‹ La belle herboristeChapitre 74 sur 85 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

1\ [suite).

Un d'entre enx croit même l'avoirreconnu pour mi habitant du Ch;\tel.

Cet individu s'est aussitôt enfui par Je chemin des Vaches, il avait des sabots ou des chaussures ferrées taisant grand bruit, ce qui leur permit de l'entendre longtemps et de remarquer qu'il remontait vers le village.

Ces déclarations corroboraient celle du premier témoin, qui avait cru reconnaître la voix d'un homme de la commune. Un étranger aurait gagné au plus vite la grande route et ne se serait pas exposé à rentrer dans le chemin du Chàtel.

Non, à moins que l'apparition d'un passant débouchant de la route ne l'ei^it effrayé et décidé à remonter au village ; ou encore qu'il ne fût assez rusé pour espérer donner le change, sauf à regagner la route impériale par le sentier.

Mais il restait encore plusieurs témoins à entendre, entre autres le nommé Janvier, voisin de Sabrieuy.

— Sept heures allaient sonner, dit-il, je sortais de ma cave, une lumière à la main, quand j'aperçus un homme entre la maison Sabrieux et la mienne, sortant du chemin. Cet homme, à ma vue, parut hésiter s'il prendrait à droite ou à gauche, puis se jeta vivement vers la droite et se mit à courir. Je l'entendis tomber, se relever, enfin prendre la grande route.

Même signalement que celui donné plus haut par la femme Michel.

Ce que vous nous dites nous porterait à croire que vous avez vu cet individu assez distinctement?

— Oui, monsieur.

— L'avez-vous reconnu ?

Après quelque hésitation :

— Je n'oserais l'affirmer. J'ai peur de me tromper. D'ailleurs je ne l'ai pas examiné avecgrande attention. Je n'avais pas entendu le coup de pistolet et ce n'est qu'en voyant des gens descendre en courant que je me suis informé et que j'ai appris le malheur. Je suis descendu comme tout le monde ; j'ai vu la victime, que j'ai reconnue ausitôt. J'ai entendu un des garçons delà ferme raconter que l'assassin s'était e'nfui par le chemin des Vaches et avait remonté de mon côté ; alors je

me souvins de ce passant eil'rayé et j'eus des soupçons. Quand j'ai regagné la maison, j'ai vu de la lumière chez Sabrieux, mon voisin ; j'avais envie de lui parler de l'événement, mais la lumière s'est éteinte.

— Sabrieux n'était-il pas venu comme tout le monde pour voir la victime?

— Non, je ne l'ai pas vu.

Le juge d'instruction parut frappé de cette circonstance. Sabrieux était un homme mal famé : son signalement se rapportait parfaitement à celui de l'assassin. 11 s'assura, en interrogeant plusieurs autres témoins, que cet individu était le seul habitant du Châtel qui ne fût pas venu voir le cadavre de Cremesse.

Mais l'assassinat n'avait pas eu le vol pour mobile, et Sabrieux n'avait aucun sujet de haine contre Cremesse. Knfin, il n'était pas le seul individu mal noté à qui le signalement se rapportât.

Dès le commencementde l'instruction, les soupçons do M. X ..s'étaient portés sur un nommé Jalo, du village de Bourreuil, distant du Châtel d'une douzaine de kilomètres.

Le juge d'instruction, magistrat habile et prudent, quiremijlissait depuis longtemps ses fonctions dans le même pays, fit partir un sous-officier de gendarmerie à franc étrier pour Bourreuil, avec ordre de ramener Mathieu Jalo.

Celui-ci n'était ni un voleur ni un mauvais sujet, on n'avait rien à lui reprocher, mais c'était un caractère peu ouvert et peu sociable . Depuis longtemps il ne faisait au Châtel que de rares apparitions. Il n'était pas aimé. Cependant on fut étonné de la décision de M. X... à son égard.

Le juge d'instruction, doué d'un esprit observateur et d'une excellente mémoire, s'était rappelé le fait suivant, qui remontait à une époque assez éloignée.

Un jour, en passant près du mur de l'hospice, Charles Cremesse fut atteint par une pierre énorme, qui lui ouvrit l'artère temporale.

11 poussa un cri, chancela, étourdi et aveuglé par le sang... Tout autre, moins robuste que lui, fût tombé pour ne plus se relever!

Des passants accoururent.

Et tandis que les uns allaient chez le médecin et à l'hospice, les autres, indignés de ce lâche attentat, s'efforçaient d'arrêter l'effusion du sang et demandaient à Cremesse qui l'avait blessé.

