AU TRIBUNAL
- Le 28 vpntôsc, au matin, les abords du Palaisde-Jiislice étaient envahis parune foule immense.
L'accusé n'avait guère la sympathie publique.
Les récits les plus odieux circulaient sur Trumeau et sa misérable complice.
Ainsi que cela arrive toujours en pareille occa.sion, un grand nombre de dames assistaient à l'audience.
Dès que l'accusé fut introduit, le substitut donna lecture de l'acte d'accusation. En voici la plus grande partie :
Le 21 nivôse dernier, le citoyen Caron, offlcier de santé, se rendit, vers les sept heures, dans le domicile du prévenu Trumeau, épicier rue de la Harpe, qui l'avait lait appeler pour donner des secours à Rosalie Trumeau, sa fille aînée, âgée de vin"'t- cinq ans, qui, depuis huit heures, du matin, était incommodée pat de fréquents vomissements.
Le citoyen Caron pénétra dans la chambre de Rosalie, où il la trouva dans son lit. Elle jouissait alors de toutes ses facultés iutellectuelles; elle se mit sur son séant et lui dit que depuis le matin elle avait vomi souvent sans éprouver de grandes douleurs dans l'estomac ; elle ajouta qu'elle était sujette à de pareils vomissements et à la migraine.
Le citoyen Caron, n'apercevant dans l'état où était alors Rosalie Trumeau qu'une simple indisposition, se contenta d'ordonner une potion antispasmodique et se relira aussitôt.
Il y avait à peine une heure qu'il avait quitté RosaUe, lorsque sa jeune sœur, Marie Trumeau, entre chez lui et lui annonce qu'elle venait de mourir.
Le citoyen Caron, surpris de cet événement, qu'il était loin de prévoir, se rend sur-le-champ chez Trumeau, qui lui dit sans émution :
— Montez viteiians la chambre de ma fille.
11 y entre et voit avec le plus grand étonnement cette inlortunée, qui était privée de la vie ; elle était dans son lit, dont les draps et les couvertures étaient bien bordés et bien arrangés.
11 sort de cette chambre funèbre, descend près de Trumeau, à qui il dit :
— Cette mort m'effraie; il faut que j'aille faire au magistrat de sûreté ma déclaration, l'honneur vous commande impérieusement d'y venir avec moi.
V, Trumeau refuse de s'y rendre enlui répondant :
— Cela serait un embarras, coûterait des frais, et je ne suis pas riche ; que dira, que pensera le quartier? iNous verrons demain.
Le lendemain, le citoyen Caron se transporte chez Trumeau et l'invite derechef à le suivre chez le magistrat de sûreté.
II lui répond :
— J'attends mon frère pour y aller.
Trois fois consécutives le citoyen Caron revient chez Trumeau et l'invite toujours à se rendre chez l'officier public. H éprouve toujours un refus persévérant. II7 avait chez lui un parent que Trumeau offrait d'en foyer à sa place. Le cilt>yen Caron se rendit seul chez le magistrat de sûreté du onzième arrondissement, le citoyen Saussay, devant lequel il fit sa déclaration, le requérant de se transporter chez Trumeau pour y consister la mort de Rosalie. Ce magistrat obtempéra sur-lechamp à cette invitation, il s'y rendit accompagné du citoyen Caron et du citoyen Burard, officier de santé, exerçant près de lui.
Trumeau lui déclara que sa fille ahiéc, Rosalie, qui était morte de la* veille, avait éprouvé dans la matinée des envies de vomir, qu'elle avait moins mangé qu'à son ordinaire, qu'il lui avait tait du thé, que, voyant le soir que le mal ne se passait pas, il avait fait appeler le citoyen Caron, qui lui avait or'donné une potion dont elle avait pris une cuillerée, que trois quaits d'heure après elle était morle.
U ajouta qu'elle devait se marier incessamment de son consentement, et qu'elle n'avait aucun motif de chagrin, à moins que cène lût celui de voir que le commerce n'allait pas, ce qui les rendait moins heureux qu'autrefois.
Le magistrat de sûreté, suivi des officiers susnommés, entra dans la chambre de Rosalie Trumeau.
Elle était dans un lit qui n'était nullement dérangé; près de son corps inanimé était une femme chargée de la garder.
Les officiers de santé furent invités par ce magistral à l'examiner: ils délcarèrentet constatèrent que la mort avait dû être violente, ce qui était démontré par le raidissement extraordinaire de ses bras et de ses mains, dont la contraction était sensible jusque dans les doigts; par le renversement et la rotation forcée de la cuisse droilffportée violemment sur le ventre du côté gauche ; parla couleur des lèvres, qui était d'un brun noir, pressées fortement en tous sens par les dents, et enfin par la chaleur considérable à la région de l'estomac. Ces symptômes déterminèrentles officiers de santé à demander au magistrat que le cadavre lût ouvert.'
