous feriez ; il est des choses auxquelles on tient plus qu'à la vie.

— Ah ça, mais je suis donc un niais, fit Frelin pensant tout haut, jevousavais donc mal jugée... Mais vous n'êtes donc pas une intelligence ?

— Et vous ne croyez pas que dans une nature, si mauvaise qu'elle soit, il ne se trouve un coin pur?

— Je ne crois pas à ça. Le fruit gâté est pourri de la pelure au pépin. ;

— Li\Ter Friquet ! savez-vous que c'est la çeule affection qui me soit restée.

— C'est une affection adroite qui ne garde que le bon pour elle.

A ce mot Marie-Reine releva la tête. Ce que ^'«nait de dire Frelin était vrai, et elle n'y avait jamais pensé. Friquet l'avait honteusement placée chez Trumeau. Là elle servait plus le but de Friquet qu'elle-même, ce qu'elle avait arraché de Trumeau, c'est à Friquet qu'elle l'avait confié... Alors une idée lui traversa le cerA^eau : peut-être Friquet lui avait-il conseillé le crim^ pour se débarrasser d'elle... C'était horrible, mais elle sentait que c'était vrai. Depuis qu'elle était en prison, elle n'avait plus entendu parler de lui et elle le savait assez adroit lorsqu'il le voulait pour lui iiaire parvenir un mot d'affection. En deux se-

condes foutes ces pensées lui traversèrent le cerveau. Frelin lui disait : .

— Si vous refusez ce que je vous demande, demain, au matin, je dépose mes rapports et la lettre, dans deux jours votre jugementcommence. Je soir môme vous êtes condamnée, et au premier beau jour, vous amènerez du monde sur la place de Grève.

ftlarie-Reiue mit ses deux mains devant ses yeux pour se dérober à l'évocation de Frelin, et répondit vite :

— Jaccepte, j'accepte.

— Le soir de votre sortie de prison vous m'appartenez !

— Oui !

— Nous nous mettons à l'œuvre pour retrouver Friquet.

— Et le jour où Friquet est hvré, le soir, les pieds sur les cheuêls, vous jetterez au feu la lettre que vous lui adressiez.

— C'est conclu. ^

. Marie-Reine tendait la main, mais Frelin. l'attira vers lui et, enlaçant sa taille, il la serra sur sa poitrine et l'embrassa. Marie-Reine rougit et s'échappa de l'étreinte.

Frelin appela, les guichetiers parurent.

— Reconduisez l'accusée. Je vais écrire ici; à cinq heures, la voiture et les gendarmes viendront pour le trausfèrement; vous m'éveillerez.

Marie-Reine fut reconduite à sa cellule.

Dès que Frelin fut seul, il refit tous ses rapports.

A cinq heures, on vint dire que la voiture attendait ; il monta à côté de Marie-Reiiie, et vingt minutes après il livrait sa prisonnière aux guichetiers de la Conciergerie.

Se rendant alors au bureau, il remit la copie d'un interrogatoire.

— Eh bien ! lui demanda le magistrat de^ûreté, avez-vous du nouveau ?

— Non, monsieur, et je suis convaincu que cette fille est innocente.

Ui

PAljVRE PÈRE.

Le magistrat dit alors à- Frelin :

— Vous allez rester près de moi, je vien-î Je faire transférer Trumeau delà Force à la Conciergerie, sitôt qu'il sera arrivé, il doit ni'ètre amené.

— Justement, les derniers renseignements que j'ai obtenus de la fille 'Chantai vous pourront être utiles.

Quelques minutes après, on vint annoncer au magistrat que le prisonnier venait d'être écroué. . — Qu'on l'amène, dit-il.

Frelin se plaça derrière le magistrat, de façon à pouvoir, sans "se déranger, lui parler à l'oreille.

Trumeau fut introduit, le pauvre homme était

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

bien changé ; ce n'était plus le petit bourgeois à l'air gai, aux joues roses, aux lèvres riantes; l'œil était cerné et sans flamme, les joues amollies étaient pâles, et un pli triste crispait les coins de la bouche.

— Trumeau, dit le magistrat, vous allez, dans quelques jours, comparaître devant le tribunal; c'est aujourd'hui le dernier interrogaloire que vous allez subir... encore une fois, dites toute la vérité.

