‹ La belle herboristeChapitre 68 sur 85 · Voir les Amours de contrebande · texte numérisé non relu

Voir les Amours de contrebande

succès avait été tel, que jamais, de mémoire d'Jiomme, on n'en avait constaté de pareil.

Voici d'ailleurs ce que disait l'un desfeuilletonnistes les plus autorisés du lundi :

ce La salle tout entière attendait avec la plus vive impatience •l'apparition de celle dont partout on disait merveille (on jouait Guillaume Tell).

« Le premier acte fut à peine écouté, on songeait à tout autre chose, mais à peine la diva eut-elle paru que toutes les conversations cessèrent à la fois et que le silence le plus profond régna partout.

« Les yeux étaient braqués sur la belle enfant, et certes la première impression fut assez favorable pour qu'un murmure flatteur courût de l'orchestre aux cintres. La jeune Marie est, en effet, la plus magnifique incarnation delà beauté.

« Elle est blonde, et sa figure, d'une finesse et d'une distinction accomplie, rappelle ces délicieuses tètes que l'on rencontre dans leskeepsakes anglais; sa taille est moyenne, mais admirablement prise; sa main est mignonne, et sa personne tout entière respire un air de candeur et de simplicité que généralement nous sommes peu habitués à rencontrer en semblable lieu.

« Mais qu'est-ce que tout cela en présence du splendide organe dont la Providence l'a douée ? Jamais rien déplus suave, de plus délicat, de plus doux n'avait retenti à nos oreilles; cette femme réunit en elle toutes les qualités de la Palti, elle vocalise comme l'Alboni, elle chante comme doivent faire les anges, et de (jlus, ce qui ne gâte rien à la chose, elle est musicienne jusqu'au bout des ongles.

« Comment dépeindre dignement l'enthousiasme qui s'empara de toute la salle après l'audition de son premier morceau ? Elle avait peur, on le sentait, sa voix tremblait légèrement, et cependant un frisson électrique courait sur toute la salle, on se contenait à peine, et c'est presque un miracle si elle a pu achever son air sans avoir été interrompue par des milliers de bravos.

« Pendant toute la soirée, le début de la prima donna ne fut qu'une perpétuelle ovation; on la rappela dix lois, et, à peine, tremblante, émue, se retirait- elle, que de nouveaux bravos, plus nombreux encore, la forçaient à revenir.

« Les couronnes, les bouquets pleuvaient sur la scène; une dame, emportée par son enthousiasme, jeta même aux pieds de la diva une ma- • gnifique rivière qu'elle portait au cou. Jamais, de mémoire d'habitué, on n'avait assisté à pareille fête. »

Voilà ce que disait le journal, et cet éloge, bien loin d'être exagéré, se trouvait encore, au dire des experts, bien au-dessous de la vérité . . .

Minuit et demi sonnait à une charmante pendule de rocaille au moment où une jeunefemme, revêtue d'un charmant peignoir de soie gris-

LES DELAISSEMENTS ILLUSTRES.

perle, iloublé de salin bleu, faisait sou entrée dans nn tMégant salon oîi se trouvaient réunies une vin°taitie de personnes, an milieu desquelles pérorait le jeune et beau Potcd Cliquout de La Burgotière.

La conversation roulait, bien entendu, sur les débuts de l'incomparable diva , qui venait de prouver, d'une manière si péremploire, qu'on pouvait s'intéresser, sur la scène de la rue Lepeletier, à tout autre chose qu'à des ronds de jambes bien laits ou à des pointes savamment exécutées.

M. Potel jouissait eu ce moment du plus magnifique et du plus complet triomphe qu'il ait été donné à nn homme de remporter, aussi portait-il haut la tête et se dandinait-il insolemment, les pouces passés dans les entournures de son gilet.

M. l'otel Cliquout de La Burgotière n'était-il pas en elfet le seul (jui connût à peu près la diva?

— Messieurs, disait-il avec ce petit air fat de l'homme sûr de.sa supériorité, ne m'interrogez pas davantage, j'ai promis de me taire, et vous le savez, un homme d'honneur n'a que sa parole.

— Diable, grommala M. de Grémond , un homme d'honneur je ne dis pas, mais vous, de La Burgo4ière!...

Le petit baron fit la sourde oreille.

— La diva m'a chargé d'inviter à souper 7nes amis, il appuya sur ces mots, et j'ai cru répondre à son désir en vous priant de vouloir bien, ce soir...

