PREMIÈRE PARTIE
Il [suite)
Cette impression n'était pas encore dissipée lorsque Marie l'entraîna dans sa chambre « de tra* vail, » pièce petite, inthne, si l'on peut dire, meublée avec simplicité, et où. elle était véritablement chez elle.
— Quel luxe chez toi ! fit Lucien avec aigreur.
— N'est-ce pas? Mais ne suis-je pas assez belle et suis-je indigne du luxe qui m'entoure?... Tu peux me croire, mais j'ai vu ces fameuses dames du grand monde, il en est bien peu qui soient mieux que moi.
Je le sais.
— Je me connais maintenant, et je ne suis pas éblouie.
— Moi, je suis jaloux, fit Lucien avec un sourire forcé.
— Jaloux !
— Je ne suis pas riche... Et ces dentelles! ajouta-t-il en touchant du bout du doigt les valenciennes du corsage de Marie. M'aimerais-tu, dans la pauvreté ?
— Oh! je te le jure! s'écria la jeune femme avec transport.
Lucien reprit, mais sans amertune et sur le ton du badinage :
— Tu serais bien attrapée si je te prenais au mot.
— Non.
— Si je t'enlevais à ce magnifique hôtel pour te nourrir de tendres paroles et de baisers dans un nid de grisette. L'amour,, le vin à douze sous, les promenades au Jardin des Plantes le dimanche, et le travail toute la semaine: voilà qui ne t'irait guère aujourd'hui.
— Lucien!... pourquoi ces reproches?
— Oui, ma petite Marie, tu as raison; la jalousie me rend farouche, cruel et béte. Oui, tu es belle et tu n'es pas faite pour végéter toute ta vie comme par le passé. Pour qui seraient les beaux tissus, les bijoux rares, les hôtels somptueux, si ce n'était pour toi? Ton malheur est d'être mariée
(1) Reproduction autorisée pour le» journaux qui ont traité avec la Société de» Gens de lettres.
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à ce vieux, et de m'ainier, moi qui suis pauvre. Mais s'il ne peut redevenir jeune, je puis devenir riche pour toi ! Oh ! je n'ai jamais éprouvé comme à cette heure le besoin de la richesse!... Va! aime-moi, et je ferai des prodiges. Aimons-nous avec confiance dans l'avenir.
— Parlons du présent, murmura Marie' confuse.
Lucien rougit de sa sottise loquace et garda le silence.
— Et ces beaux projets dont tu m'avais parlé ; reprit la jeune femme.
— Quels projets?
— Pour nos prochaines entrevues.
— Ah !.. . jallais oublier.
— Eh bien?
— Les voici. Tu es riche et tu peux sortir quand il te plaît, mais tu ne sors pas seule d'habitude parce que tu ne sors que pour te distraire.
— Sans doute.
— Il en serait tout autrement si, au lieu de sortir pour te promener ou acheter des chiffons, tu avais pour but une œuvre de charité?...
? Marie ouvrit de grands yeux ; elle devinait.
— Ne pourrais-tu prétexter des Visites à des malades, à des pauvres honteux?... alors tu serais
libre.
Oh! cher! s'écria- t-elle enthousiasmée par
cette ingénieuse et odieuse supercherie. Et de joie elle se jeta au cou de Lucien.
Elle le tenait embrassé quand soudain une apparition terrible lui glaça le sang dans les veines.
Des pas lourds firent craquer le parquet.
Elle se rejeta violemment en arrière; Lucien se leva effaré.
Cremesse était devant lui.
Avant que Lucien eût pu recouvrer sa présence d'esprit, Cremesse l'avait saisi au collet, comme il eût saisi un malfaiteur.
— Tu es un misérable ! lui dit-il, les dents serrées, les lèvres tremblantes de fureur, tu es un pohsson ! J'ai le droit de te tuer, j'ai le droit de te traîner , toi et cette malheureuse, devant les tribunaux ; mais j'ai horreur du scandale et tu ne vaux pas la peine que je te tue. Ce serait trop d'honneur pour toi.
