BLANCS ET BLEUS
Vers deux heures du matin, des roches, des bois, des champs et des villages débouchèrent des groupes de quatre, cinq individus; ils arrivèrent sur la route deGœlou; tous étaient armés.
Là, trois hommes que mous connaissons les recevaient: c'étaient Picot, dit le Boucher des fUeus, CervenonetBizot. Ce dernier ne portait plus la soutane; comme les gars, il portait le costume breton : la veste, la culotte et les guêtres de
toile.
Chaque fois qu'un groupe nouveau arrivait, Bizot distribuait des cartouches, Cervenon comptait les ho nmes. Picot leur disait :
— Placez-vous dans le bois à dix pieds les uns des autres, couchez-vous à terre et le fusil
armé... '
Les gars partaient prendre leur place.
Quand tous ses hummes furent placés, c'est-àdire un peu avant trois heures, Picot dit:
LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.
— \oiis, Cervenon, vous allez vous mettre eu léte du bois ; îi la première alerte, vous jetterez le tri... Dé là, vous plongerez sur les routes, du côté de Luneven.
— Bien ! fit Cervenon.
— Vous, Bizot, vous allez grimper les rochers, vous veillerez du côté de Flestiu.
— Bien! , Bizot et Cervenon se serrèrent la main et allaient
gagner leur poste, lorsque le cri de la cliouelte, singulièrement uiodulé, retentit.
— Vite, suivez-uioi, dit Picot...
Et les trois hommes entrèrent sous bois, se couchèrent à plat ventre pour observer la route.
Rien ne pouvait révéler la présence de tant de gens; le brouillaid engrise tout, plus de vent dans les arbies, le saule trempe sa chevelure verte dans l'eau sans la rider, le silence a tout envahi, à peine troublé par le battement loi.;tain des ailes du moulin^ les champs semblent dormir.
Puis une ligne bleucàtre éclaire l'horizon !
La vie revient, les oiseaux chanteni, les coqs chantent au village, les chariots cahotent sur la route, les grelols sonnent au poitrail des chevaux, le fouet des charretiers claque, les canards et ks oies mènent leur petite tamille au bain.
Peu à peu les arbres se dégagent du brouillard; dressant leurs longues silhouettes dans le gris de laube... Peu à peu la pfaine paraît, avec Sa forêt d'épis et son monde d'insectes... Ciel, terre, arbres, ruisseau se dégagent ternes et brumeux, enfin miroitant sur l'eau, scintillant à travers les ieuilles, embrasant la plaine, le jour parait.
Picot s'est redressé sur ses deux mains, son regard sonde la route; à cent pas il voit courant pieds nus un gars de dix-sept à dix-huit ans, il va passer devant eux.
Picot met deux doigts dans sa bouche et jette un cri sec... Le gars s'arrête du coup. 11 reste immobile, attendant.
Picot lui dit à haute voix :
— Tourne à droite...
Le gars obéit.
— Entre sous bois, droit devant toi.
Il obéit si bien, si docilement, qu'il va leur marcher sur le corps, lorsque Picot le tire violemment et rétend près de lui.
— Qu'y a-t-il, le gars ?
— Les Bleus sont dans le Chaucheux, la maison de Vaitin Coulard en est pleine...
— Hein ! fit Picot se relevant le sourcil froncé... tu vas courir à Uoscolf et. . . mais quelle heure estil?
— Un peu plu? de trois heures...
— Il est trop tard ! debout.
Cervenon, Bizot et vingt hommes autour d'eux se relevèrent.
Picot imita trois fois le cri de la chouetle... Aussitôt les hommes descendirent des roches et sortirent des herbes du bois ; lorsqu'ils furent tous autour de lui. Picot leur dit :
— Oh! les gars! Apprêtez le!» tusils, l'es Bieus
sont dans le pays pendant que nous sommes ici, ii^ pillent nos maisons! (hi! les gars! Par les bois, la plaine, les roches et par le pont, au feu, là, ou nos armes sont prises... Dans vingt minutes, à l'avant de la maison de Coulard, et qu'ils re;:oiveut le plomb sans voir ceux qui l'envoient. C'est mui qui donnerai le signal parle premier coup de
lu^d.
(Jn entendit le craquement des batteries de fusil qu'où armait, puis tous les gars disparurent.
Les trois hommes rentrèrent sous bois. Tout en pressant le pas. Picot dit :
— Nous avons été vendus par Friquet...
— Je le crois, lit Cervenon.
— J'en suis sûr, dit Bizot... Je vous l'ai dit, depuis hier, -il est aver' les Bleus.
— Aujourd'hui, Bizot, vous êtes prêt à combattre.
— Oui, parce q'i'il est avec eux '
— Ce sou-, il sera pendu à un arbre de la route.
— Non pas, vous me l'avez promis...
— iMais nous l'aurons tous les trois, dit Ceivenon.
— Chut!... lit tout à coup Picot... couchezvous !
— Ils obéirent... le p&tit Breton les avait suivis. Picot lui fit signe de s'avancer. Lorsqu'il fut piès de lui, il lui dit à voix basse :
— Va tlàner sur la route, et tâche de parler au factionnaire qui est là-bas.
En etl'et, à trente pas d'eux, sur le bord du Luisancin, un soldat était en sentinelle.
Le petit Breton obéit ; tout en chantonnant, il s'avança au-devant du soldat républicain; en voyant le petit, comme tout liomme qu'une longue faction ennuie, il chercha à lier conversation.
— Ou se lève bien matin, petit, dans ton pays.
— On se lève avec le jour.
— C'est vrai, c'est votre montre à vous antres... T'es de ce pays-ci, petit*.
— Oui, monsieur.
— T'es un petit Chouan, alors?
Le petit ne répondit pas.
siont-ils heureux tous ces gas-là! tu ia ta
mère ici, pas vrai?
— Oui!
—Ta famille?
— Oui!...
Et le soldat ajouta avec un gros soupir :
— Tu es heureux, toi...
Tout à coup sou soupir se teimina par un râ'e ; Picot avait rampé jusqu'à lui, et lui avait troué le cœur d'un large couteau déboucher...
Le soldat mort, il jeta son cri de'chouetle.
(La fin au prockzin 7iuméro.)
Alexis BouviEa.
(Reyrodoction interdite ■)
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LES DELASSEMENTS ILLUSTRÉS.
UNE INSTRUCTION CRIMINELLE
JirLES BEACJUINT