I.E l'RIX 1)1 SAN
Marie-Reine fut satisfaite des soins minutieux qu'elle avait apportésàson négligé, carunegrande minute Friquet l'admira.
— Tues seule? demanda-t-il.
— Oui... oui... lu le sais bien, ajouta-t-elle, entre.
Friquet entra, prit un siégfe et dit :
— Tu as voulu que je vinsse, me voici; avant de causer affaires, laisse-moi te dire que tu es plus belle que jamais.
— Je suis belle pour toi.
Friquet ne répondit pas.
— Jacques, je n'ai rien à t' apprendre sur ce qui es! arrivé.
— Je sais tout!
— Arrivons donc vite à ce qui nous intéresse... Tu m'as dit hier: nous avons l'un pour l'autre un mépris que l'amour même ne pourrait atténuer.
— J'ai dit cela?
— Tant dit que les oreilles m'en tintent encore.
— C'est un mot échappé à un mouvement de colère.
— Je ne te demande pas de te justifier. Je vais te parler franchement, Jacques : Je t'aime !
— Hein!
Lorsqu'un soir, à Dieppe, abusant de ma faiblesse, tu me pris à la gorge, lorsque quelques minutes je fussans'savoir si je reviendrais à la vie, oh! je te haïssais... monstre lâche ; tu avais abusé de ta force et de ton impunité... Après, tu te traînas larmoyant à mes pieds ; tu supplias tant qu'il me sembla que tu te transfigurais... Je te pardonnai d'abord, je t'aimai ensuite... Quand tu vis que j'étais ta créature et que je t'appartenais entière, tu fus sans pitié, tu me fis chaque jour à ta façon le tableau cynique de la société, tout pour le mal et par le mal. Tu me jetas ensuite entre les mams d'un homme auquel je devais la vie ; tu conseillas cet homme honteusement... E^nfin, lorsque le plan que tu avais conçu, plan hideux, oh ! ce n'est pas un reproche, je te méprise trop pour me plaindre, fut exécuté, tu revins, et lorsque pleurant, tombant dans tes bras honteuse de la faute commise, je te suppliais de me pardonner, tu me dis:
« — Allons, Marie-Reine, tu es aussi intelhgente que je t'avais jugée. »
— Non, je n'étais pas intelligente! Non!... je m'étais crue abbandonnée par toi... sans espoii-, sans soutien, je m'étais abandonnée, insouciante que tu avais tout prévu, préparé, tarifé!... Alors tu m'as fait sentir ma honte, tu m'as fait voir combien j'étais avilie ; à mon pr/'sont, tu mêlas sans cesse mon passé... ta chambre de Dieppe et la cabane de Désiré Coulard, la boutique de Trumeau et la tombe du cimetière de la falaise...
LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.
Ouand je fus bien écrasée par mes fautes, comme Satan penché sur l'épaule duChrist, tu me tentas! Tu me dis : A toutes tes souillures, à toutes tes hontes, il y a un remède ; sois riche, sois fière, et l'on te respectera ; tu abusais encore de mon passé, de cette hallucination au bout de laquelle j'avais été chercher la mort, tu médisais: Te souviens-tu de ton rêve de cette femme qui te disait:
« — Je poursuivais cette femme, parce qu'elle ne me répondait pas.
« — Mais c'est lâche !
« — On dit ça, oui ; mais que voulez-vous, c'est la vie.
« — La vie, c'est donc guerre aux bons !
« — Oui, puisque les méchants sont plus nombreux.
« — Alors que faire ?
« — Il iaut dominer les méchants, ou être avec eux... ou...
« — Ou ?
« — Ou malheur au vaincus. « C'était mon rêve, mon délire, ma foUe, que tu replaçais devant moi. Puis, comme tu vis dans mes yeux que je t'aimais, tu m'as dit encore :
« — 11 faut à tout prix que nous soyons riches : nous nous aimons, dès que nous aurons sulfisamment pour être heureux, nous partirons ensemble, obligés de nous pardonner notre passé, puisque nous serons complices. Je n'étais ni bonne ni méchante, j'étais déjà si bas que je ne rougissais plus, je dis.
« — Oui. »
— Alors commença entre nous cette association terrible, qui voulait le but, ne reculant pas devant les crimes nécessaires... Ce que j'étais à la première heure je le suis aujourd'hui, pour toi, par toi et avec toi. Je suis devenue la dernière des femmes, je suis devenue assassin... Je suis riche, ou du moins je dois l'être, car c'est moi seule qui toujours ai apporté à notre caisse commune l'argent... gagné.
