‹ La belle herboristeChapitre 72 sur 85 · LE VENGEUR · texte numérisé non relu

LE VENGEUR

Marie rassembla ses forces et dit au prêtre :

— Penchez-vous vers moi.

Celui-ci obéit. Alors, les yeux à demi fermés, comme si elle craignait de voir le visage de son confesseur, elle commença :

— Mon père, je suis une grande criminelle, aussi Dieu n'a pa^ voulu que j'attendisse longtemps mon châtiment, le remords esta chaque heure à mon chevet... '

— Parlez, la miséricorde de Dieu est infinie.

— J'étais jeune fille, poussée par un deuil récent, parla misère,j'allais me noyer... un homme me sauva !

Le prêtre regarda la jeune fille, semblant dire :

— Ah ça 1 que me conte-t-elle là ? a-t-elle di jà le délire?

Marie-Reine, s'interrompant, reprit :

— Je vais vous dire les noms, mon père, vous demandant en grâce, sitôt que je serai morte, de révéler la vérité.

— Je le jure !

— Bien !

La misérable se recueillit un instant, puis continua ^ u

— L'homme qui me sauva, vous disais-je, était un né,i:ociant de Paris, pl.ice Saint-Michel, nommé Trumeau. 11 s'éprit de moi, amour de vieillard auquel rien ne résiste... C'était à Dieppe. Ne pouvant m'emmener avec lui immédiatement, il me confia à un ami à lui, un miséralile qui, sous Yenveloppe d'un brave et digne homme, cachait la plus épouvantable nature.

Le jour même du départ de Trumeau, je fus sa victime.

— Ne le dites-vous pas à Trumeau ?

— Non, car je ne sais quelle hideuse passion pour cet homme germa en moi après le crime... Il me proposa alors le plus bonible marché. Il fut convenu entre nous, qu'abusant de la passion qu'avait pour moi son ami Trumeau, je m'établirais chez lui et le dépouillerais, lui m'y aidant eu conseillant son ami.

Le plan réussit eu partie, je devins la maîtresse absolue de Trumeau... H faisait tout ce que je voulais, j'allais bientôt avoir la maison...

Marie-Keine, fatiguée, ne parlait plus que d'une voix entrecoupée.

— Je me hâte, fit-elle, j'ai peur de mourir avant d'avoir tout dit.

Le prêtre prit sur un bahut un petit flacon, il en fil boire quelques gouttes à la ntoribonde, qui, un peu remise, continua :

— J'étais maîtresse absolue... la fille de Tru- , meau allait se marier, elle exigeait des comptes... puis j'appris qu'elle avait, elle et son fiancé, découvert mes relations avec Jacques Friquet, l'ami de Trumeau; le soir même, j'allai trouver mon amant, et nous décidâmes leur mort à tous les deux...

— Que dites-vous?

' — Que Dieu pardonne mon crime. .7 ô mon père, j'empoisonnai la fille.

— Malheureuse!...

— Pitié!...

Le confesseur était en proie à un violent tremblement nerveux, son front était mouillé de sueur ; penché sur la mourante, dont la voix allait de plus en plus en s affaibhssant, il buvait plutôt qu'il n'écoutait ses paroles.

— Que devint le fiancé? demanda-t-il.

— Friquet arrangea une lettre et la laissa chez lui où devait avoir heu une perquisition ; la lettre était faite de façon à faire passer Bizot pour un ' dangereux conspirateur. Le lendemain, il fut arrêté...

— Et tu l'as cru mort aussi, infâme, cria le prêtre en écartant les rideaux de t'acou à ce que la lumière frappât son visage.

Surprise de cette voix, la malade avait regardé, puis comme épouvantée de ce qu'elle voyait et employant toutes ses forces dans un effort suprême, elle sedressa.sur son séant, criant :

— Bizot!...

— Uni, fit celui-ci, Bizot le vengeur..."

— Que me voulez-vous ?

— Je veux la mort que tu as méritée, Au secours ! pitié !..,

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

— Tais-toi, misérable ! — Et Bizot la iurnssant sur le lit, elle retomba brusquement sur roreiller, la bouche écumante, l'œil hagard.

— Tu ne t'es arrcMée devant rien, misérable ; ni jeunesse, ni beauté, ni bonté, ni pureté n'ont trouvé grâce devant toi ; aujourd'hui pas de grâce ni de pitié ; puis(|ue je ne puis te mener à l'échaiand encore sanglant de ta victime, tu crèveras en chienne que tu es, sans soins, sans 'armes, avec le mépris et l'injurf-...

iMarie-Reine voulut parler, mais la voix ne put sortir de sa gorge.