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— Monsieur ! fit Lucien avec un effort pénible.
— Tais-toi! tu es un misérable, et je vais te jeter simplement à la porte, comme un -drôle que tu es.
Ce disant, il traîna violemment Lucien vers la porte, lui fit traverser le salon, le vestibule, et comme celui-ci, révolté de ce traitement, voulait résister, il ouvrit la porte d'une main, tandis qu'il le tenait de l'autre, et le jeta dehors.
— Monsieur, je suis prêt à vous rendre raison, s'écria Lucien exaspéré.
— Tiens! mauvais drùle, répliqua Cremesse, en lui allongeant un coupde pied qui lui fit sauter plusieurs marches de l'escalier, voilà tout ce que tu mérites.
Puis, :ette justice faite, pâle, haletant, il rentra chez sa femme.
Celle-ci se tenait assise, ferme, résolue à soutenir le choc de rora2:e qui venait d'éclater.
— Quant à vous, dit Cremesse, vous mériteriez de rejoindre votre complice.
— Je suis prête, répliqua-t-elle en se levant.
Cremesse frémit de colère ; puis, après un instant de sileqce, il reprit avec autant de mépris que de pitié :
— .Malheureuse ! tu ne te doutes pas que dès à présent tu es une femme perdue ; lu ne te doutes pas que tu viens de perdre ce que tu avais de plus précieux au monde, la propre estime et l'amour sincère et loyal d'un honnête homme. Malheureuse!... C'est bien... je vais décider ce que j'ai à faire.
Et sur ces mots, le mari outragé se relira, laissant la coupable stupéfaite, anéantie.
Seul, dans son cabinet, il s'abandonna à l'immense douleur qui s'emparait de lui :
Après s'être longtemps débattu, il s'approcha de son bureau et écrivit d'une maiu émue les lignes suivantes à l'adresse de la grand'mère de sa femme :
« Madame,
« Des affaires des la plus haute importance m'obligent à quitter Paris pour plusieurs mois. Veuillez m'excuser de ne point vous faire visite avant mon départ, et avoir la bonté de venir chercher votre petite-iille. Je désire qu'elle reste avec vous jusqu'à mon retour.
« Votre affectionné. »
11 fit un double de cette lettre et le porta à sa femme.
— Prenez lecture de ceci, lui dit-il, et faites en sorte de ne pas tuer de chagrin votre pauvre grand'mère. Tâchez qu'elle ignore votre honte et mon malheur.
Et avan* que Marthe eût pris connaissance du billet, il s'éloigna en murmurant :
— Adieu!...
En ce moment, elle fit un mouvement pour s'élancer vers lui et le retenir ; elle sentait l'énormité de sa faute. La porte fermée, seule, elle éprouva une seq«|lioi; analogue à celle du coupa-
ble sur qui, pour la première fois, se ferme la porte qui le sépare du monde.
Un sentiment péuible de sôUtude et d'abandon s'cmp;ira d'elle ; elle eût voulu pleurer, lùifin, . lorsque Thérèse rentra, elle souffrit de la présence de cette lille, comme sila faute qu'elle avait com-mise était écrite sur son frout.
Vers le soir, sa grand'mère arriva fort alarmé'e, • mais ne comprenant rien à la lettre qu'elle avait reçue, et bien éloignée de soupçonner l'étendue du malheur où sa petite -fille était tombée.
La bonne femme était crédule; Marie lui conta une fable et éluda ses questions par des plaisanteries et les rires d'une gaieté forcée.
Elle fit ses malles comme pour un voyage et quitta l'hùtel, sans avoir donné aucune explication à ses gens, même à sa femme de chambre, qui comptait l'accompagner et qu'elle prenait souvent pour confidente.
Quelques heures plus tard, Cremesse rentra, appela ses cfomestiquos , leur dit qu'il partait en voyage pour plusieurs mois et les congédia.
