Voir les A mours de contrebande
— Laïs, vous aimez Léo, et Léo ne vous aime pas; vous courez donc grand lisque d'être repoussée avec perte si quelqu'un ne vient à votre secours. Je suis ce quelqu'un, je vous tends la main et je vous demande :
— Voulez-vous de moi pour allié?
Et, joignant le geste à la parole, le baron tendit la main à Régine.
Celle-ci, étourdie et comme en proie à un horrible cauchemar, ne répondit tout d'abord pas.
— Voilà mon apologue ; qu'en dites-vous, Régine? demanda M. Potel.
— J'avoue que... je ne vous comprends pas.
— Je vais donc alors m'expliquer plus clairement et surtout plus brutalement. Sachez donc, Régine, que I\L de Kergall ne vous aime pas, que c'est Genofsa qu'il aime et que seule il aime ; or, comme moi aussi j'éprouve pour cette femme un amour insensé, je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous bien, que cette femme soit à un autre qu'à moi, efdussé-je y perdi-e la vie, je la lui disputerai jusqu'à la fm.
En parlant ainsi, le petit homme s'était redi-essé, fœil en feu, Fattitude menaçante, et certes, en ce moment, il était beau, mais d'une infernale beauté, qui fit froid à Régine jusque dans la moelle des os.
— Eh bien ! reprit-il après un instant de silelice, - me comprenez-vous celte fois, et consentez-vous
à me servir?
— Non, non, laissez-moi, je ne veux pas qu il souffre.
Un sourire méphistophélique plissa les lèvres
du jeune homme.
— Vous êtes folle, Régine, lui dit-il.
— Non, je ne suis pas4olle, mais je l'aime.^
— Allons donc, siuguher amour que lé vôtre!
— Amour vrai, qui sait au besoin taire le sacrifice de sa propre existence.
— Eolie! vous dis-je. Croyez-vous donc que je n'aime pas Genofsa, et cependant, je vous l'avoue, je me sens complètement incapable du plus petit sacrifice en faveur de ce rival que je hais, plus encore peut-être que je n'aime. Oh! non. non, jamais je ne pourrai supporter la pensée qu'un
autre... .
— Taisez-vous ! taisez-vous !
Qu'un autre, continua impitoyablement le baron, dont l'exaltation semblait croître à chaque instant, aura jamais possédé ce que, moi, je n'aurai fait qu'envier, et je le jure en ce moment, je le jure par tout ce qu'il y a de sacré en ce monde, ma vengeance serait impitoyable et terrible, et je la poursuivrais jusqu'à la mort.
« Vous voyez donc bien, chère, que je connais l'amour et que mieux que vous je sais aimer. ^
« Eh bien ! maintenant, consentez-vous à in'aider dans la poursuite de mon œuvre, voulez-vous être mon alliée?
— Non, non, laissez-moi ! laissez-moi!
— A votre aise, comtesse, je me retire, mais ne vous en prenez qu'à vous-même, si...
— Que voulez-vous dire?
LE? DELASSEMENTS ILLUSTRÉS.
— Au revoir, madame de Castel-Brancio, et puissiez-vous ne vous rt^peutir jamais de ne m'avoir pas L^couté.
— Restez, je vous en prie.
— Il est trop tard. Tout à l'heure, je suis franchement venu ;\ vous, je vous ai loyalement propos(!' mon concours, vous l'avez refusé; a^ous étiez libre de le faire et je ne vous eu blâme nullement.
— Mais ôtes-vous bien sûr de ce que vous avancez?
— M. Potel sourit, et tirant une lettre de son porteteuille, il la tendit à la jeune femme.
— Lisez ! dit-il.
Régine hésita un instant; elle sentait, en effet, qu'en ce moment elle allait tremper dans une lâcheté indigne d'elle, indigne surtout de son caractère, et elle craignait, sans doute, une fois engagée dans cette voie, de ne pouvoir plus, désormais, s'arrêter sur cette pente fatale, quiestquelquelois le premier acheminement vers le crime.
Puis soudain, elle s'empara brusquement du papier, et des yeux le parcourut en quelques instants.
C'était la lettre adressée de Nantes à Genofsa par M. de Kergall.