Marie-Reine était épuisée de cette longue explication, elle s'arrêta. Son œil ardent n'avait pas quitté le visage de Friquet ; mais celui-ci n'avait pas bronché devant l'étalage de ses infamies. Comme Marie-Reine respirait quelques secondes, il dit :
— Enfin, Reine, que conclus-tu ?
— Je conclus que je t'aime trop ; que pour sauver ma vie dans le procès de Trumeau, j'avais promis de te livrer pieds et poings liés.
— Hein ! fit Friquet la regardant.
— Que lorsque je t'ai vu, je n'en ai plus eu le courage. Je n'ai pas voulu te livrer à l'agent...
— Que me dis-tu là ; tu es avec un agent ici/ demanda Friquet, se redressant inquiet.
— Ne joue pas la comédie, tu n'es venu que parce que tu savais bien qu'il n'existait plus.
— Je savais...
— Rassieds- toi et finissons , dit Marie-Reine. Jacques, nous sommes riches, je veux redevenir une femmij, je t'aime et je veux vivre avec toi.
Friquet regarda Marie-Reine des pieds aux cheveux, et riant sardoniquement, il dit:
— Toi !... tu veux, dis-tu !... Ecoute-moi ! Tu ne vas pas, j'espère, exiger de moi plus que je ne t'ai demandé.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire qu'après un passé comme le tien, comme le nôtre, si tu veux, tu ne peux devenir ma femme.
« Nous avons, dis-tu , la même honte , mais c'est justement pour cela que je ne veux... ne peux pas rester avec toi... Je fais un fin, et je ne veux point rester dans la boue où les nécessités de la vie m'ont fait barboter..; Je veux, au contraire, me relever en prenant près de moi une compagne honnête; je veux refaire mon âme gangrenée aux émanations de son honnêteté.
Marie-Reine se leva, croisa les bras et se plaçant devant Friquet, lui dit :
— Alors, tu romps à tout jamais avec moi ?
— Mais non, je ne romps pas, je ne suis pas fâché.
— Enfin, tu me repousses, tu ne veux pas me prendre ainsi que tu me l'as promis... 11 n'y a rien en ton cœur qui batte pour moi ?
— Voyons, parlons des choses aussi simple- ' ment qu'elles comportent. Je ne suis pas ton amoureux, je suis ton associé; nous avons fait une affaire...
— Deux crimes !
— Appelle cela comme tu voudras, je ne te chicanerai pas sur les mots, je dis alfaire... l'affaire a réussi, tu viens m'en réclamer la liquidation, je suis prêt ; tu as arraché à Trumeau environ quatre-vingt mille livres, je t'en dois quarante mille. Embarque-toi ce soir pour l'Angleterre, ce qui est prudent, et je te donne un bon de cette somme sur la caisse Edward Bunn. Là, tu es inconnue, tu as de l'argent, tu peux trouver un excellent mariage...
Quelques secondes, Marie-Reine regarda fixement son interlocuteur, puis, hochant lentement la tète et scandant ses paroles, elle dit :
— C'est sérieusement que tu parles?... c'est l'étalage franc de ce que tu penses?... tu, ne te moques pas de moi?... tu ne fais pas une épreuve démon affection?
— Non, je te parle avec mon bon sens.
— Eh bien! fit-elle en s'enflammant tout à coup, l'œil en feu, la colère aux lèvres. Eh bien ! moi, je te parle avec mon amour, et ma haine... Je ne te quitterai pas, entends-tu? J'étais jeune, pure, honnête, tu m*as faite infâme, criminelle, et aujourd'hui, écrasée de honte et de remords, je veux me relever, tu me repousses du pied... Allons donc ! J'ai été à toi ! c'est-à-dire que j'ai été ta chose, ton esclave obéissante... Aujourd'hui, les rôles changent, c'est toi qui es à moi, entendstu?... Oh! ma vie est peu de chose, si elle entraîne latienne ; nous vivrons ensemble, entendstu? ou nous mourrons ensemble.
— Que veux-tu dire? demanda Friquet les sourcils froncés.
— Je vinix (lire qu'il est à Paris, dans un endroit que je connais, vingt lettres de toi qui disent ce (fue tu es; je veux dire que comme je ne tiens à la vie que pour la passer avec toi, si lu me refuses, ce soir, tu seras arrêté avec moi... et ta tète tombera.