M. Potel ne put achever sa phrase, car la diva venait de taire son entrée dans le salon.

L'artiste, à la ville, était plus belle encore qu'à la scène ; ses formes mignonnes se détachaient mieux en elfet et apparaissaient dans toute leur exquise délicatesse; un certain air de tristesse répandu sur sa physionomie contribuait peut-être à la rendre plus charmante encore; aussi tous ces viveurs, si blasés qu'ils fussent, ne purent ils retenir un mouvement d'admiration.

— Permettez-moi, messieurs, leur dit-elle en entrant, de vous remercier d'avoir bien voulu accepter l'invitation d'une inconnue.

— Quand, comme vous, madame, on possède au plus haut degré, et talent et beauté, on n'est une inconnue pour personne, s'écria M. de Grémond en s'inclinant.

Un gracieux sourire fut la seule réponse de la jeune femme.

— Madame est servie, vint en ce moment annoncer un valet.

Tout le monde passa dans la salle à manger. .

11 était plus de midi, et la blonde diva reposait encore du sommeil du juste, quand elle fut soudainement tirée de la léthargie protonde où elle se trouvait plongée par le bruit d'une dispute violente.

— On n'entre pas, disait la voix flùtée de mademoiselle Henriette, la nouvelle camériste de l'artiste.

— Je vous dis que j'entrerai, répétait une voix

màledont les accents vinrent la faire tressaillir juscpi'à la moelle des os.

— Mais, entêté cpic vous êtes, reprenait la soubrette, puisque je vous repète que madame est très-fatiguée et qu'elle repose en ce moment.

— Eh bien, j'attendrai qu'elle soit réveillée, voilà tout.

— Madame ne veut voir personne, retirez-vous donc, mon brave.

— Oh ! madame me recevra quand elle saura qui je suis; allez seulement lui dire mon nom.

— C'est impossible.

— Il faut pourtant que je lui parle.

— Revenez un autre jour.

— 11 sera trop tard, peut-être; je vous en prie, allez prévenir votre maîtresse de ma visite, ou sinon... .

— Quoi ! vous me faites des menaces?

— Mademoiselle, si vous pouviez connaître les motifs qui m'amènent, vous excuseriez nn moment de vivacité".

— Allons, cessons tout ce bavardage et filez, ou sinon j'appelle Jacques et François.

— Eh bien, qu'ils y viennent donc votre Jacques et votre François, et nous verrons bien, morgue !

Pendant qu'e la dispute continuait entre les deux interlocuteurs, la jeune femme, complètement tirée de sa torpeur, prêtait de plus en plus l'oreille à ce qui se disait auprès d'elle, et en écoutant la voix du compagnon de mademoiselle Henriette, elle éprouvait une douloureuse émotion, dont elle n'était pas maîtresse.

Celui-ci, ayant soudainement prononcé le nom de mademoiselle Genofsa, les pleurs vinrent aussitôt inonder le visage de la diva, mais mademoiselle Henriette ayant fort insolemment répondu, en étlatant de rire :

— Mademoiselle Genofsa ! est-ce que nous connaissons ça ! vous êtes décidément ivre.

Elle se redressa vivement comme le cheval qui se cabre sous l'éperon du cavalier, et déjà elle s'apprêtait à appeler et à faire entrer le personnage, quand le bruit s'éteignit tout à coup, et en relevant la tète, elle aperçut par la porte entrebâillée le minois fùté de mademoiselle Henriette qui la fixait curieusement.

La soubrette, prise en flagrant délit de curiosité, essaya de balbutier :

— Madame a sonné?

— Non, répondit d'un ton sec la diva.

— Pardon, madame; je croyais que madame...

— Habillez-moi !

— Madame a bien dormi, fit câlinemet mademoiselle Henriette.

La diva resta quelques instants sans répondre, puis soudain elle s'écria :

, — Que désirait la personne qui, tout à l'heure, causait avec vous ?

—Elle demandait à parler à madame, et comme ' madame s'était couchée fort tard... et puis... ce n'était qu'un ouvrier.

— Qu'est-ce à dire, mademoiselle, et qui vous

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

tm:

donne le droit de vous occuper de ceux qui se présentent chez moi?

— ParJon, madame, j'avais, cru... j'avaispensé.

-^ V^ous avez tort mal pensé, mademoiselle,, et désormais je vous défends, je vous défends, entendez-vftus , de parler mal d'un homme que j'estime fort.