— C'est Jalo, répondit celui-ci.

Jalo, soldat récemment libéré, était soigné à l'hospice pour une hypertrophie du cœur.

A peine Cremesse eut-il dénoncé ce misérable, que plusieurs personnes s'élancèrent, franchirent le jardin et entrèrent à l'hospice en demandant Jalo à grand cris.

Trois minutes ne s'étaient pas écoulées depuis l'attentat.

Us trouvèrent le malade, au second étage, tranquillement occupé à éplucher des légumes.

Les sœurs se récrièrent sur l'injuslice et l'invraisemblance de cette accusation, attestant que le pauvre garçon n'avait pas quitté son ouvrage.

LES DELASSEMENTS ILLUSTRAS.

&sxd/ù.carjMo

Enfin le jardinier déclara qu'il n'avait vu personne dans le jardin.

L'affaire n'eut pas de suites. On pensa généralement que Cremesse s'était trompé. Ce dernier seul soutenait qu'il avait bien vu. «Autrement, disait-il, je n'aurais pas plus pensé à cet individu qu'atout autre, car je ne lui connais aucun motif de haine contre mOi. Nous ne nous connaissons que de vue...»

Ce qui n'eût pu venir à l'esprit d'un magistrat récemment arrivé dans le pays frappa le juge chargé de cette affaire.

Ceci, soit dit en passant, prouve la nécessité de laisser longtemps entre les mains du même magistrat les délicates fonctions de l'instruction, afin' de lui permettre de connaître le pays, de s'initier aux mœurs, aux passions, aux rivalités d'intérêt des habitants et de découvrir plus facilement les coupables.

L'histoire présente prouve surabondamment la justesse de cette observation.

Deux heures se passèrent.

Le magistrat et son greffier allèrent à la ferme pour s'y dégeler. M. X... avait ouvert sou néces-

saire de voyage et son compagnon avait préparé une tasse de thé, quand le bruit d'une charrette arrivant au grand trot les fit se lever en sursaut.

Presque aussitôt la porte livra passage au sousofficier, suivi de Jalo, du frère de celui-ci et d'un gendarme.

Jalo était un homme de vingt-huit ans, trapu, robuste,- mais sans embonpoint. Il s'avançaaumilieu de la salle sans émotion apparente. Ses cheveux étaient blonds et coupés militairement, son teint, d'un blanc mat, couvert de taches de rousseur; sous son front bas et fuyant, ses yeux gris, profondément enfoncés, promenaient sur l'assistance un regard vif et clignotant, comme s'il eût été blessé par la clarté du foyer et des chandelles. La mobilité de ce regard perçant et la pâleur de ses lèvres plates et minces, ne prévenaient pas en sa faveur.

Les roux, dit un proverbe populaire, sont de deux espèces : ils sont tout bons ou tout mauvais]; Jalo était certainement de ces derniers.

Quant à son frère, plus jeune que lui, il paraissait plus âgé ; le travail des champs avait cuivré son visage ; sa barbe et ses cheveux incultes vieil-

LKS DKLASSEMEMTS ILLUSTRES.

lis;;aient, mais adoucissaient sa physioiiomie.il avait l'air inquiet et hoiiteii?î.

Le sous-ollîcitr déclara qu'il avait tronvé Jalo au lit. Il logeait chez ses paieiits, avec son frère. C'était oeitii-ci quitMait venn Ini ouvrir. Inirodnit dans la i-liambre dn prévenu, ce dernier avait en l'air d'nn homme que l'on arrache ;\un profond sommeil. Interrogé sur l'emploi de sa soirée, il avait répondu qu'il n'avait pas quitté le village et s'était couché de bonne heure. Son frère et ses parents l'appuyèrent de leurs témoignages. Le sons-olficier avait examiné ses vêtements et ses chan<sures ; bien que le temps fût très-mauvais, ils étaient secs.

Il avait obéi sans émotion an mandat d'amen r et avait prié son frère de l'accompaguer afin de ne pas revenir seul.

.Mis en présence dn cadavre, il le considéra avec un air d'élonnement et de pitié :

— C'est ce pauvre monsieur Charles ; c'est malheureux...