Un moment, elle resta comme anéantie ; deux grosses larmes , se faisant jour à travers ses paupières demi-closes, sillonnèrent lentement ses joues; puis, soudain, elle bondit comme une panthère blessée, et sa colère éclata terrible et implacable.
— C'était donc vraiï s'écria-t-elle, il me trompait... le hVche! que lui ai-je donc fait?... et cette femme, cette rivale... où est-elle? que je la déchire avec mes ongles... Oh ! mais je me vengerai... oui, je me vengerai de tous les deux à la fois,.. Vous m'aiderez? n'est-ce pas, mon ami?... Je compte sur vous... Ah! ils n'ont pas craint de me déchirer le cœur... Malheur! malheur sur tous deux! Je leur montrerai qu'on ne se raille pas impunément de moi... Vous m'avez demandé mon concours, La Burgotière, je vous appartiens corps et âme... et... je suis heureuse, ajouta-t-elle avec un sauvage éclat de rire, car je vais me venger!
La réaction avait été trop forte, Régine, épuisée par l'émotion, s'affaissa lourdement sur le sol.
Au lieu de lui prodiguer tous les soins que réclamait son état, M. de La Burgotière se contenta de jeter sur la malheureuse femme le regard du serpent qui sent que désormais sa proie ne peut plus lui échapper; puis, saisissant son chapeau, il se dirigea vers la porte, en murmurant :
— Allons, tout est pour le. mieux de ce côté ; à l'autre, maintenant.
En passant dans l'antichambre, le baron aperçut la soubrette fort occupée à ranger.
— Ecoute ici, petite, lui dit-il.
La jeune fille s'empressa d'approcher, le baron lui prit le menton, puis, avec un méchant sourire, lui dit :
— Je crois que ta maîtresse se trouve mal, va donc voir un peu, mignonne, ce que ce peut être.
Puis, M. le baron donna fort paternellement une petite tape sur la joue de la belle enfant, et s'éloigna en fredonnant un joyeux refrain d'opéracomique.
VU
ou M. POTEL SE DESSINE DE PLUS EN PLUS.
M. de La Burgotière trouva son coupé stationnant devant la porte de Régine.
— Rue de Sorbonne, dit-il en y montant. Puis, soudain, il se rejeta vivement en arrière,
car il venait d'apercevoir, pelotonné(^ dans un coin, une forme indécise qu'enveloppait de longs voiles noirs.
— Qui don(?estlà? fit-il d'une voix tremblante. Sans lui répondre, l'inconnue l'attira vers elle
et referma la portière.
— Qui ôtes-vous donc ? reprit encore M. Potel, étourdi par la secousse.
— Ne me reconnais-tu donc pas, prononça une voix douce.
Potel fit un geste de dénégation.
— Tu as alors la mémoire bien courte. Regarde-moi donc de plus près.
Et relevant le voile qui cachait ses traits, elle regarda fièrement le petit liomme.
— Louise ! s'écria-t-il, en faisant la grimace.
— Mais certainement, Louise, que tu as lâchement abandonnée ; Louise qui t'aime toujours, ingral !
M. Potel grimaça un sourire qui donna à sa physionomie une si éfcrange expression, que la jeune femme ne put retenir un violent éclat de rire.
— Par quel hasard te trouves-tu donc ici ? crut devoir demander le jeune homme, pour couper court à l'hilarité de sa compagne.
— Pourquoi je suis ici ? oses-tu bien me le demander, monstre !
— Mais ! . . .
— Que vas-tu faire chez Régine ?
— Eh! que t'importe, ma chère !•
— Comment, que m'importe ! mais ne sais-tu donc pas que je suis jalouse!
— Jalouse! toi, et de Régine? allons donc, je t'en prie, ces.-^ons ce badinage.
— Qu'appelles-tu badinage? est-ce l'oubli que je fais en ce moment de la pudeur inhérente à mon sexe, pour venir rappeler un ingrat à ses devoirs? Et crois-tu donc, par hasard, que je veuille plaisanter; non, je te le répète, je suis très-séneuse, et je te le dis hautement, je suis jalouse !