— Dame ! je ne pouvais prévoir..;

— Et, du moins, l'avez- vous prié d'attendre?

— Croyant être agréable à madame, je l'ai renvoyé.

— V^o.us n'êtes qu'une sotte.

Mademoiselle Henriette fit une moue significative, mais en présence de la mauvaise humeur de sa maîtresse, elle n'osa rien répliquer.

— Vous a-t-il du moins parlé de revenir?

— Je le crois, madame.

— C'est bien ; Jorscju'il se présentera, laissez-le pénétrer jusqu'à moi, quelle que soit l'heure... Allez ! maintenant... Ah! à propos, je n'y suis pour personne autre, pour personne, vous m'entendez bien !

— Mais, si monsieur se présentait ?.. .

— Monsieur!... que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas. Je vous le répète, je n'y suis pour personne.

Mademoiselle Henriette comprit que l'argumentation était sans réplique, aussi se retirât-elle sans prolérer une seule parole ; mais dès que la porte eut été refermée, elle laissa paraître toute sa mauvaise humeur, et malheureusement pour M. François, le valet de pied, qui eut la mauvaise pensée de lui pincer la taille, elle se traduisit par une magnifique paire de souftlets et l'épithète « d'imbécile » qu'elle lui appliqua.

M. François porta vivement les mains à sa figure et tenta de s'excuser; mais la jeune fille s'enfuit en lui lançant une nouvelle épithète beaucoup moins flatteuse qiie la première. '

Demeurée seule, la diva se laissa tomber sur une causeuse, et pendant plus d'une heure elle resta plongée dans une sorte d'abattement profond.

Tout à coup un pâle sourire éclaira son visage.

— C'en est fait, dit-elle, le sacrifice est maintenant consommé, il n'est plus temps de se repentir.

Et par un brusque mouvement, elle essuya les larmes qui inondaient son visage.

Elle se trouvait en ce moment devant une glace, elle aperçut "ses yeux rougis et gonflés par les pleurs, ses traits tirés et amaigris paria souffrance, et elle poussa un triste soupir, en songeant, peut-être, à ses beaux jours d'autrefois.

Puis, se dirigeant à grands pas vers son cabinet

de toilette, elle tenta de faire disparaître ces traces trop évidentes du chagrin qui la dévorait. iN'avaitelle pas à paraître devant le public? et, quoi qu'il arrive, il ne faut jamais qu'il sache que le sourire qui se joue sur les lèvres de l'artiste abrite souvent des larmes, parfois bien amères.

Depuis plus de deux mois que Genofsa avait endossé fa lourde personnalité de la diva Marie Sorbier, que de fois, hélas ! il lui était arrivé de regretter ces jours heureux, où seule, dans sa chanibrette, qu'éclairait si gaîment le moindre rayon de soleil, elle chantait joyeusement sans se préoccuper de plaire à qui que ce tût au monde.

Puis, lorsque l'amour, ce météore d'autant plus brillant qu'il est plus passager, avait éclairé son cœur de ses reflets les plus purs, sa vie s'était encore embellie d'un rayon mille fois plus beau, et, pendant quelques jours, elle avait connu lé bonheur ici-bas.

Mais le bojiheur n'est pas notre lot en ce monde et la falalilé, jalouse de tout ce qui peut nous arriver d'heureux, avait pris soin de jeter sur sa route un M. Potel Cliquent de La Burgotière, un des ces êtres sans foi ni loi qui semblent créés pour faire le malheur de tous ceux qui les entourent; et, grâce à ses perfides manœuvres, Genofsa, l'honnête fille, se trouvait lancée désormais dans un monde qui n'était pas le sien et dont l'éloignaieut ses plus secrètes aspirations.

Complètement déclassée au milieu de tous les gens qui l'entouraient , c'était en vain qu'elle cherchait elle-même à s'étourdir ; il lui était impossible d'y parvenir.

Les enivrements de la scène eux-mêmes ne parvenaientpas complètement à étouffeiies bouffées de tristesse qui lui montaient au cerveau et telles étaient parfois les sombres préoccupatioris qui assiégeaient son esprit, qu'elle en arrivait presque à la négation de tout ce qui se passait autour d'elle.

( Et cette femme aurait pu et aurait dû connaître le bonheur en devenant la compagne de M. Kergall, car tel était l'amour de ce dernier qu'il eût évidemment réalisé ce rêve longtemps caressé dans sa pensée.

