‹ La belle herboristeChapitre 7 sur 85 · MADEMOISELLE BABETTE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE BABETTE

Le lendemain, dès l'aube, Marie-Reine s'éveilla ; elle eut quelque peine d'alwrd à rassembler ses idées, et à s'exi^liquer sa présence dans une chambre qu'elle n'avait jamais vue.

Se souvenant enfin, elle s'accouda sur son oreiller et songea ; des larmes coulèrent de ses yeux, puis un amer sourire crispa ses lèvres. Le rêve affreux de la veille lui repassa devant les yeux, et, superstitieuse comme les gens que la mer a habi-

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS

tués aux grands dangers, ello so demanda si ce n otait pas un avertissement.

Après avoir songé au passé, il fallut bien penser au présent. . .

Au présent creux, vitle, sans ressources et sans os^joir.

Qu'allait-cllo faire ? qu'allait-ellc devenir?

Ello était coHturière, c'est ^Tai ; mais c'était un état insufli.sant pour la faire exister. Ensuite, elle no se sentait plus la foreo do vivre dans le pays où Cuc avait tant soulTert...

Elle était seule, prête à tout risquer. De plus, elle sentait sourdre en elle une haine implacal)lc contre la société, et Paris lui semblait la ville propre à satisfaire ses appétits do vengeance.

Une pln-ase revenait sans cesse sur ses lèvres.

.< Il faut être avec les méchants ! »

Elle pensait toujours, cherchant par quel moyen elle pourrait désormais gagner sa vie.

On frappa.

Ne sachant qui allait so présenter, elle ramena les couvertures sur ses épaules, et demanda, presque effrayée :

— Qui est là ?

--Jq no poux pas vous dire mon nom, fit une voix aigre, puisc[ue vous ne me connaissez pas. Reconnaissant une femme, Marie-lieiiie dit :

— Entrez!

C'est Mlle Babette qui parut, portant des vêtei.icnts do fcmmo sur son bras, l'air rogue, regardant d'un regard oblique celle que son maître .s'était permis d'amener chez lui.

— Je viens, dit-elle, de la part de monsieur, vous demander comment vous allez. . . Je vois que vous allez bien, c'est tout. . . 11 faut que vous mettiez ces vêtements et que vous descendiez déjeuner.

Maric-llcine regarda liaJx'tte, tout ébaliie de ce qu'elle bi disait, tandis que cclie-ci maugréait tout bas:

— Des honimes de cinquante ans qui font attention à des jeunesses comme ça. .. Ça dit que c'est de l'humanité... Si c'était moi, t'aurais vu s'ils m'auraient ramenée... Parce qu'elle est jeuno, qu'elîo a la beauté du diable... On ia verra à mon âge . . .

Babette n'avait jamais voulu admettre qu'une femme était plus jolie qu'elle l'avait été. Toutes, disait-elle, avaient la beauté du diable, c'cst-îi-diro la fraîcheur dos vingt ans.

Or, Babette était une grande fille de cinquante ans, droite et gracieuse comme une asperge ■ ello aurait certainement pu prendre un bain dans un canon de fusil.

La tête eût pu servir de modèle pour une pomme de parapluie : la figure longue, les pommettes saillantes, le nez en bec de corbin pincé aux narines les lèvres minces et le menton pointu. Elle avait tràs-pcu de cheveux et quelques dents... l'œil était j bleu eau de savon. . . Avouons que si ello avait ou ! la beauté du diable, ello était bien changio. . . I

— lldloz-vous, car ces messieurs attendent en ■ hns,.)M4>i' se oiclti,'e à tcjljlvi. .

— Ces mes.sieurs ? interrogea Marie-Reine en , sautant du lit.

I — Oui, ces messieurs! et Babette détourna les I yeux pour ne pas voir les jambes de Marie. . . un modèle de statuaire, en disant tout bas :

— Regardez- moi, si ça a seulement deux liards do décence. . . tout ça pour faire voir ses jambes. . . Dieu merci! je peux dire que j'étais la mieux faite do mon temps... et jo n'en tirais pas vanité pour ça.

— Mais, demanda Marie après avoir rovclu sa robe, où suis-i(î, ici ?

— Allons don ; ! vous le savez aussi bien que moi.

— Comment, jo lo sais ! si je le savais, je ne vous lo demanderais pas.

— C'est bien. On m'a envoyé pour vous servir ; je ne suis pas votre dupe, mais jo dois répondre. Vous êtes ici chez M-^ Friquet,, avoué prés le tribunal.

— M« Fric[uct, répéta Marie-Reine en cherchant dans sa mémoire ; je ne connais pas du tout.

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