— J'ai dévoué ma vie à la vengeance de Rosalie et de Trumeau, entends-tu... tu es la première victime... Jusqu'à ton dernier soupir, je serai là, t'écrasant de mépris... et ta dépouille mortelle sera jetée aux champs, tu n'auras ni prières, ni plaintes, car je dirai que tu es l'espionne des bleus... Jusqu'à la dernière heure, tu me verras, et j'évoquerai devant toi le spectre de tes victimes... Meurs, misérable, comme tu as vécu, eu chienne... Je suis là, vois-tu bien, devant toi.

Et Bizot s'accouda sur le bateau du lit, bien en face de la malheureuse, dont les yeux hagards sortaient de leur orbite.

— Je suis là, continua-l-il, prêt à rire de tes douleurs.

Marie-Reine changeait à vue d'œil, les narines se resserraient, la bouche se crispait, la pupille de l'œil devenait terne... et de sa poitrine sortait le hoquet terrible des mourants. Bizot était fort et décidé, il aurait bien combattu, la résistance même eût augmenté sa volonté, mais devant la mort lente, devant la souffrance, il se sentit vite laibhr; vainement, il voulut résister; il sortit, car il vit bien qu'il ne pourrait rester devant la malheureuse sans loi porter secours. Quand il fut dans la salle, tout le monde se découvrit ; toujours plein de son rôle, il étendit les mains, puis "dit:

— Faites rester quelqu'un près d'elle ; elle va mourir.

Une servante monta aussitôt, tandis que Bizot sortait.

La servante redescendit tout de suite en criant :

— Oh ! mon Dieu ! elle est morte !

On monta; eifectivement, le cadavre roidi de Marie-Reine était étendu sur le lit.

La coupable avait e\pié son crime.

Le commissaire de police, prévenu en toute liàte, procéda à une perquisition; lorsqu'on lui demanda quelle était cette femme, il dit :

— Oh ! nous savons qui elle est ; elle voyageait avec un agent de police, c'est une pas grand'chose, qui, accusée de complicité dans un crime odieux, servait la police et devait livrer un agent de l'Angleterre.

Tout le monde se recula avec horreur de la misérable. 11 n'y eut pas de cérémonie ; le cadavre, enlevé le soir même, fut porté dans le cimetière de l'hospice.

Lorsqu'un des porteurs sortait du cimetière, uu homme lui irappa sur l'épaule et lui demanda :

— Oui donc vient-on d'enterrer à celle heures

— C'est une femme de police, qu'a été assassi- j née au Soleil -(F Or. \

— Pourquoi silùl enterrée?

— Parce qu'il tait très-chaud, et parce que le maître du SoleiZ-d'Orne veut pas perdre saclieu- IMe pour garder chez lui une morte de ce cahbre-là.

— Oii l'avez-vous enterrée?

— Là-bas, dans le coin.

Seul, rhoninie entra dans le petit cimetière, il

. coupa une branche d'acacia et la planta sur la

tombe où venait d'être couchée Marie-Reine,

puis, sortant, il alla frapper à la porte du gardien

du cimetière ; celui-ci vint ouvrir et demanda :

— Que voulez-vous?

— Monsieur, vous vendez des couronnes ?

— Oui, monsieur, des couronnes et des croix, entrez.

— On vient à l'instant d'enterrer une femme.

— Ah ! oui, la iemme du Soieil-d'Or...

— C'est cela, celte malheureuse qui meurt assassinée, et qu'on jette là comme un chien, cela me navre.

— Elle est morte en chrétienne, elle a été confessée".

— Confessée !

— On me l'a dit, du moins.

Bien ! Voici ce que je voudrais que vous fissiez demain: vous planterez sur la tombe de cette malheureuse, à la place où j'ai planté ce soir une branche, vous planterez, dis-je, une croix.

— Bon, monsieur.

— Vous ferez sur la terre un petit jardin.

— Bien, monsieur ! Vuulez-vous qu'on écrive quelque chose sur la croix?...

— Oui!... Vous écrirez le nom delà pauvre

fille.

— Oh ! pourrais-je le savoir?

— Je vais vous le dire.

Le gardien prit du papier et s'apprêta à écrire,

l'homme dicta :

— Francoise-Marie-Reine-Chantal-Lavandière, morte à vingt -cinq ans. Priez p"ûurelle.

— Ça sera fait demain soir.

— Voici pour vous payer. •

L'homme donna un louis au gardien, qui sàhi i

très-bas.

— L'hôtel du So/eil-dOr n'est pas éloigné?

— C'est tout près, monsieur.

— Voulez-vous m'y conduire ?

— Volontiers.

Le gardien du cimetière sortit avec l'homme, et se dirigea vers l'hôtel; assurément, son compagnon connaissait le chemin, car c'est lui qui, sans hésitation, marchait le premier.