Libre, riche, sans famille, quelle entrave pouvait donc l'empêcher d'être heureux? Quel motif pouvait l'obliger à sacrifier sa vie tout entière à de sots préjugés? Quelle autre femme aurait pu lui apporter en dot un cœur et plus pur et plus vierge? Genofsa était un ange au moral et au* physique; etd'ailleurs, sivivace était son amour que pour arriver à la réalisation de ses plus chers désirs, il eût, sans le moindre regret, sacrifié tout son avenir, si brillant qu'il fût du reste.

Doq^^e par la nature de toutes les élégances qui constituent la femme, Genofsa était, ainsi que nous l'avons dit dans les Aftiours de Coyiirebande un des plus magnifiques types de la beauté idéale' et cette beauté semblait s'augmçnter encore, illuminée qu'elleétaitpartoutle luxe qui l'entourait

Blonde comme la Marguerite de Gœthe, mille fois mieux douée qn'Amy Robsard, cette blonde

LES DKLASSHMGNT8 ILLUSTRAS.

beauti' qui sut arraiiier Leicester à sa royale amante, la reine Elisabeth , Genolsa, placée dans le milieu où la tatalité l'avait jetée, semblait mille lois plus belle encore qu'autrelois ; car le voile de tristesse répandu sur tous ses traits leur imprimait, en quelque sorte, un cachet séraphique, qui donnait envie de s'agenouiller devant celte créature si adorabienient belle, et qui symbolisait dans toute sa plus itléale perlection le type si pur et si parfait de la Madone.

Depuis le joiu' où le sort l'avait jetée hors de sa sphère, la pauvre enfant en était arrivée à ce point de doute que son existence elle-même lui semblait en cpielque sorte une utopie; lorsque seule, face à lace avec le présent et le passé, elle s'interrogeait elle-même, elle ne pouvait croire que ce fût bien à elle que s'adressassent tous les hommages, toutes les flatteries dont on accablait la diva ; et son existence, pour ainsi dire partagée en deux parties, s'écoulait tantôt douce et charmante, lorsqu'il s'agissait de l'artiste, tantôt triste et terrible, quand la jeune fille songeait à son passé si court et cependant déjà si rempli de souvenirs.

Genofsa se croyait en proie à un rêve tout à la fois triste et charmant, et vainement elle interrogeait son cœur et ses sens, il lui était de toute impossibilité de se rendre un compte exact de la situation présente.

Sa position était un peu celle d'Aboul-Hassan, du conte indien : elle se réveillait dans un palais, reine et adorée, après s'être endormie, seule et pauvre, dans une chaumière.

Genofsa en était k\ de ses réflexions quand un laquais annonça :

— M. le baron de La Burgotière.

Et, presque au même instant, et sans même attendre qu'on l'eût autorisé à pénétrer auprès de la diva, le sémillant petit baron faisait son entrée dans le boudoir.

— Bonjour, chère, grasseya-t-il, en se dandinant, comment vous portez-vous ce matin ? Eh ! palsambleu ! comme vous êtes pâle, seriez-vous donc indisposée ? Répondez ! mais répondez , je vous en prie '

— Je n'éprouve absolument rien, répliqua fort sèchement la jeune femme.

— Vous souffrez, vous dis-je, et... je veux..,

— Je vous jure...

— Genolsa, vous me cachez quelque chose.

— Moi?... mais !... en vérité '....je ne vois pas ce que je pourrais avoir à vous cacher.

— On ne me trompe pas, et...

Genofsa jeta sur lui un regard froid comme l'acier, puis elle s'écria :

— Ah! on ne vous trompe pomt... Devinez donc alors le service que j'attends de vous.

C d'Amkzeuil.

(La svite au prochain numéro.)

(ReprodnotioD interdiw,)

CAUSERIE DRÂMiTlQUE '

Décidément, la Gaîté joue de malheur avec la nouvelle pièce de M. Victorien. La //ame, annoncée pour lundi, est remise maintenant à une date non encore indiquée. On parle d'une indisposition sérieiise de M. Lafontaine, compliquée d'une maladie non moins grave de M. Clément Just. Si les deux principauxarlistes font défautaumoment de la première représentation, il sera difficile de préciser une date certaine, en présence de deux rôles à apprendre. 11 faut donc atttendre, et plaindre la direction, que ces relâches multiphés frappent de nouveaux frais à chaque nouvelle remise.