Friquet haussa les épaules et dit :
— Tu crois toujours parler à un naïl' comme toi. ma pauvre .Marie-Reine... Qu'est-ce qne cette histoire de lettres que tu viens me conter... Je suis trop adroit pour me compromettre en écrivant.. . et puis ma pauvre amie je ne crois pas aux lethvs.
— Tu n'y crois pas .. Je les ai là, fit .Marie-Reine, en montrant sa malle.
— Tiens, tu disais ({u'elles étaient à Pans.
— Je te disais cela craignant que tu ne veuilles les prendre, mais m.iinlenaut je me sens forte devant tes refus, je n'ai pas peur.
Friquel fit deux pas sur Marie-Reine en clignant de l'œil et disant :
— Oh ! tu as bien raison de ne pas avoir penr. Marie-Reine ne répondit pas; son regard ne
quittait pas Friquet, et, malgré elle, elle recula vers la porte.
Celui-ci, le front plissé, l'œil h demi clos, les dents serr'es, guettait Marie-Reine.
Tout à coup, il bondit sur elle, et d'une main la saisissant à la gorge, de l'autre lui appuyant sur la bouche pour l'empêcher de crier, il la jeta violemment à terre.
Cela avait été fait si rapidement que Marie- Reine n'avait pu jeter un cri.
vV terre, elle se débattait sons l'étreinte terrible dumisérable ; elleniordit si violemment lapaume de sa maiu, que celui-ci la retira... Alors Marie- Reine jeta un grand cri. Friquet l'étrangla dans sa gorge... De sa main mordue, il louilla dans sa poche et en tira un petit poignanlà lame anglaise. En voyant l'acier, tout ce que le corps de la malheureuse avait de force se doubla, elle échappa à son meurtrier... Cette fois il la saisit, étouifant ses cris et cherchant à frapper; mais Marie-Reine lui tenait la main.
Faisant un dernier effort, elle pencha sa tète sur le bras dont la main l'étranglait et le mordit à enlever la chair.
Cette fois encore, Friquet lâcha prise en jetant un cri de douleur... Marie-Reine, dégagée, cou-, rut vers la porte; elle tenait la clef lorsque Friquet la saisit, et une lutte à bras-le-corps s'engagea.
La lutte était inégale, et, malgré la vigueur que déploya Marie-Reine, bientôt la force l'abandonna; elle essaya de crier, mais avant que sa bouche eût pu articuler un mot, la voix s'éteignit dans :3a gorge, ses yeux se fermèrent, sa tète retomba sur ses épaules, et son corps roula sur le tapis.
Le poignard de Friquet lui avait troué la poitrine.
i>«s qu'il Vit sa Vioiiiue à sesi iUeds, oexui-ci, ulU
à la porte écouler si le bruit de la lutte avait été entendu.
Rien n'avait bougé dans l'hôtel. '
Il courut aussitôt à la malle de Mario-Reine, et fouilla pour y prendre les lettres. Uientôt il trouva ce qu'il cherchait. Il brûla à la thunme d'une bougie loiis ces papiers compromettants. Celte besogne terminée, il répara le désordre de satoUelte ; puis, enjambant pour sortir le corps de celle (]u'il avait perdue, il la regarda une grande minute.
— Klle était très - belle , murmura-i-il , cette Marie-Reine, mais elle savait trop de choses; oii ne vil pas quand -on sait tout cela.
Ceci dit avec un sourire, Friquet partit.
On le laissa passer sans faire plus attention à lui qu'au preiuicr voyageur venu.
Ouand il vit la servante qui l'avait introduit dans lacbambre:
— Madame a dit qu'on ne la dérange pas, vous entendez, mon enfant.
— Plait-il ? fit la paysanne.
Friquet s'aperçut an.ssitôt qu'il s'était trompé. Se reprenant d'un ton négligé, il redit :
— Monsieur, veux-je dire, prie qu'on ne le dérange pas avant qu'il n'appelle.
— .Ah ! liien, monsieur.
Friquet pressa le pas et .s'éloigna dans la direction de Saiut-Paul-de-Léon.
Deux grandes heures se pa.ssèrent .sans que rien de nouveau se proauisit à l'hôtel duSoleil-d'Or.
.\ dix heures, comme c'était l'heure ordinaire à laquelle Marie-Reine se faisait servir le chocolat, la servante monta.
Klle frappa à la porte de la cliambre.
Personne ne répondant, elle dit:
— C'est votre déjeuner, monsieur.