U obtempéra à leur demande, et cette opération . fut remise au lendemain 23.
Avant de sortir de la chambre où était le cadavre, le magistrat fit une perquisition dans les meubles et les effets; il ne fut rien trouvé qui eût quelques rapports à ces recherches% à l'exception d'un vase contenant les restes de la potion ordonnée la veille par le citoyen Caron.
Le lendemain, il fut procédé à l'ouverture du
cadavre.
Le substitut du procureur entra alors dans de longs détails sur l'état du corps et reprit :
—Les susdits ofûciers de santé terminèrent leurs opérations et leur prooès-verbAl e.Q exï)rimant
LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.
qu'il leur était démontré que Rosalie Trumeau était morte parcequ'elle avait avalé une substance délétère quelconque. Immédiatement après cette opération, l'un des chirurgiens qui Amenait d'y procéder s'approcha de Trumeau et lui demanda s'il avait du poison chez lui.
Trumeau répondit qu'il n'en avait pas'.
Il y eut un instant de silence, les assistants étaient visiblement émus; l'accusateur reprit :
— Quelques moments après, étant rentré dans la boutique, il lui demanda s'il avait de l'arsenic; il répondit qu'il en avait, et il atteignit un tiroir dans lequel était un papier qui en contenait quatre onces, qu'il remit au chirurgien.
Celui-ci remarqua, à la forme de ce papier, que cet arsenic ne devait pas y être renferme depuis lon.çtemps.
Trumeau lui dit qu'il n'avait pas permission d'en vendre, mais qu'il avait; été anciennement autorisé à en acheter pour détruire les rats, à quoi il n'avait pas réussi. Cet officier de santé compara aussitôt le grain de cet arsenic à celui trouvé dans l'estomac de l^osalie ; il lui parut semblable ; il le fit remarquer à Trumeau, qui ne répondit rien. Ce paquet fut également mis sous le sceau du magistrat de sûreté et sous le cachet de Trumeau...
Nous élaguons les détails d'analyse chimique et continuons :
Trumeau fit alors une déclaration tendant, par la manière dont elle était conçue, à élever des soupçons contre Marie-Reine Chantai Lavandière; il y exprima que depuis le deuil de son épouse, qui eut lieu depuis trois ans, il avait fait la connaissance de cette jeune personne qui arrivait de Dieppe, son pays, où il l'avait déjà vue — pour se placer à Paris.
Après avoir continué à la voir rue du Four- Saint-Germain, où elle demeurait, il s'était décidé, il y avait un ,an, à la faire venir chez lui pour y travailler et pour éviter toutes dépenses; ^que Rosalie, sa fille aînée, avait vu avec peine cette jeune personne, qui était à peu près de son âge, s'installer dans la maison, ce qui avait donné heu à quelques contrariétés, et notamment à des querelles; que, cependant, la plus grande intelligence paraissait régner entre elles depuis un mois ; qu'il venait de lui conseiUer momentanément d'aller chez une de ses amies, rue de la Harpe.
Cette déclaration, ainsi que nous venons de l'expUquer, était d'autant plus propre à exciter des soupçons contre la fille Chantai-Lavandière, que Trumeau avait dit et répété, plusieurs fois le même jour, en présence du citoyen Caron, qui était venu le chercher vainement pour aller chez le magistrat de sûreté, que sa fille était incapable de s'empoisonner elle-même, et que, pour lui, il était innocent et que sa cons-cience était pure.
Cependant Trumeau changea tout à coup de langage.
Il dit à une personne, en montrant la chambre où étaient les restes sanglants de sa fille, du sein
de laquelle on venait de retirer les matières brûlantes et corrosives qui avaient dévoré son existence :
— La voilà, cette malheureuse, cette gueuse de victime, qui s'est empoisonnée elle-même pour me mettre dans l'embarras.
La fille Chantai était alors présente ; on l'entendit dire à Trumeau :
— Je ne puis pas être soupçonnée; je ne savais pas même que vous eussiez de l'arsenic dans votre boutique, où je ne paraissais jamais... Le soupçon ne peut tomber que sur vous ou sur votre jeune fille.
Cependant Trumeau, dans toutes ces circonstances, parlait de son innocence, de la droiture de sa conscience, en faisant des démonstrations et des exclamations qui paraissaient forcées à ceux qui l'entendaient; il prenait Dieu à témoin de la pureté de son cœur, et pendant toutes ces protestations, cet homme, qui parut insensible aux personnes qui l'entouraient, ne porta aucune trace de douleur sur son front. Sa voix ne semblait n'avoir de force que pour insulter à la mémoire de sa fille en lui prodiguant les épithèles de malheureuse, de gueuse de victime, et en élevant contre elle les faux soupçons du suicide.