Le soir, à la dernière distribution postale, une lettre à son adresse fut remise au concierge.
Celui-ci la garda, en pensant que Cremesse, qui avait oublié de lui dire où il allait, lui ferait connaître prochainement sa nouvelle adresse.
Cette lettre était de Lucien.
Ce dernier déclarait au mari outragé qu'il avait connu et aimé Marie avant lui ; que si le mari avait la loi de sou cOté, l'timant avait, du sien, le droit naturel. A ces considérations philosophiques, il ajoutait : « Je comprends votre colère, mais un homme comme il faut, un gentleman, serait resté assez maitrede lui-môme pour ne pas se conduire comme un portefaix. Vous pouviez me tuer, monsieur, ou m'appeler devant un tribunal, m.sis vous n'avez pas le droit de m'in.sulter grossièrement. Je vous ai offert une réparation, et vous avez répondu à cette offre par la plus brutale injure. Vous vous tromperiez étrangement si vous pouviez croire que tout est termimî entre nous. Je vous offre une dernière fois la réparation que, dans un moment de fureur aveugle, vous avez dédaignée. Demain, toute la journée, j'attendrai vos lémotns.»
Après avoir jeté celte lettre singulièreàla poste, Lucien attendit, et, comme vous le savez, attendit en vain. Ce silence lui parut une insulte nouvelle et acheva de l'exaspérer. Nouveau billet ainsi conçu :
« Monsieur, « Vous êtes un lâche, et partout où je vous rencontrerai je vous le dirai en face. »
11 parlait dans le désert.
Enfin sa fuieur se changea en haine. Il ne pensa plus qu'à se veuger. 11 se trouvait ridicule, et lorsqu'il était seul, de subites rougeurs lui passaient sur le front au souvenir du coup de pied qu'il avait reçu et des épithètes de mauvais drôle et de misérable dont il avait été aplati.
Si Cremesse avait eu affaire % quelque riche
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bourgeois, à un fils de feamille, il n'aurait pas agi ainsi, se disait-il.
Le mépris dont il avait été couvert l'étouffait.
Sur ces entrefaites, Marie vint le dénicher, rue du Moulin.
11 lui fit tout d'abord un accueil assez Iroid.
Le garni pauvre et malpropre, où Marie le surprenait, faisait un contraste humiliant pour lui avec le luxe de l'hôtel de la rue Cauraartin.
Enfin, ce jour-là, il n'était pas habillé, il n'avait même pas de linge blanc, tandis que sa maitresse avait une toilette d'une fraicheur et d'un goût exquis. Cette dernière, toute au plaisir de le revoir, ne devina rien de ce qui froissait sa vanité.
— Maintenant, mou cher ami, lui dit-ellç, nous sommes libres. 11 est à soixante lieues de Paris. Je puis disposer de tout mon temps. Toutes mes anciennes relations banales, ennuyeuses, sont rompues. 11 ne tient qu'à nous d'être heureux. J'ai déjà un plan tout lait. Nous louerons une chambre... moins triste que celle-ci... où tu voudras... à ton goût... où nous pourrons nous voir quand !)on nous semblera.
Lucien garda le silence.
Puis, poursuivit Marie sans se déconcerter,
nous irons à la campagne, dans les bois... Aimestu les bois ?
— Beaucoup.
— A Sèvres, à Meudon. Nous irons canoter sur la Marne, à Joinville, n'est-ce pas ?
— Mais mon travail ?
— Eh bien ! tu le laisseras.
— Je ne ferai rien !
— INon.
— Et de l'argent ?
— J'en ai pour nous deux.
De qui te vient cet argent ? De ton mari ?
De mes économies, répondit Marie avec embarras.
— Toujours ton mari. En vérité, pour qui me prends-tu ? et' comment oses-tu me faire une proposition semblable sans crainte de me blesser et sans en rougir?