— Monsieur, depuis le premier je n'ai pas dit au^tre chose, répondit tristement Trumeau : je ne sms pas coupable.

— Kous ne reprendrons pas les laits sur lesquels vous avez été interrogé.

— Et que j'ai niés, et que je nie.

— De nouvelles charges arrivent contre vous.

— Parlez, monsieur, fit Trumeau d'un air indifférent.

— D'abord, la déposition du citoyen Caron, officier de santé, requis par vous pour soigner votre enfant.

. — C'est cet homme qui est la cause de tout : il a soigné ma fille.

^ — Votre fille n'est pas morte faute de soins, Tautopsie du cadavre ne laisse aucun doute sur l'empoisonnement par l'arsemc.

« Le citoyen Caron déclare, qu'étourdi par ce malheur si imprévu, il se rendit chez vous, cherchant vainement à s'expliquer cette mort subite. Arrivé chez vous, vous lui avez dit sans émotion: « — Montez vite dans la chambre de ma fille.» « Sortant de cette chambre, il vous a dit : «—Cette mort m'effraie; il faut que j 'aille faiw au magistrat de sûreté ma déclaration ; l'honneur vous commande impérieusement d'y venir avec moi...»

« Vous avez refusé de vous y rendre en ajoutant :

« — Cela serait un embarras, coûterait des frais, et je ne suis pas riche; que dira, que pensera le quartier? Nous verrons demain. » Trois fois consécutives, invité par lui a le suivre chez le magistrat de sûreté, vous avez constamment refusé. Qu'avez- vous à répondre ?

— Moins les propos de mauvais goût qu'on me fait tenir, cela est absolument vrai ; comment vouliez-vous que je croie à un crime chez moi?... Je croyais à un accident, à une mort, hélas ! trop fréquente chez les jeunes filles de l'âge de ma fille, qui ne sont pas encore femmes... et, parcelle raison, je me refusai à une déclaration dont le scandale serait nuisible à la mémoire de mon enfant.

— N'avez-vous pas, dans l'intention d'égarer la justice, demandé à une de vos sœurs si elle croyait que sa fille eût assez peu de rehgion pour s'empoisonner elle-même?

— Je ne me souviens pas de ça; mais il est évident que lorsqu'on a constaté la mort par empoisonnement, j'ai cru à un suicide.

~ Vous avez, à cettg même sœur, dit en montrant le cadavre ;

« La voilà, cette malheureuse, cette gueuse de victime qui s'est empoisonnée elle-même pour me mettre dans l'embarras. »

Trumeau haussa les épaules.

— Ces paroles sont si odieusement ridicules que je crois en laisser juger la valeur à votre bonsens.

— Vous croyez alors au suicide?

— Je ne crois pas, je ne sais pas, j'ai dit : ou ma fille s'est suicidée ou elle a été la victime d'une vengeance.

— Vous voulez parler de la fille Chantai?

— Oui, je ne crois pas, mais enfin c'est la seule hypothèse raisonnable.

— Pourquoi ne lui avez-vous pas répondu cela le jour où, devant plusieurs personnes, elle vous a dit :

« Je ne puis pas être soupçonnée; je ne savais pas même que vous aviez de l'arsenic dans votre boutique, oîi je ne paraissais jamais : le soupçon pèse sur vous ou sur votre jeune fille. »

— Cela me semblait si raisonnable que je n'avais rien à répondre, les faits devaient trop tôt justifier s,es appréhensions.'

La dignité calme avec laquelle Trumeau répondait embarrassait le juge; il ne savait que demander; il se tourna vers Frelin e1 l'interrogea du regard ; celui-ci lui donna! un rapport indiquant avec l'ongle la question à poser.

Après avoir lu, le magistrat regarda Trumeau et dit:

— Vous cohabitiez avec la fille Chantai?

— Oui, monsieur.

— La trc^isième nuit qui suivit la mort de Rosalie, vous avez passé la nuit avec la fille Chantai dans la petite salle du bas... Vous étiez très-agité, elle vous demanda la cause de votre agitation... Malgré vous, vous auriez dit :

«— Malheureux : qu'ai-je fait! qu'ai-je fait! mon Dieu je suis perdu. »

Trumeau haussait les épaules.