Arrivé devant l'hôtel, l'homme dit au gardien :

— Vous allez entrer à l'hôtel et demander quel prêtre a reçu la confession de la pauvre femme.

— Vous voulez savoir si elle a fait des recommandations au prêtre?

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

— Oui, si elle a une famille, c'est ça...

— Ah ! c'est d'un brave homme, ça.

— Le gardien se dirigea vers l'auberge en disant :

— Allons, il y a encore de bonnes gens sur terre.

Il revint quelques minutes après et dit :

— Monsieur, l'abbé qui l'a confessée est un inconnu, cest un prêtre de passage, on ne sait pas s'il est parti de la ville : il venait de Saint-Pol-de- Léon.

— Merci, mon ami, dit l'homme en glissant dans la main du gardien une pièce de dix livres.

— A vos ordres, monsieur, fit celui-ci; quand vous voudrez voir le petit jardin, vous verrez que ra sera soigné.

— Bien ! dans quelques jours je reviendrai.

Il s'éloigna alors en murmurant : — Oh ! il Jaut que je trouve ce prêtre.

La route sablée traverse les collines couvertes de vignes. Tantôt à droite, tantôt à gauche, un ruisseau déverse son Ilot glacé et bourdonnant, dans lequel battent les roues du moulin.

La route, avec la rivière, les petits coteaux, les monlinsj les vignes, n'a pas cent mètres de largeur.

La roche âpre, grise et humide, couverte de lichen, de mousse et de lierre, haute de plus de cinq cents pieds, borde chacun des côtés de la petite vallée Ijruyante et lerlile... Là, les aspérités de la roche sont barbues de bois et d'herbe ; l;i, le silex chauve et gercé sous le soleil laisse échapper par une excavation l'eau brûlante, tandis qu'cà côté, paraissant sortir de la même source, roule une eau limpide et glacée.

Dans cette vallée, dans ce trou, ces vingt maisons couvertes de chaume, ces vingt maisons noires, tristes : c'est le village.

Pas de place pour la fête, pas d'orme, à l'ombre duquel on va danser, pas de clocher, pas d'église pour prier; des maisons basses pour les habitants, des hangars pour les chevaux, les charrettes et les charrues, des Clichés pour les porcs^ la rue pour les poules, et le cimetière du pays voisin pour les morts.

C'est Gœllon, près Roscoff, détruit depuis,, un hameau.

A l'extrémité du village, accolée au pont, est une maison de rustique apparence. Elle a presque un étage, les murs sont ficelés de vignes, sur le devant est un petit jardinet, derrière est un pota= ger dont les derniers plans vont se baigner dans le Cuisansin.

C'est la demeure de Baptiste Coulard, l'ancien pêcheur de Dieppe. A cette heure, la plus grande

chambre de la maison est joyeusement illuminée; au milieu est dressée une table immense, sur laquelle douze couverts resplendissent, et autour de laquelle sont assis douze convives, qui causent, crient, mangent et boivent... et boivent surtout.

11 verse h boire à Doubet, à Crèpier, à Nivelet, à... etc., etc., tous gaillards à gorges sèches, à peau givelée, à nez en guigne... sans importance pour notre histoire.

Jacques Friquet est assis au bout de la table, buvant peu; accoudé, la tète appuyée sur ses mains, son regard revenait sans cesse à une porte close, placée dans le coin de la grande chambre.

Les soûleries paysannes sont bruyantes, et celle qui s'achevait ne laissait rien à désirer à cet égard.

— Le zamids sont de vrée'lépins !... Encoi é voi, lèz agnés à le sinté !

(Les amis sont de vrais lapins ! Encore un verre les agneaux et à la santé !)

— E le sinté !

— Yo M. Jacques encor in voi redvin?

— Je n'ai plus soif, répondit le rêveur à l'invitation de Baptiste.

— In voi çedbrantevin? (Un verre de vin.)

— Non.

— L'prouverb' dé que tant pus li lamm' sont bel, tant pus qui trompent.

J'acques releva la tète et riva son regard sur celui de l'ivrogne qui venait de dire cette phrase. L'ivrogne n'y vit rien et continua :

— Le vin tant pus que lé bon, tant mois qui trompe.

— E lé sinté, crièrent tous les buveurs. Cette santé ébranla la maison.

La porte tlu coin de la chambre s'ouvrit, iln homme à tournure militaire entra et dit, imposant silence aux criards :

— Vous lairez-vous : l'on dort là-haut... et puis c'est l'heure de finir, vous êtes assez pleins, les gars ; laissez-nous seuls.

Les gars se levèrent et sortirent.

Jacques Friquet resta seul avec le nouveau venu.

— Eh bien ! est-ce pour ce soir ? demande le nouveau venu à Friquet.