En parlant ainsi, la grosse Louise affectait un air de tristesse que démentait complètement le sourire qui se jouait autour de ses lèvres; quant à son compagnon , vainement il se creusait Ja
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
cervelle, il ne pouvait se rencire compte du but auquel elle voulait a-tteinclre en ce moment.
— Expliquons-nous une bonne fois, fit-il tout à coup, où veux-tu en Avenir?
— Mais, malheureux, depuis deux heures je m'exténue à te crier que je suis jalouse, horriblement jalouse, et si je ne me retenais pas, je t'arracherais les deux yeux.
— Jalouse! et pourquoi?
— Pourquoi ! pourquoi ! mais monstre que tu es, ne vois-tu donc pas que tes visites à Régine me déplaisent.
M. de la Burgotière laissa échapper un éclat de rirerailleurr; Louise fit chorus aveclui.
— Parlons franchement, que désires-tu?
— Te revoir, parbleu !
— Pas d'enfantillage, je l'en prie, les instants sont précieux et je vais èlre, à mon grand regret, dans la nécessité de te quitter.
Pendant ce'colloque, en effet, la voiture avait franchi la plus grande partie de ladistance qui séparait le quartier Bréda de la rue de Sorbonne.
— Qu'attends-tu de moi? reprit M. Potel.
— Je désirerais, reprit Louise, que tu m'accordasses une faveur !
— Et laquelle ?
— Celle de venir demain matin déjeuner avec moi.
— Demain ? je ne le puis, c'est impossible !
— Comment? impossible !
— Oui! une affaire très-pressée.
— Et... qui ne peut se remettre ?
— Impossible, te dis-je.
— Ce que j'ai à te dire est pourtant très-sérieux!
— Moms encore, bien certainement, que l'affaire qui me prive du plaisir de ta chère présence.
— Et cependant s'il s'agissait de Genof'sa...
— De Genol'sa, dis-tu?
La voiture, au même instant, s'arrêtait devant la porte du numéro 10, et Louise, ouvrant précipitamment la portière, s'élançait sur le trottoir, en s'écriant :
— C'est entendu, demain, je t'attendrai à onze heures précises.
Revenu de l'ébahissement que lui avaient causé les dernières paroles de la jeune femme, La Burgotière se précipita à son tour sur le trottoir, parfaitement décidé à provoquer une explication de sa part; mais déjà Louise avait disparu, et il lui fat impossible de la rejoindre.
— (Ju'a-l-elle voulu dire ? se demandait-il, tout en regagnant le numéro 10 de la rue de Sorbonne.
« A'iais que je suis de a'y avoir pas songé plus tôt, Louise se sera brouillée avec son am'ant, et, ne sachant comment faire pour le remplacer, elle a songé à moi, et elle veut, en attendant, me tirer ce que vulgairement on appelle une carotte.
« Ah ! les femmes, les femmes, avouons qu'elles ne sont pas de notre force pour la rusé. Allons, j'irai demain la voir ; je ne puis pas décemment laisser une ancienne amie dans.la peine. »
Tout en monologuant ainsi, M. le baron était
arrivé devant la maison de Genol'sa ; il en franchit le seuil et passa hardiment sans que les Bybeybolles, qui pratiquaient, sans façon, un léger bésigue, songeassent le moins du monde à l'en empêcher.
Tout était en désordre dans la chambrette de la jeune fille; des cartons, des boites encombraient tous les meubles, et des vêtements, de la musique, des chiffons s'entassaient pêle-mêle dans tous les coins.
Plus triste que jamais, Genofsa était assise sur une chaise basse, les coudes appuyés sur ses genoux et la tête cachée entre ses mains ; de grosses larmes filtraient à travers ses doigts.
Un coup violemment frappé à sa porte lui fit relever la tête.
— Entrez ! fit-elle.
M. de la Burgotière pénétra dans la chambre, et, à la vue du désordre qui y régnait, il no put retenir un sourire.
— Tout va bien, murmura-t-il.
Puis, plus haut, il ajouta :
— Je vois, mademoiselle, qu'enfin vous êtes devenue plus raisonnable.
Des pleurs plus abondants s'échappèrent des yeux de la jeune fille.