Très-bien, répondit la jeune femme, con-
tristée pas ces scrupules imprévus, mais permets une observation.
— J'ai permis.
— Si j'étais si scrupuleuse, moi, est-ce que je pourrais vivre ?
— Pourquoi pas ?
— Je me souviens du temps où je vivais chez ma grand'mère.
— Souffrais-tu?
— Du moins je vivais dans une gène très-pénible.
— Et moi, ne suis-je pas là pour te venir en aide?
Marie baissa la tête et répondit avec une moue significative :
— Sans doute...
Puis, après un silence :
— Cependant, reprit-elle, je ne puis ni te voir pbez ma grand'mère, ni venir ici sans me perdre
de réputation. Je veux louer une autre chambre ; je travaillerai s'il le faut pour en payer le loyer . .. Ta es étrange ! J'ai un peu d'argent, mais mon mari me doit une pension alimentaire.
— Combien te donne-t-il ?
— Je ne le sais pas encore... Voyons, Vincent, aurai-je ma chambre? fit-elle d'un ton câlin, inconnu à son mari.
— Je te l'accorde.
— Comme tu sais te faire prier ! comme tu sais (pie je t'aime ! Mais je n'en souffre point, tu me plais ainsi : c'est à l'homme de commander. Mon mari ne commandait jamais. Je veux être ta femme. Tu me gronderas si tu veux : mais aime- ' moi bien, n'est-ce pas, mon ange ! Ne me trompe pas, méchant. Je t'ai tout sacrifié. Tu es désormais mon seul appui comme mon seul amour. Sans toi, je mourrais.
— Va, tu ne mourras pas, s'écria Julien avec passion. Tu seras heureuse et tu seras riche. Ton amour me donne une force qui m'était restée inconnue. Mon amour sera digue du tien...
Puis, s' assombrissant par degrés :
— Mais, reprit-il d'une voix lente et assourdie par la passion, pour être réellement digne de toi, pour qu'à l'origine de notre amour ne reste pas un souvenir qui me fait monter la rougeur au Iront, il faut que je me venge... oui, il faut que je me sois vengé de ton mari.
— Lucien ! implora Marie, effrayée de sa pâleur subite et de l'accent avec lequel il proférait ces menaces.
Puis d'une voix caressante :
— Mon amour ne te venge-t-il pas assez ? reprit-elle.
— Non, répondit Lucien d'un ton bref.
— Que veux-tu donc?
— Ce que je veux?... me venger!... Vois-tu, ce souvenir me torture, je veux lui échapper par quelque autre plus terrible, mais où je n'aie pas un rôle ridicule. Je vois toujours Cremesse^ me prendre au collet; je vois toujours l'air de mépris avec lequel il me jeta à la porte, et alors je voudrais le broyer, l'anéantir ! Ah ! si j'étais aussi fort que lui; si j'avais ses larges épaules, ses bras nerveux, je voudrais l'étreindre, le jeter dans la boue, lui impiimer sur le visage le talon de ma botte...Mais je ne suis pas aussi fort que lui. U me faudra user d'unaulre moyen. Que ferai-je?. .. Dans la rage qui me possède, que"lerai-je?... Je n'en sais rien.
— Lucien, sais-tu que tu m'épouvantes ?
— J'aime mieux cela que de rester ridicule à tes yeux.
Un silence pesant succéda à ces violences. Marie, vraiment épouvantée, cherchait en vaiii un mot qui pût calmer l'exaltation de son amant ou faire diversion à ses pensées.
— Ecoute, reprit Lucien, ne me parle plus de tou maii, je ne pense que trop à lui, pour mon repos et pour le sien. (Juand jetait jaloux de lui, je ne souffrais pas autant qu'à cette heure ; je ne savais pas ce que c'était que la haine. D'ailleurs
LES DELASSEMENTS ILLUSTKÉS.
tu devrais le haïr avec moi, car toi et moi nous sommes tous deux enveloppés dans un égal mépris. 11 t'a chassée !