— La fille Chantai insistant pour savoir ce que vous vouhez dire, vous reprîtes :

« — Je suis un monstre, je suis perdu ! oh ! le malheureux thé, le malheureux thé... »

— Mais monsieur, je vous fais juge de ces propos, ils sont absurdes et ne signifient absolument rien.

— Ecoutez-moi encore, aux prières de votre concubine, avec des exclamations affreuses, après des efforts déchirants, vous avez enfin répondu :

« — C'est dans la première cuillerée de potion et dans le thé que j'ai empoisonné ma fille. »

Livide, blême, l'œil ardent. Trumeau se redressa, demandant :

— Qui a dit ce mensonge infâme?

Trumeau, exaspéré, allait se défendre violemment; mais, se calmant tout à coup, il dit froidement :

— Le crime que l'on me reproche est si odieux, si anti-nature, que je crois devoir réserver ma défense pour le jour de mon jugement. A de telles accusations je n'ai rien à répondre. Si grande qize soit la passion coupable que j'avais pour Marie-

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

Reine, elle n'approchait pas de l'affection que j'ai pour mes enfants... La mort de celle que j'aimais le plus, de Rosalie, m'avait proiondément accabkS et par le malheur lui-même et par la rapidité avec laquelle il était arrivé. Les quelques nuits qui ont suivi la mort de ma fille, je les ai passées seul, je n'ai plus revu Marie-Reine qu'avec peine; un secret pressentiment, contre lequel luttait mon amour passé, me disait qu'elle était coupable.

— Vous accusez Marie-Reine?

— Oui, monsieur; si malheureuse que soit cette accusation portant contre une personne que j'ai aimée, c'est le dernier sacrifice que je fais à la vérité.

— Expliquez-vous plus clairement., Trumeau respira bruyamment ; il lui en coûtait

d'accuser positivement la femme pour laquelle il avait eu cette passion dernière qui étreint l'homme de ses exigences et qu'on nomme l'amour de la Saint-Martin. Amour terrible, qui vous prend trop souvent ou la vie ou l'honneur.

Frelin, l'œil brillant, observait-Trumeau, craignant une révélation, tandis qu'il ne pouvait pas combattre.

Trumeau commença :

— Si cruelle que soit ma supposition, je dois la l'aire... Le lendemain de la mort de ma fille, ayant entendu les exigences du citoyen Caron, ÎSIarie-Rcine me parut fort agitée. Sans cesse, elle revenait dans la boutique ; notez qu'elle n'y venait jamais, je l'avais exigé pour éviter tout rapport entre elle et mes filles... Elle parla même d'envoyer chercher MM. Chauveau-Lagarde ou Caillan... Réfléchissant à cela la nuit d'après, cette conduite si promptement changée m'inspira des soupçons... et, puisque aujourd'hui avec vous je suis sûr— et j'en suis heureux — que ma fille ne s'est pas empoisonnée elle-même, je ne recule pas devant la possibilité du crime commis par Marie-Reine ; les raisons qui viennent à l'appui de mes suppositions, les voici : J'aimais passionment Marie-Reine. Todt ce qu'elle voulait de moi, elle l'avait ; cette fille était un gouffre, tout ce qui était à moi, je le lui ai donné. Qu'en a-t-elle fait? Je l'ignore!... Aujourd'hui seulement, je m'en aperçois, car, calmé, je compte.

— Mais puisque vous lui donniez tout ce qu'elle voulait, je ne vois pas le motif du crime?

11 est bien simple. Ma pauvre enfant allait se

marier, son mariage m'obUgeait à lui rendre des comptes; il me fallait pour cela vendre mon fonds et me réduire ainsi à la plus extrême indigence. La mort de mon enfant, au contraire, me faisait hériter d'elle et me donnait huit années au moins de tutelle sur l'autre. ,

— Vous y aviez autant d'intérêt qu'elle, alors ? dit Frelin.

Trumeau releva la tète et dit :

— Comment ! j'avais intérêt à tuer ma fille?

— Evidemment.

Le père haussa les épaules et répondit :

— .Je ne me défends pas !... je raconte.

— Continuez ! fit le juge.