Rien.
— Il s'est endormi, fit-elle, et elle frappa de ses poings vigoureux. Le bruit ne servit qu'à faire demander par le maître de l'hôtel :
— Ah ça, Catherine, quel tapage que tu fais?
— Montez donc, monsieur, répondit la servante. Le maître d'hôtel monta.
— Monsieur, voilà une heure que je frappe et on n'a pas répondu.
— ["h bien ! c'est qu'il dort !...
— J'ai f lappé bien fort, cependant.
— Fort 1 fit le Breton en haussant les épaules. Tiens, voilà comme on frappe.
Il frappa si fortement que le panneau delà porte se fendit. Tout honteux de ce qu'il venait de faire, craignant que le voyageur ne sortit, furieux pour lui reprocher cette violence, le maître du Soleild"Or se dissimulait derrière sa servante.
On ne répondit pas...
— Comment, fit-il, ça ne l'a pas éveillé?
— 11 lui sera arrivé quelque chose... voyezvous, un jeune homme si frêle.
— Faut voir ça...
Et se penchant à la hauteur de la serrure il regarda parle trou.
— Ah mon Dieu ! fit-il. . . il est étendu tout de SOU iyuo pw ten^tij
— 11 est en syncope. . .
— J'ai une autre clef, heureusement. Cours toujours chercher rofficier de santé à côté...
— J'y vas, monsieur.
Le propriétaire du 5o/e27-«f Or était descendu chercher la doubleclet, ilremontaaussitôt; comme il avait racc^nté en deux mots ce qui se passait, les buveurs de cidre et les laveuses qui étaient dan:-^ la salie commune l'avaient suivi.
li ouvrit la porte et entra... les temmes qui s'étaient poussées, curieuses, derrière, reculèrent en jeiant un cri d'etProi.
— Ah ! mon Dieu Seigneur, lit l'hùtelier, mais on l'a assassiné !
Froid, inanimé, le corps de Marie-Reine était étendu raide sur le tapis ; la plaie qui lui trouait la poitrine avait abondamment saigné.
— C'est l'homme qu'est venu ce matin qu'aura fait ça, dit l'un des hommes.
— Pardi !... c'est un espion des bleus !...
— Oh ! non, fit un autre, c'est pas à cause de la politique, regardez, ou a fouillé toute sa malle pour le voler.
— Voyons, c'est pas tout ija... vous autres aidezmoi à le mettre sur le lit...
— Ah ! pardi, dit l'un en le prenant, c'est pas bien utile, il est mort : il est froid.
— Qu'est-ce que ça fait? firent les femmes qui s'étaient rapprochées et qui admiraient le charmant jeune homme, c'est un chrétien. On le plaça sur le ht.
— Voilà le médecin, dit la servante, en rentrant essoufflée, suivie de l'officier de santé.
Celui-ci se dirigea vers l'alcôve.
— Qu'y a-t-il en ? demanda-t-il.
— Voyez, monsieur le médecin, on a assassiné ce jeune homme dans sa chambre.
Le médecin s'approcha du corps et ouvrit la chemise pour constater la plaie.
— Comment, ce jeune homme? fit-il en se tournant vers l'hôtelier.
— Eh bien? fit celui-ci.
— C'est une femme.
— Ah! diluent tous les assistants en se rappro- • chant.
Le médecin damanda de l'eau et lava la plaie, puis l'ayant sondée, il dit au maître de l'hôtel :
— Eloignez tout ce monde et ne restez qu'avec deux servantes.
— Est-ce qu'il est mort, monsieur ?
— Non, mais retirez-vous.
Tout le monde obéit, en poussant un soupir de satisfaction. Le médecin sonda la plaie ; elle avait huit centimètres.
Après un examen attentif, le médecin déclara que la blessure était très-grave, et il ne pouvait rien garantir de la blessée, une hémorrhagie pouvant survenir et la tuer.
Dès que l'appareil fut posé sur la plaie, on s'occupa de faire revenir la blessée, qui n'avait pas encore repris connaissance.
Tout en préparant ce qui était nécessaire, les femmes se demandaient entre elles:
Quel pouvait être ce beau cavalier, qui n'avait de son sexe que les vêtements?
Le maître de l'auberge dit :
— Je vais aller prévenir le magistrat de la sûreté.
— Gardez-vous-en bien, dit vivement le médecin, il y a autour de cette jeune fille un mystère qu'il serait peut-être dangereux d'éclaircir. Vous êtes des nôtres, Parbec, ajouta plus bas le médecin, en regardant autour de lui.