L'Opéra populaire a vécu. Malgré le succès de la reprise des Amours du Diable, les nouveaux directeurs ont cru devoir reculer devant l'énormité de la tâche que leur avait léguée leurs prédécesseurs. Nous pensons qu'ils font sagement en rendant au Chàteletsa véritable destination, soit au grand drame à grand spectacle, soit à la féerie. Une bonne troupe d'opéra coûte beaucoup trop cher aujourd'hui, pour que de simples directeurs se passent celte fantaisie. Il faut, pour mener à bien une entreprise comme celle qu'avaient rêvée MiM.Herz etDufau, être certain d'obtenir de suite une' large subvention de l'Etat ou de la Ville, sinon le théâtre n'est pas né viable, et doit succomber dans im délai plus ou moins long. MM. Foucher et Beaugé songeraient, dit-on, à remonter le 7?os*«: c'est là une idée excellente. Le drame est vivant et mouvementé, sa réputatation est faite, et si l'on peut réunir, ce que nous pensons, des interprètes à la hauteur de l'œuvre, le Bossu doit avoir un regain de succès assez durable.

En présence de la situation à lui faite par la brusque retraite de Mlle Rousseil, le Théâtre-des- Arts, après deux relâches forcés, a rouvert ses portes le samedi 28 novembre par Une Nuit de Paris, grand drame en douze heures, emprunté au répertoire du théâtre de Cluny, où il avait, en plein été, remporté un succès plus qu'honorable. En changeant de quartier, la Nuit de Pansachangé de public, mais n'en a pas été moins bien accueillie sur une rive que sur l'autre.

On s'est beaucoup intéressé aux aventures du jeune Armand, entraîné pendant toute une nuit à travers les aventures les plus variées et les plus terribles. On a revu avec plaisir les décors brossés parRobertinetCornil. Un Coin du Luxembourg, le Bal BuUier, la Maison en construction, la Gare du chemin de 1er du Nord, etc., etc. La partie musicale, due à M. Marc Chautagne, est toujours aussi pimpante et aussi facile à retenir. Somme toute, excellente reprise.

L'Ambigu s'est enfin décidé à donner Cocagne. Nous en parlerons la semaine prochaine.

Georges La ville.

U Gérant : J. lUWIQUETTE.

Van». — Typ. Waldtr, me da l'Abbaye 22.

1() UécEiMBre IHTt..

BUREAUX 11, RUE JACOI!, 11

PARIS

SOMMAIRK. — la Belle Herboriste , par Alrsis Bouvier. | PRIX DE L'ABONNEMENT — Une instruction criminelle, par Jules Reaujoint. — Ij'Amour en paitie double, par C* d'Amezeu 1. — Causerie dramatique, par Georges Laville.

DN AN SIX MOU

Paris S fr. 4 Ir.

Départements . . 10 b

eRAarD rouian nrorvEAU

Par ALEXIS BOUVIER

VoBS «les Freliii, agent de la sûreté géuéraie.

LA VENDÉE [Smte).

— Bizot, rassurez-vous, interrompit Cervenon;

on aurait dû commencer par vous- dire que le traître est Jacques Friquet.

— Friquet ! fit vivement Bizot... fallait donc le dire.

— Vous acceptez?

Si j'accepte ! ! ! Ah ! vous le verrez demain,

à pareille heure, ici, je vous rapporterai sa tête...

— Cervenon avait raison ; vous êtes l'hojnme

?3iy

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

qu'il nous fallait... 11 n'y a que les moutons pour devenir tigres! , '

— Oh! oui, tigre, si de mes ongles je pouvais lui arracher le caillou qui lui sert de oceiii'!.;;^ ' ''

— L'homme tous appartient, faites ce que vous voudrez. "'• ''^^'^^ ■> r'^'-'-'^"'. •"•'^•^ ''»' 1*^^ «*'*!*

— Quand dois-je partir ?

— Tout de suite.

— Je suis pr^t. Parlez.

— Fi'iquet a accompagné Datry, qui nous amenait des armes, on l'accuse d'avoir prévenu les bleus de l'arrivée du convoi; cette nuit, nous devions être enveloppés... Il est encore avec Datry ; tous les jours au matin il le quitte pour aller on ne sait oii. 11 faut le suivre et saisir tous les papiers qu'il peut avoir.