— J'adorais mon enfant. Comme je n'avais pas fait d'inventaire lors de la mort de ma mère, quelques discussions eurent lieu entre elle et moi, à pro|)os de la légèreté avec laquelle j'avais géré ses alJaires et surtout pour les promesses faites par elle à Bizot, son futur, c'est-à-dire l'abandon complet de notre famille pour aller dans la famille de son mari. Je lui dis que ces arrangements me déplaisaient, qu'elle n'aimait plus son père, etc. ; mais tout cela était sans valeur, sans importance, et nous étions fort bien ensemble, lorsqu'un matin elle me dit être indisposée. Sachant combien là chose est ordinaire chez les jeunes filles de son âge, je l'obligeai à s'aller coucher. Je lui fis (sa sœur n'étant pas là) du thé moi-même, et j'envoyai chercher le chirurgien Caron; croyant à une légère indisposition, je ne montai pas avec liii dans la chambre, j'envoyai sa sœur. Le chirurgien, redescendant, me dit que cela ne serait rien, et je fus tout à fait tranquille.

« Absolument convaincu qu'elle était sous le coup d'une indisposition légère, d'une indisposition de femme, je ne montai pas. Lorsque ma plus jeune fille vint me dire, quatre heures après, que sa sœur ne lui répondait plus, je montai, effrayé et comme oppressé par un sinistre pressentiment, et là, je vis mon malheur...»

Fondant en larmes et parlant malgré ses sanglots, il continua :

— Voilà ce qui est comme Dieu est au ciel... Ma fille était morte.

— Il résulte de l'instruction, dit Frelin, que lorsque votre jeune fille est montée la dernière Tois dans la chambre, Rosalie, morte, avait le visage tourné du côté de la porte et que le lit était dérangé.

— Cette dernière observation est terrible, je ne suis monté que lorsque ma fille m'a dit que sa sœur ne répondait plus, et moi je déclare avoir trouvé ma fille, ainsi que le commissaire, le visage tourné du côté du mur, bien couverte, et le lit en bon ordre. Je n'ai rien autre chose à dire; si j'avais vu Marie-Reine faire autre chose, je serais aussi coupable qu'elle de ne l'avoir pas empêchée, et je déclare sur mon âme et sur mon Dieu que je n'ai pas commis un crime aussi atroce.

— L'autre affaire, dit tout bas Frelin au magistrat.

— Ah! oui...

Trumeau releva la tête.

— Un autre crime vous est reproché. Trumeau.

— A moi ! fit Trumeau étourdi.

Le magistrat continua :

— En l'an I), vous aviez chez vous une jeune fille de seize ans ?

— Oui, monsieur, Marie-Jeanne Cervenon; c'était la fille d'un émigré ; un de mes amis l'avait

' confiée aux soins de ma femme. -

— C'était votre nièce ?

— iNon monsieur, elle passait pour ma nièce parce qu'il eût été dangereux pour elle, à cette époque, d'avouer sa paternité.

LES DELASSEMENTS ILLUSTRÉS.

— Cette jevine fille, robuste et pleine de santé, mourut subitement chez vous le 0 fructidoi' de l'an il, à deux heures du matin.

— Oui, monsieur.

— Le chirurgien de la maison, lut appelé, il ne vint que vers dix heures du matin, vous étiez dans votre boutique, et vous lui dites aussitôt qu'on avait trouvé votre nièce morte et étendue par terre.

— C'est vrai, fit Trumeau, cherchant le but du

— Le chirurgien, étant entré dans la chambre, vit le cadavre de cette jeune personne sur un lit : ses membres étaient dans un état de contractiou qui lui fit penser que cette mort n'était pas ordinaire.

— Où voulez-vous en venir? demanda Trumeau étourdi.

— Le chirurgien vous invita à appeler un commissaire de police.

— Je suivis cet avis, monsieur.

— C'est vrai, un commissaire fut effectivement appelé ; mais le chirurgien de la maison, qui avait d'abord vu le cadavre, ne fut plus appelé ; ce fut un autre chirurgien qui fit un simple procèsverbal.

— Parce que l'on ne le demanda pas.

— Le cadavre ne fut pas ouvert.

— Mais, monsieur, le commissaire ne demanda rien de tout cela.