— Oui, oui, monsieur, vous le savez, répondit le maître du Soleil-dOr.
— Ces jours-ci l'action re*commence, hommes, femmes et enfants s'y mettent, et malgré moi je rattache à ce fait la présence de cette jeune fille ici,
— Vous avez raison, monsieur, d'autant que tous les jours il allait... je dis il, par habitude.... elle allait à cheval dans les environs.
— Vous avez remarqué la finesse des mains, la recherche du hnge...
— Oh ! oui, oui ! c'est une d'âme noble, qui veut se mettre avec nous.
— Si nous la réchappons!
— Oh ! mais le gars qui l'a tuée le payera.
— Je crois que c'est ce qu'il faudrait faire d'abord sansy mélerlapoUce et dans l'intérêt des nôtres... faire chercher cet homme.
— Ça ne va pas être long, dit l'hôtelier.
Il ouvrit la porte de l'escalier et siffla, les hommes qui étaient montés lors de la découverte de l'assassinat, reparurent.
— Pas un mot de tout ça, les gars, vous entendez. Vous avez vu tout à l'heure le grand gaillard qui est monté chez la victime. En route, et il faut trouver et mener cet homme-là au Boucher des bleus, à Picot.
— Bien ! firent les hommes. Et ils sortirent, prenant chacun une direction différente.
Peu à peu Marie-Reine revenait à elle.
Lorsque, après deux grandes heures de soins assidus, ses yeux se rouvrirent tout à tait, elle regarda autour d'elle, puis les gens qui l'entouraient, cherchant vainement à se rendre compte de l'endroit et de ceux avec lesquels elle se trouvait.
Elle voulut se tourner dans son lit, mais une douleur cuisante l'obligea à rester tranquille; elle voulut parler et sa voix ne put sortir que faiblement de sa poitrine,
Le médecin, penché sur eUe, lui dit doucement :
— Mademoiselle, ne vous tourmentez pas, vous êtes chez des amis, ne cherchez pas à parler, ne craignez rien, reposez-vous.
Ayant fixement regardé le médecin, convaincue qu'il avait dit vrai, Marie-Reine, calme sur son sort, referma les yeux pour penser sans trouble à ce qui lui était arrivé.
Dès que le médecin vit que la blessée fermait les yeux, il pria une femme de rester à son chevet ; il éloigna le? autres et partit lui-même, en disant :^
LES DELAISSEMENTS ILLUSTKÉ;
— Relirons-nous, pas de bi'uit, elle dort, je reviendrai bientôt; s'il survenait (jnelque ihose, envoyez moi chercher.
Marie-Reine pensait ; insensiblenieut la scène qui s'était jouée entre elle et Friquet lui repassait devant les yeux.
Mie ne f ut pas louirue à trouver les motiis de l'assassinat de son coniphce; il avait voulu détruire un témoin einl)arrassant, et surtout s'emparer des lettres qu'elle avait eu l'imprudence de désigner.
Ainsi, maintenant le crime commis, elle so trouvait plus malheureuse qu'avant ; Friquet gardait tout et elle n'avait plus les moyens de lui rien réclamer ; c'était déjà la punition qui venait.
{La suite au prûchiin nuinào.)
L'ne erreur do mise en putjes nous a fuitouiellrc un chapitre dans notre roman la Belle ITeuhijnisTK. .Vous donnons aujourd'hui ce chapitre, en priant nos lecteurs de le placer arunt le chap. V dans le numéro li'il.
IV {suite)
A l\ POKTE DE LA PRISON.
Sans torce, abattu par la condamnation qui le frappait. Trumeau lut porté jusqu'à la Conciergerie.
Vainement il cherchait à réagir contre l'accusation. ^ous disons l'accusation, parce que là était véritablement la plus cruelle souffrance du malheureux. C'était lait, jugé, décidé, il était coupable du crime le plus horrible. Quoi, père, on l'accusait d'avoir tué son enfant ! A cette pensée, sa poitrine s'appressait, et, malgré lui, des pleurs abondants coulaient de ses yeux.
Seul dans son cachot, étendu sur le lit, il pleurait lorsque la porte s'ouvrit.
C'était son avocat qui venait lui dire qu'il avait trois jours pour se pourvoir en cassation.