— Bien.

— De plus, vous direz i Datry de ne pas faire débarquer les armes, de gagner le large, de se trouver demain à pareille heure dans l'Ile de Bast, où on lui portera de nouveaux ordres.

— Bien!... tout cela sera fait.

— Vous allez partir tout de suite, on va vous donner un cheval.

— Si ç^ne vous fait rien, j'aime mieux y aller à pied, je cours assez bien, et noiis sommes à une lieue à peine de Saint-Pol-de-Léon.

— Comme vous voudrez. Vous tournerez le pays, et à l'entrée du chemin de Roscoff, vous chanterez la chanson du berger... Vous la savez?... ' "'^^ '

— J'en sais deux : est-ce ?

Agé de quatre-vingts hivers.

Portant cheveux blancs et nez rouge.

Bouche faite d'nn coup de gouge, L« teint brillant et lesyein claii?...

— C'est ça, interrompit Barco, après ce Aers vous ferez le cri de cliouette.i. continuez.

Bizot continua :

C'est Tornic, le garde champêtre, Un vieiii qui sait que Magdelôn, Pour mener ses deux chèvres paître.

Prend tous les jours un compagnon.

— Vous ferez encore la chouette, là...

Bizot acheva :

Ohé! ohé 1 mon ehien Picard, Ohé ! oh ! garde du kwp et du renard Nos poples 1...

— C'est ça, vous achevez par un cri aigu, là un gars viendra vous prendre et vous conduira à Datry...

— Bon... je pars!..:

— Pas encore! changez de costume!.:, vous allez vous habiller en prêtre.

— En prêtre, fit Bizot souriant malgré la situation, allons-y. En deux temps il eut enfilé la soutane, et un des gars lui fit la tonsure. Quand il lut prêt, Gervenon lui serra la main en lui disant :

— Au revoir...

Et Barco lui dit :

— Bonne chance, monsieur l'abbé.

Avant départir, le faux abbé avait pris sur l'établi un couteau àlarge lame qu'il glissa dans sa'iîémtiirè.-iîH'fc-'^SJ-

MARlE-nKlNE.

Le dimanche LS juin 1803 (29 prairial de l'an IX), vers huit heures du soir, deux cavaliers Liaient descendus à iMorlaix, à l'hôtel du Soleil d'or. Ils s'étaient inscrits ainsi sur îe livre : M. Bnsson, de Paris,et son domestique, A'oyageant pour raison de santé sur les bords de la mer

M. Busson était un charmant jeune homme de dix-huit à vingt ans, à l'allure féminine, mis à la dernière mode parisienne, portant cependant de longs clievenx quitombaient en boucles épaisses sur ses épaules.

Le domestitpie, espèce de précepteur, couchait dans la même chambre que son nioàtre ; grand et maisre, complètement chauve, leint pâle, l'œil brillant, il était vêtu d'un costume noir, sévère comme celui d'un ecclésiastique.

' Le domestique avait raconté au iliaitre d'hôtel que son élève voyageait pour prendre des bains dénier, et que, n'aimant pas à séjourner constamment dans la même ville, depuis un mois il suivait le littoral, et que leur excursion avait commencé par Dieppe.

Tons les matins, le jeune Busson faisait seller son cheval el allait, seul, faire une tournée dans le pays.

Le'soir du 2 messidor, c'est-à-dire quatre jours après leur arrivée, il était rentré plus tard que les autres jours; son précepteur l'attendait dans sa chambre, où le couvert avait été dressé. Ce dernier ayant fait servir le dîner, le jeune^ homme s'était mis à table et avait dit :

— Fermez la porte... j'ai de graves choses à vous dire.

Le précepteur avait gravement obéi, et s'étant replacé devant son élès^e, lui avait dit :

— Parlez.

— J'ai été jusqu'à Saint-Pol-de-Léon, j'ai vn Friquet. ,

— Ab!

— J'ai voulu lui parler... Il m'a fait un signe qui voulait dire : « Ne me reconnais pas, suismoi. »

Je le suivis,ilquittalavilleet gagnâtes champs. Là, je mis pied à terre, j'çillais lui raconter ce qui était arrivé depuis son départ; il médit:

— Je sais tout.

— Que comptes-tu faire maintenant ?

— U n'v a rien à faire, me dit-il, tout cela s'est

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

heureusement terminé pour toi... Tu dois avoir quelque argent ?