Les personnes qui connaissaient Rosalie Trumeau, et qui ont été entendues en leurs déclarations, bien loin de concevoir de tels soupçons contre elle, ont déclaré que sa respectable mère avait inculqué dans son âme des vertus qu'elle mettait en pratique, et qui la faisaient aimer et respecter dans tout le quartier, que les sentiments de religion qui l'animaient étaient trop purs pour que l'on pût penser qu'elle eût terminé sa carrière par un crime. '
La vigilance du ministère public s'est appliquée à découvrir les traces qui auraient pu indiquer que Rosalie eût fait couler dans ses veines le poison qui termina ses jours ; ses recherches n'ont produit aucun indice.
11 n'y avait dans sa chambre, ainsi que nous l'avons dit, qu'un seul vase contenant les restes de la potion anti-spasmodique narcotique, destinée à calmer les efforts qu'elle faisait pour vomir.
Les autres vases concernant les diflérents besoins que la jeune Marie Trumeau avait portés et laissés dans la chambre de sa sœur en avaient été enlevés par d'autres que par elle.
L'infortunée Rosalie redoutait et semblait présagea la mort cruelle qui devait bientôt la frapper. Elle avait dit à différentes personnes :
— Si je ne préparais moi-même les aliments qui me nourrissent, je craindrais d'être empoisonnée...
Les deux enfants éprouvaient des privations dans la maison paternelle, où existait une étrangère qui se portait envers elles à des violences que Trumeau autorisait en donnant tort à ses fiUes.
Un jour, la fille Chantai poussa ses violences j usqu'à traîner la j eune Trumeau par les cheveux, parce qu'elle avait voulu s'opposer aux fureurs
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES
qu'elle cxoivait, à tort, sur Rosalie, que ladite Chantai menaça en lui disant :
— Tu passeras par mes mains.
Les yeux se portèrent sur Marie-Reine ; celle-ci, droite "et superbe, ne broncha pas. L'organe du ministère public continua.
— Quatre jours avant que Rosalie ne mourût. Trumeau fit éclater une grande colère contre elle, parce qu'elle exigeait des comptes sur les biens de sa défunte mère, et parce qu'elle lui témoignait quelques mécontentements de ce qu'il avait pris des arranirements pour hypothéquer ime maison qui taisait partie de ce bien. 11 la traita de fille dénaturée, qui ne songeait qu'à elle; il lui prodigua encore plusieurs autres noms injurieux. Depuis cette scène, il ne lui parla pas, si ce n'est la veille de sa mort, qu'il l'embrassa en s'en allant coucher.
Ce fut le lendemain que Rosahe se plaignit qu elle éprouvait des maux de cœur, et qu'elle n'avait point dormi pendant la nuit. Ils se mirent ?i table pour déjeuner avec du calé que Rosalie avait préparé selon sonusage. Trumeau s'en versa et en versa à la fille Chantai. Rosahe s'en servit ensuite, elle en prit quelques cuillerées. Quelqu'un était entré dans la houtique ; elle s'y transporta pour servir, mais, tourmentée par les maux de cœur, elle fut obligée d'appeler son père pour la remplacer. Elle essaya encore de continuer son déjeuner et, ne pouvant y parvenir, elle invita sa jeune sœur à en profiter. Trumeau s'y opposa en observant qu'elle pourrait être incommodée, ayant mangé du raisiné'..
Rosalie était recherchée en mariage par un jeune homme qu'elle aimait ardemment ; elle se plaignait chaque jour des obstacles qui paraissaient reculer cette union, et engageait instamment son prétendu à terminer le plus promptement possible avec son père, sans le contrarier ; eue lui témoignait le plus vif désir de quitter la maison paternelle, où elle n'éprouvait, disaitelle, que des peines.
Telle était la situation morale de Rosalie Trumeau lorsqu'elle fut enlevée à la fleur de l'âge àla société dans laquelle elle avait fait briller des vertus, à sa famille qui la chérissait, et à un mariage verslequel tendaient tous ses désirs, parce qu'elle le regardait comme devant terminer tous ses maux. Les circonstances qui ont précédé et accompagné ses derniers moments demandent ipour l'instruction des jurés des détails suivis.
Alexis Bouvier.
{La suite au prochain numéro.)
(ReproductioD interdite.)
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UNE INSTRUCTION CRIMINELLE
PAR
JULES BEAVJOIKT