Comme Trumeau ne bougea pas, maître Maugeret chercha à le cousoler en lui disant :
— Tout n'est pas encore perdu ! nous allons trouverunmotit de cassation... puis, vous avez la ressource du recours en grâce...
A ce mot, Trumeau se redressa, et, essuyant ses yeux de sa manche, l'œil vif, le front haut il dit : .
— Ah ! ça, M. Maugeret, vous me croyez donc coupable, vous?
— Certainement non ! protesta vivement l'avocat.
' —Alors, iit Trumeau, debout et les bras croisés, vous croyez que j'ai peur de la mort?...
— Je ne croyais pas... Je craignais que la terril)le condamnai ion. . .
— Allons donc, interrompit Trumeau, je proteste contre la condamnation, parce qu'elle est injuste, parce que je ne suis pas coupable, parce que je ne veux pas que mon entant rougisse de sOn père, et puis qu'enfin mes neris et mon sang se révoltent contre une semblable accusation. Moi, tuer ma fille !... i>!ais ils n'ont donc pas d'enfant, les gens qui m'ont jugé!... Un père qui empoisonne son enfant, mais cane se voit pas... Ça ne se peut pas, ces choses-là... Comment, pendant vingl-cinq ans, j'aurais usé ma vie pour la nourrir, pour l'instruire, pour en faire une femme... Elle ne sera riche que par mon fait... et c'est juste au moment où le but sera atteint, où je n'aurai plus à m'occuper d'elle, que j'irai là- (iiement tuer la pauvre petite! Cela n'a ni raison ni bon sens.
— Vous reinsez de signer votre pourvoi.
— Non !... monsieur Maugeret, je signerai mon pourvoi ; mais pour qu'une instruction nouvelle éclaire la justice, pour que l'on sache bienque ma fille est morte par tout ce que l'on voudra, mais pas parla main, ni du consentemenlde son père, entendez-vous? Mort l'homme, que l'honneur reste ! Je ne suis pas un assassin, je suis innocent, et je veux qu'on le sache. Vous me parliez de recours en grâce... Mais quelle grâce ai-je à demander, moi?... Je ne veux pas de grâce, je veux justice, seulement justice.
—•Jusqu'à la dernière heure, fit l'avocat éma, je serai là pour lutter avec vous.
— Avez -vous préparé le pourvoi?
— Le voici.
Trumeau signa. M" Maugeret prit la feuille, et se retira après avoir chaleureusement serré la main du condamné.
Seul dans sa prison, il se promenait de long en large, les poings fermés, l'œil en feu, les lèvres crispées, les dents serrées, disant :
— Où donc est-elle, cette justice superbe tant promise ? A-t-il donc été nécessaire de troubler l'Europe pour en arriver aux résultats des anciens temps... Celte vérité, qui doit toujours ressortir des débats conduits par destribunaux nouveaux... INous en sommes donc encore auxjugesdeCalas...
Puis, dans un mouvement de rage, se frappant le front, s'arrachant les cheveux :
— Ah! plutôt mourir cent fois dans les tortures de Damions que subir cette horrible accusation, qu'être condamné pour elle et que savoir qu'on laisse derrière soi, attaché à sa mémoire, ce crime odieux.
Epuisé, il s'assit sur son lit. et les mains entre les genoux, les yeux fixes, grinçant des dents, il pensait, lorsque la porte s'ouvrit.
Le geôlier, accompagné de deux gendarmes, dit à Trumeau :
— Suivez-nous.
Etonné, mais obéissant, il se leva et les suivit.
LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.
Après lui avoir fait signer sur le livre d'écrou, ou le fit monter dans une voiture, et on le i^onduisit à Bicètre ; c'est là qu'il devait attendre le résultat de son pourvoi.
A l'heure oîi le condamné était dirigé sur sa nouvelle prison, un homme attendait dans un cabriolet, au coin du Quai aux fleurs.
Chaque minute, il sortait la tète de la capote pour voir si la personne qu'il attendait ne venait pas. Lorsque la voiture où était Trumeau sortit de la porte du guichet de la Conciergerie, il dit :
— Maintenant, elle ne va pas tarder. La nuit vient rapidement. Elle est capable de ne pas voir. Cependant, je ne voudrais pasme montrer... Bah ! j'aurai l'air d'un cocher...
Et, sautant prestement à terre, il prit le cheval par les guides et le conduisit devant la porte de la prison. Il caressait la tête du cheval, lorsqu'une femme sortit de la Conciergerie.
Alexis Bouvier.
(Reproduction interdite.)