— Peu; mais j'en ai.

— Eh bien ! gagne au plus tût l'Angleterre, quitte la France, car il peut se faire qu'un nouveau témom surgisse et qu'une instruction soit recommencée.

— Si je pars en Angleterre, tu pars avec moi!..:

— Pourquoi faire ?

— Comment! pourquoi faire? .Mais parce que, en dehors des intérêts communs que nous avons, je n'ai agi que pour toi et par foi.

— Ecoute, fit-il cyniquement, tout est fini, tout est fini, tu es sauvée, nous avons l'un pour l'autre un mépris que l'amour ne peut même atténuer ; oublions -nous.

— Alors, le crime que tu m'as fait commettre...

— Tu en veux ta part !... Soit...

— Ma part!...

— Oui, tu veux ton argent; demain je te le ferai parvenir.

J'allai alurs à mon cheval, je tfrai des fontesun pistolet, je l'armai et lui dis aussi froidement que je vous le raconte ici, Frelin, car je n'àime plus cet homme, vous le savez... Je lui dis :

— Je te demande de venir toi-même demain, car je veux m'expliquer avec toi; n'essaie rien contre moi, jeté fais sauter la cervelle. Si demain au matin tu n'es pas venu, je vais te dénoncer aux autorités de Morlaix.

11 se mordit les lèvres et me dit sèchement :

— C'est bien! j'y serai !...

Comme je craignais qu'il ne se précipitât sur moi, je lui dis :

— Eloigne -toi. A dem,ain, huit heures, à Morlaix, hôlel du Soleil-d'Or... Tu demanderas M. Busson.

— J'y serai, fit-il en grinçant les dents, et il partit. Quand il lut assez loin, je sautai en selle, et d'une traite j'arrivai ici.

— Nous le tenons, dit Frelin.

— Je désire que vous ne fassiez rien ce soir ; nous sommes sur ses pas, il ne peut nous échapper. Inutile de rien dire, de rien faire... Demain il sera temps....

— Tu le veux, Marie-Reine ?

— Je le veux.

Frelin ne répondit pas, et le dîner continua silencieux, dîner sobre, car ni la misérable, ni l'agent ne mangeaient..

— Je suis lasse, fit Marie-Reine. Je vais me coucher.

— - Bien ! Alors, je descends.

— Oîi vas-tu ?

— Je vais, ainsi que je le fais chaque soir, pour éviter les soupçons, causer quelques instants en bas, et écouter les causeurs.

— C'est vrai, va !

Frelin sortit; dès qu'il fut sur le carré, un sourire s'étendit sur ses lèvres; au lieu d'entrer dans la salle de l'auberge, il descendit dans la cour et sortit par la grande porte. 11 marcha d'abord tran-

quillement, puis, ayant tourné la rue, il courut jusqu'à l'Hôtel-de- Ville.

— Monsieur, dit-il au portier, je désire parler immédiatement à M. Duquesne, sous-préfet.

— Ce n'est pas possible, le sous-préfet vient de recevoir des lettres graves de Taris, et il est en conseil.

— Il faut absolument que vous lui fassiez passer ce mot.

— Mais...

— Ceci a rapport aux nouvelles reçues.

Le ton d'autorité avec lequel ces paroles furent dites décida le br;)ve homme; il monta.

Quelques minutes après, Frelm était introduit dans la salle du conseil ; avant qu'il n'eût pu dire un mot, le serus-préfet lui dit :

— Vous êtes Frelin, agent de sûreté générale ?

— Oui, monsieur.

— On allait vous prendre chez vous. Vous deviez arrêter un nommé Friquet. Je reçois l'ordre de vous faire conduire à Paris, de brigade en brigade.

Avant qu'il soit revenu de sa surprise, l'agent était enfermé dans une voiture, escortée de deux gendarmes, qui disparut sur la route de Paris.

Après le départ de Frelin, Marie-Reine s'était mise au lit; la journée passée à cheval avait épuisé ses forces; aussi, malgré son désir de penser à ce qu'elle aurait à faire le lendemain, le sommeil ne tarda-t-il pas à clore ses paupières.

Quand le soleil de messidor filtra le lendemain matin à travers ses rideaux, elle s'éveilla, étourdie du sommeil de plomb qui l'avait envahie.

— Frelin, cria-t-elle, quelle heure est-il? Personne ne répondant, elle cria plus foifè

— Frelin ! Frelin !