— Néanmoins, depuis cette époque, vous n'avez jamais employé le même chirurgien?

— iMais, monsieur, tout homme en aurait fait autant à ma place ; sitôt que nous apercevons du malheur qui nous arrive, nous envoyons chercher le chirurgien, et c'est seulement à dix heures du matin qu'il consent à venir; une pareille néïrligence, dans un tel moment, méritait bien qu^on le quittât.

— IN'étiez-vous pas le tuteur de cette enfant?

— Non, monsieur, je disais être son tuteur pour éviter tout danger.

— Aux observations qui vous furent faites à cette époque sur la légèreté des constatations en présence d'un décès si singuHer, ne répondîtesvous pas :

« — Je ne crois avoir rien à justifier et n'ai par conséquent aucune précaution à prendra. »

— Je vous avoue, monsieur, que je ne me'souviens pas de ce que j'ai dit à cette époque, il y a de ce^a neuf ans.

— Des témoignages recueiUis depuis vous accusent de cette mort subite.

— Moi!

Et le visage du malheureux était tout sans dessus dessous.

— Mais alors, fit-il, si je n'ai rien à faire contre vos accusations, à quoi sert-il de m'interroger, je vous dis la vérité et vous inventez des fables.' Je n'y vais pas par quatre chemins, voici la vérité : j'étais absent lors de la mort de Marie Cervenon ; le soir, elle s'était plainte de coliques. Rentré chez moi et couché, dans un moment de la nuit, j'en-

tendis quelque chose tomber. J'allai dans sa chambre ; je la vis étendue par terre ; je rassemblai toutes mes forces et la plaçai sur son lit. Voici la vérité comme Dieu est au "ciel...

Accablé sous cette nouvelle accusation, Trumeau haletait. Après s'être un peu remis, il reprit :

— Tout cela est infâme ; autour de moi, 'il se trame une toile odieuse ; malgré mes plaintes et mes dénégations, on accuse, on accuse toujours, on va dans un temps oublié chercher la mort d'une enfant, et l'on en fait un crime dont je suis l'auteur ; mes paroles les plus pures sont tournées dans un sens odieux. Ecoutez, monsieur, il faut en finir à lafin... Je suis innocent, entendez-vous, innocent du meurtre de Marie-Jeanne Cervenon, comme je suis innocent du meurtre de ma pauvre chère fille aimée. Mais je serais le plus grand des misérables! Mais dans quel monde trnuve-t-ôn des pères qui assassinent leurs enfants?... Et c'est moi qui serais cette exception ! Oui, je suis im coupable , un grand coupable , c'est vrai ; j'étais père, et je ne me suis pas souvenu, l'homme a été faible, j'ai aimé, et j'ai odieusement amené chez moi ma maîtresse. Voici la seule chose dont je suis coupable. -Ceci dit, je n'ai plus un mot à dire. Jugez-moi, condamnez-moi, et le criminel ce sera vous.

Le magistrat fit signer à Trumeau sa déposition, puis il sonna; deux gendarmes parurent et emmenèrent le malheureux.

Dès qu'il fut parti, le juge se tourna vers Frelin et lui dit :

— 11 y a dans la voix de cet homme un accent de vérité qui m'émeut.

— Cet homme est le dernier des gredins. Rapprochez les faits entre l'empoisonnement do Marie- Jeanne Cervenon et de Rosalie Trumeau, ce sont les mêmes moyens, les mêmes relus de se soumettre à l'action de la justice.

— Cependant, quel est le but du crime, si Marie-Jeanne Cervenon n'est pas sa nièce?

— L'argent n'est pas toujours le mobile d'un assassinat.

— Que pensez-vous?

— Que Jeanne-Marie Cervenon avait seize ans, qu'elle était joUe- . . et que cet homme, qui ne sait contenir ses passions, a puni de mort celle qui lui résistait.

— Ce serait bien odieux.

— Enfin, l'enquête est terminée et le tribunal appréciera.

— Nous ferez immédiatement parvenir "ces pièces au substitut du commissaire du gouvernement près le tribunal criminel.

Le lendemain. Trumeau et Marie-Reine étaient informés qu'ils comparaîtraient devant le tribunal criminel le 28 ventôse, c'est-à-dire dix jours après.

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES

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