Mariebaissa la tète. Un instant apit^^s, elle reprit avec nn sourire timide :
— 'Eh bien ! ne parlons plus de lui.
— Volontiers.
— Parlons de nous. Tâchons d'oublier le passé; occupons-nous du présent et de l'avenir.
— Je t'éroute.
— Allons-nous chercher une chambre? demanda Marie.
— Y songes-tu ! si^ récria Lucien en jetant ?i sa pendule un regard d'elfroi. Je suis déjà en retard d'une heure pour mon bureau.
— Demain, alors?
— Ni demain, ni après; dimanche.
— Toujours dimanche, fit Marie avec une mine de dépit.
— Cinquante-deux jours de liberté par an, ce n'est guère.
— Et cet esclavage ta rapporte cent cinquante francs par mois; cinq Crânes par jour.
— 0>'e venx-tu? Tout le monde n'a pas le bonheur de naître renlier.fit Lucien avec amertume.
— Ainsi, je ne pourrai plus venir te voir sans craindre de te faire manquer l'heure de ton bureau ?
— Mais, enlant terrible que tu es, avions-nous plus de liberté autrefois? Et que désirions-nous ? Notre bonheur de l'an passé. 'Tu voudrais que je fusse tout à toi, à toute heure, et tu m'oifres indirectement l'argent de ton mari. .Mais sais-tu comment on appelle ceux qui vivent ainsi?
Marie lui mit la main sur les lèvres.
— ^Chat! lit-elle, c'est un vilain mot, monsieur !
Le soir même de ce jour où il avait été atteint si cruellement, Cremesse avait quitté Paris.
Comme il arrive à beaucoup, aux jours où le malheur les trappe dans leurs plus intimes affections et les isole, il pensa au foyer paternel, à sa première et sa plus fidèle amitié, et il partit pour Le Chàtel, où Advait encore son père.
Celui-ci était un vieillard plein de verdeur qui, après avoir tout le long d'une carrière honorable travaillé à la fortune de son fils, s'était fait du bonheur de ce dernier son propre bonheur. Son fils était son amour et son orgueil. Il réchauffait ses dernières années aux succès du fils auquel il avait voué sa vie.
Du fond de son village, il le suivait avec les yeux de l'imagination et du cœur; son souvenir lui était toujours présent et lui tenait lieu de compagnie durant les longs jours monotones de la mauvaise saison. 11 lisait et relisait ses lettres et se taisait une fôte de ses courtes visites au Chàtel.
En arrivant chez son père, Cremesse ne lui dit
rien de son malheur, soit qu'il craignit de l'aftliger, soit que son amour-propre lui commandât cette réserve.
— Aucune affaire ne me retenait, lui dit-il, et depuis longtemps j'éprouvais le désir de te revoir. Puis, j'ai l'idée d'acheter une propriété aux environs où je puisse passer une partie de l'année. La vie de Paris est fatigante; ma santé est altérée.
— Et pourquoi es-tu venu sans ta femme ?
— Sa mère est très-malade, elle ne pouvait l,i quitter ; j'espère qu'elle viendra bientôt me rejoindre.
Quelques jours après son arrivée au Chàtel, il écrivit à son notaire de servir à madame veuve Dupou,t, la grand'mère de Marie, une pension mensuelle de cinq cents francs.
Nous laissons à penser la joie de Marie lorsqu'elle reçut avis de cette pension. La misent l'avait effrayée, et lorsque sa grand'mère étala cinq cents francs sur la commode de sa petite chambre, elle se crut riche.
— C'est ma pension que mon mari vous paye ainsi, vous savez, grand'maman; mais nous ne dépenserons pas tant d'argent; je veux faire des économies.
La A'ieille dame l'approuva.
— Voilà cent francs, reprit Marie en remettant cinq louis à sa grand'mère ; le reste sera pour ma toilette, les cas imprévus et ma tire-lire.