Tout resta muet.

Déjà sorti, fit-eUe en sautant du lit, qu'est-ce que cela \eut dire ?

Elle courut au lit de son compagnon, et voyant qu'il était dans le même état que là veille, qu'il n'avait pas été défait •

— Que signifie cela! dit-elle. 11 n'est pas rentré. On ne peut pas l'arrêter, lui, cependant.

Elle réfléchit pendant quelques minutes, puis, se dirigeant vers la toilette, elle sourit.

Ce que signifiait ce sourire, nous Talions dire au lecteur.

— Pas rentré, pensait-elle ; comme agent de la police, il est protégé par elle ; il n'a pas été arrêté. Fort et adroit, il n'est pas la victime d'une attaque ordinaire. Comment se fait-il qu'il ne soit pas rentré ?... Une autre femme, c'est idiot, il est fou de moi... S'il n'est point revenu, c'est contre sa volonté, assurément... Qui peut avoir intérêt à l'empêcher de revenir? Qui sait que je suis ici? Un seul homme... oui, Friquet, qui a voulu paraître fort, n'a pu résister à l'idée qu'un autre était aimé de moi. C'est Jacques qui l'a attendu, c'est Jacques qui peut-être a compris, c'est lui qui m'en a détait à tout jamais... Sûr maintenant d'être seul, il va venir.

Et, en parlant ainsi, Marie-Reine arrangeait

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS

les boucles de ses cheveux ; elle recourbait ses ciJs...

Vêtue d'une culotte si'is-perle, chaussée de bottes hussardes, elle était en bras de chemise... mais, quelle chemise elle avaitch(iisie ! enfinebatiste, à jabot et à manchettes plissées, le col dégagé.

Klle inclinait la tête, essayant l'ellet que produiraient ses cheveux sur ses épaules demi luies; elle se reculait pour se voir plus grande dans son miroir et pour essayer les cambrures de sa taille.

Quand elle eut reçu de sa glace le sourire de satisfaction qu'elle lui avait donné, elle sortit de sa poche un petit tlacon qu'elle ouvrit et dont elle versa quelques gouttes sur son doigt; paiium délicieux qu'elle glissa sur ses gencives et sur ses dents.

Si nous fouillions dans cette âme de boue, nous y verrions la vérité: elle aimait Friquet; jamais elle n'avait eu véritablement l'idée de le vendre. Elle avait accepté le marché de Frelinpour sauver une seconde fois son amant, et pour avoir le droit de lui réclamer la vie qu'elle lui donnait.

La scène de la veille, loin de diminuer son amour pour le misérable, l'avait au contraire augmenté, tant il est vr;ii, ainsi que l'a dit un philosophe moderne, que :

L'amour est une flenr, qui pousse dans un cliamp de haines .

Elle sentait en elle assez de lorce pour triompher de l'indiltérence lactice do Friquet ; Marie-Keine n'était pas une impure vulgaire. Elle était artiste en amour; cette résistance qu'elle trouvait lui plaisait, elle aimait la lutte, et elle était sûre de vaincre.

Sa jeunesse, sa beauté, son âme, elle avait tout donné à Jacques Friquet. Ils avaient ensemble fait fortune; l'argent qu'ils avaient, ils en savaient tous deux la source ; ils avaient mêlé leur honte; ils pouvaient vivre heureux ensemble, car ils se connaissaient et ne pouvaient se rien reprocher.

Forts tous deux, tigres tous deux, ils s'aimaient co.nme s'aiment les fauves, dominant de leur mépris honteux les bons, les faibles et les lâches.

Elle ne pouvait lier sa vie qu'à celle d'un seul homme, et cet homme, c'était celui-là.

Au reste, tout ce que nous avons dit se trouvait dans ces mots qu'elle prononça en retournant à son miroir :

— Je le veux! et je l'aurai !...

A ce moment, on frappa à la porte.

— Entrez, dit-elle.

C'est la tille de service qui entra.

— Que voulez -vous?

-- Monsieuf, fit la servante, c'est un monsieur qui demande à vous parler.

— A-t-il dit son nom ?

— ISou, monsieur, je ne le lui ai pas demandé.

— Comment est-il ?

— 11 a l'air très-bien. 11 est tout de noir habillé... seulement il a des lunettes vertes.

— Ah! je sais, fii-elle, laites -le monter. Cinq minutes après, Friquet était introduit.

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