' — Je SUIS prête, dit-elle, en poussant un soupir.
— La voiture est en bas, veuillez donc, chère enfant, me faire savoir ce que vous comptez emporter.
— Je pos'^de si peu de choses, en vérité.
— Mais, peut-être se trouve-t-ii un objet auquel vous teniez plus particulièrement.
— Hier encore, peut-être, j'aurais pu... mais aujourd'hui... non, décidément ils me rappellent de trop cruels souvenirs.
— Paluvre petite! soupir<a M. Potel, en feignant de compatir à la souffrance de Genofsa.
— Fuyons, fuyons bien vile, reprit la jeune fille en pleurant, car mon courage se brise et je ne sais si tout à l'heure il me restera assez de forces...
M. de La Borgotière était trop habile pour ne pas comprendre ce qui se passait en ce moment dans le cœur de la jeune fille ; aussi, craignant de voir sa résolution faiblir, s'empressa-t-il de lui offrir le bras.
— Je suis tout à vos ordres, dit-il.
Genofsa n'aA'ait plus la moindre notion de ce qui se passait autour d'elle, aussi se laissa-t-elle entraîner sans tenter la plus petite résistance; mais à peine venait-elle de quitter cette chambrette qui lui rappelait des souvenirs tout à la fois et si chers et si cruels, qu'elle tombait évanouie sur le seuil.
M. de La Burgotière, qui ne la perdait pas un instant de vue , profita 'de cet évanouissement pour la prendre dans ses bras et la porter dans la voilure.
Il allait y monter à son tour et prendre place à ses côtés, quand soudain, seravisant :
— Touche rue de la Victoire, dit-il à son cocher^ La voiture prit la direction des boulevards,
LE6 DELASSEMENTS ILLUSTRES.
M. de La Bu^goti^re, après avoir allumé un cigare, se dirigea en se dandinant du même côté.
Presque à la même heure, M. de Kernevelan recevait deux lettres. La première était datée du chAteau de Kergall.
La seconde, d'une écriture plus fine et plus déliée, exhalaitpartous les pores un parfum de jolie femme ; elle disait :
« Si M. le marquis de Kernevelan veut me faire l'honneur de venir demain matin, je l'attendrai à onze heures précises.
<i L'affaire dont j'ai à t'entretenir est de la dei-nière importance.
« J'espère que M. de Kernevelan sera assez aimable pour ne pas me refuser celte légère faveur, et je le prie, en attendant sa bonne visite, de vouloir bien me croire sa dévouée servante.
« LoiISE.
« 15, rue Clausel. »
— Que veut dire ceci?- se demanda Joannic en tournant le papier dans tous les sens. 11 faut, en effet, que la chère petite ait quelque chose de bien sérieux à me conter.
Sonnant alors son domestique :
' — Yvon, ajouta -t-il, tu vas allw chez madame Louise, 1 j, rue Clausel ; tu lui diras que j'accepte avec le plus grand plaisir sa bonne invitation, et que demain, à l'heure indiquée, je serai chez elle, 'lu t'arrêteras en passant chez Chevet, et tu lui commanderas , en mon nom, un fia déjeuner qu'on fera porter chez madame Louise.
MU
LE DKJÏINER
Onze heures allaient sonner au moment où Joannic faisait son entrée chez la grosse Louise.
— .Merci d'être venu, marquis, lui dit-elle en lui tendant la main.
— iNe suis-je pas entièrement à votre discrétion, ma toute belle, repondit-il en déposant un salant baiser Jsur la blanche main delà belle enfant.
— Toujours charmant, marquis.
— Non pas, mais dites égoïste, car je l'avoue, les heures que je puis passer en tète à tèle avec vous me deviennent chaque jour plus précieuses.
— Vous êtes vraiment trop aimable, cher, et ma reconaissance...
— Mon Dieu, Louise, quel grand mot ! pour une si petite chose ; je vous trouve charmante, je vous le dis ; vous le souffrez, et je ne m'en plains pas, croyez-le; c'est donc à moi qu'il appartient de parler de reconnaissance et non pas à vous.
C d'Amezelil.
(La suite au prochain numéro.)
(ReprodaCtion interdite.)