Dans sa pensée le reste était en grande partie pour Lucien.
Cependant Cremesse souffrait cruellement, car bien qu'il n'eût plus d'estime pour Marie, il l'aimait^loujours, et — ce qui peut paraître faux, mais n'est que trop vrai — sa passion s'était exaltée et accrue de son ressentiment. 11 était jaloux.
Le souvenir de son rival, qu'il regardait comme un garçon assez insignifiant, le torturait.
Marie avait-elle revu son amant?... 11 s'en doutait, mais il n'eût osé s'en assurer. H avait honte de sa passion comme d'une faiblesse".
Plusieurs mois s'écoulèrent.
Craignant, en prolongeant son séjour au Chàtel, d'éveiller la médisance de la petite ville, il annonça son départ pour Paris et fut passer la fin de i;été dans les villes d'eaux d'Allemagne. Cela à son grand regret, car I'air du pays natal lui convenait mieux que tout autre, et en gat-dant la place qu'il avait reprise au foyer paternel, en vivant au milieu des souvenirs de sa jeunesse, peut-être se fût-il guéri de son funeste amour.
Tandis qu'à Ems, à Bade, il retrouvait une solitude morale peuplée des souvenirs de la vie parisienne. Le froid le chassa du Grand-Duché; il se réfugia à Nice. Enfin, fatigué de cette vie 'errante, il revint à Chàtel.
JULES BEAUJOINT.
{La suita au prochain numcro.)
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
L'AMOUR EN PARTIE DOUBLE
RÉGINE ET GENOFSA
C D'AMEZEUIL
(voir a partir du ^° ISS)
OU M. rOTEL COMMENCE A JOUER CARTES StR TABLE.
[suite)
Pepe, qui vaut mieux que sa r^nitation, sentit soudain son cœur s'éprendre follemtut, et des paroles d'amour lui montèrent aux lèvres.
Malheureusement il ne tarda pas à comprendre qu'il soupirait en pure perte; et comme sa passion, loin de se ralênlir, continuait à galoper de plus belle, il chercha dès lors à trouver un moyen sûr d'attendrir la belle inhumaine.
[" Par suite d'habiles manœuvres, il parvint à dé-
• couvrir l'amour de Rita pour Léo, et le caprice de ce dernier pour Laïs, car j'ai oublié de vous dire
' que la fille perdue s'appelait Laïs; il n'eut donc plus alors qu'à dresser ses batteries pour prouver à liita les infidélités de Léo et. . . pardon, mais je crois que décidément mon récit commence à vous intéresser; je poursuis donc : et, dans ce but, il commença par circonvenir habilement ceux qui entouraient la jeune Rita; puis, sur sinon de leur appui du moins de leur silence, il supprima les lettres de Léo... Ah! j'ai oublié de vous dire que dans l'intervalle Léo avait été obligé de s'éloigner, par suite de la mort d'un père, d'une tante, je ne sais plus au juste pour quelle raison, peu nous importe, du reste ; on substitua donc aux lettres de Léo d'autres lettres fabriquées iiar Pepe, et,
''peu à peu, le doute naquit dans le cœur de Rita; et vous ne l'ignorez pas, chère, le doute n'est le plus souvent, aussi bien en politique, eu religion, qu'en amour, que le premier pas qui conduit à l'apostasie. Aussi Rita ne tarda-t-elle pas à croire que son amant l'avait complètement délaissée.
Avouez que ce Pepe n'était réellement pas trop maladroit.
Toujours est-il que tout marchait comme sur des roulettes, quand une réflexion soudaine jaillit de la cervelle de Pepe.
— Mais si Léo allait arrivei.' à l'improviste, se dit-il, tout serait donc perdu? et,.sur-le-champ, il chercha un moyen d'obvier, le cas échéant, à cet inconvénient ; puis, après de mûres réflexions, il se décida à se rendre chez Laïs, et à lui dire :