— C'est pour celte nuit.

— Donnez-moi les renseignements précis.

— Les armes débarquées hier sont dans des voitures de foin ; if y en a deux chariots.

— Bien.

— Deux cents hommes environ doivent les recevoir; à partir de trois heures du matin, des hommes doivent être échelonnés dans les bois qui bordent la route de Gcelon.

— Ces hommes sont-ils déjà armés ?

— Les deux tiers environ.

— Qui les commande ? ,

— Le Boucher des Bleus.

— Louis Picot?

— Oui.

— Et Barco ?

— Barco, avec trois cents hommes, occupe les

LES DELASSEMENTS ILLUSTRÉ:*

boisdeSainl-Pol-de-LéonàMorlaix pour emijôcher de passer.

— Alors, il faut tourner et venir les prendre en côté par Lesnercy et Planlin.

— C'est cela nH^'ine.

— Rst-ce tout Cl' que vous avez k dire ?

— J'ai à demander, capitaine, à recevoir ce qui m'a été promis.

— J'ai les dix mille livres, mais je ne dois vous les remettre que lorsque j'aurai pu vérifier vos rensei.iruemenfs.

— On m'avait promis de me donner les moyens de passer en Angleterre.

— Baptiste, chez lequel nous sommes ici, est un sollin ; il doit, à quatre heures, vous prendre dans sa barque etvous conduire au navire anglais qui croise sur nos côtes depuis huit jours.

— Si les Chouans savent que c'est moi qui les ai trahis, je cours risque d'être pris, n'ayant qu'un seul homme.

— C'est la conséquence, monsieur, fit avec hauteur celui que Jacques appelait capitaine, du métier que vous laites; je vous dois le prix de votre trahison, c'est à vous de faire le reste.,

— Mais, capitaine, on m'avait promis de me faire garder jusqu'à mon embarquement.

— C'est bien, monsieur, les b;iudilsqui sont les compagnons habituels de Jacques Coulard vous accompagneront.

— Puis-je me retirer?

— Non pas, monsieur.

— Comment, capitaine, mais il laut que je me prépare pour mon départ.

— Vous ne devez plus sortir d'ici.

— Mais pourquoi ?

— Vous tenez absolument aie savoir?

— Oui capitaine, car je ne comprends pas...

— Monsieur, c'est parce que pour un prix plus élevé que celui que nous vous donnons vous pourriez, aAant Theure, nous trahir près de ceux que vous nous avez vendus.

Friquet se mordit les lèvres... puis dit en étendant la main :

— Capitaine, je vous donne ma parole d'honneur...

(Jelui auquel il s'adressait haussa les épaules et frappa dans ses mains.

Deux hommes parurent, deux de ceux qui quelques minutes avant étaient à table avec Friquet.

Le capitaine leur dit :

— Vous ne quitttirez pas cet homme d'ici demain matin ; au premier geste qu'il fera pour s'échapper vous lui brûlerez la cervelle.

Un des hommes plaça sa main sur l'épaule de Friquet, l'autre tira de sa poche un gros pistolet qu'il amorça.

Friquet se laissa tomber sur une chaise; là, ses dents grincèrent et un méchant sourire courut sur ses lèvres.

— Coulard ! cria le capitaine.

Baptiste Coulard parut, le bonnet à la main, à ùerai incliné.

— A quatre heures du matin, tu mettras ta barque à l'eau.

— Aile y est àl'iau.

— Bien ! tu iras an bâtiment qui est à l'ancre en lace de l'île de Bazt.

— Ah ! bon Dieu ! mais c'e.st un Anglais.

— Kh bien ! ne sommes-nous pas en paix?

— C'est vrai!

* — Tu conduiras cet homme à bord.

— L'ancien avoué ?

Friquet, étonné, releva la tète.

— Oui!

— Bien, mon capitaine ! qu'est-ce qui me payera ?

— Lui!...

— Au fait, je prendrai des hommes avec moi, et s'il ne veut pas, je le neye... il m'a bien fait payer, lui... Chacun son tour... Ça sera fait.

— Bien ! puis s' adressant aux deux autres, il dit :

— Vous m'avez entendu : au premier geste, feu.

— Aie pas peur ! je ne le raterai pas. L'homme sortit en disant :

— Vite, mon cheval.

On le lui amena, il l'enfourcha et partit rapidement dans la direction de Plestin.

— Moi, dit Baptiste Coidard en sortant, je vais aller au bateau; il faut que je pare la Marie- Heine.

Friquet, pâlissant, releva brusquement la tète en entendant prononcer ce nom.

— Eh bien! fit l'homme au pistolet, est-ce que nous voulons du plomb dans la tète ?

Le misérable retomba sur sa chaise anéanti.

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