Puis après un silence, relevant son regard étrange vers le magistrat:

— .le sais maintenant, monsieur, pourquoi vous m'avez soupçonné; c'est parce qu'autrefois, quand j'étais à riiosiuce, on m'a accusé de liii avoir jeté une pierre. Ce pauvre M. Charles avait cru me voir, mais tout a prouvé qiue je n'étais pas coupable. M. Charles a dit lui-même, apiès, quecela leùt étonné de la part d'un homme qu'il ne vovait jamais et qui ne pouvait rien avoir contre lui.

— Vous passez pour un homme violent.

— Moi, monsieur? Cela m'étonne beaucoup, car vous pouvez vous informer si jamais je me suis disputé avec personne. Ici comme à tJourreuil, au contraire, je suis connu comme un homme insignifiant.

— Vous étiez au commencement de la soirée au ChAtel, pourquoi ?

— Moi"? Je n'ai pas quitté Bourreuil de la journée .

— Plusieurs personnes nous ont donné de l'assas-in un signalem-ent qui se rapporte exactement à vous.

— Je puis prouver que j'ai passé toute la journée à Bourreuil.

— Et la soirée?

— également. Avant de me coucher, j'ai demandé l'heure à mes voisins; ils m'ont dit qu'il était huit heures et demie.

Faire douze kilomètres en nue heure et demie paraissait impossible, surtout à un homme qui avait été longtemps soigné pour une hyperlhrophie du cœur.

De plus, les soupçons des témoins qui avaient été entendus portaient sur un habitant de la commune.

Mathieu Ja'to lut mis en liberté.

Il s'éloigr4a, avec son^frère, aussi calme qu'il était entré.

— A ton tour, Joseph, dit en ce moment le fermier à un gros garçon entré depuis peu dans la cuisine.

— Laissez donc, maître, je n'oserais.

— il le faut, garçon, -à moins que tu n'aies menti en nous disant que tu savais quelque chose. As-tu menti, Joseph?

— Non, not' maître.

— Eh bien ! mon garçon, à ton tour à confesse. Ne crains rien, M. X. . ne te mangera pas.

Coinme il demeurait toujours hésitant, M. X... rentra dans la salle commune.

— Monsieur, lui dit le iermier, voici un jeune homme qui a quelque révélation à faire.

— Parlez, mon ami, dit le magistrat.

Il l'engagea à se remettre de son trouble, et après lui avoir fait jurer de dire la vérité :

— Dites ce que vous savez, ajouta-t-il.

— Monsieur, dit Joseph, ce soir, près du corps, j'ai rencontré Memy, le domestique à M. Chirles; il m'a dit : — Je me doute bien, moi, de celui qui a tué M. Charles, et, quand il le faudra, je le dénoncerai. — Qui donc ? cfne je lui ai dit. — Oh ! bien, qu'il m'a dit, la première lettre de son nom, c'est Sabrieux. — Tu l'as vu? — Non, qu'il m'a dit, mais hier soir Sabrieux est venu wir a la^ brune M. Cremesse. J'étais à la grange, assis sur la fenêtre, je l'ai vu sortir ; il était en colère qu'il ne se pos.sédait pas, et il criait : « Eh bien ! il n« me dénoncera pas, il passera plutôt par mes

mains!... » , , - r»

tt tu vois, ça n'a pas été long, qu il m a dit.

L'inslruclio'n se tourna vers Sabrieux.

Le domestique Remy fut appelé, et M. X... chargea le fermier de la Bruyère de prier M. Ci'emesse de venir.

H doit paraître étrange que le magistrat instructeur n'eût pas encore procédé à l'interrogatoire du père de la victime.

Il v avait pensé, mais il avait cru convenable d'v surseoir autant que la marche de l'instruction le permettrait. Il espérait pouvoir attendre ainsi jusqu'au lendemain.

La déposition de Joseph était d une gravite telle qu'il ne pouvait hésiter davantage.

Le fermier, h. son grand regret, fut donc obligé de se rendre chez le vieillard, et de mettre en œuvre toute son habileté pour le préparer à la connaissance de l'horrible catastrophe iiui venait de l'atteindre. ■ , /

Le père fut quelque temps avant d avoir la / force de se rendre à l'invitation du magistrat. Sabrieux arriva le premier à la ferme.

C'était un pauvre hère en guenilles.

Il était blond, sans barbe, vêtu d'une blouse bleue, il portail une casquette noire, mais c'étaient là les seuls points de ressemblance avec Mathieu Jalo.

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES

I oin d'avoir le calme de ce dernier, il avait l'air farouche et ahuri.

En toute autre circonstance, il eût tait rire.

Sa peau tannée par la pluie et le soleil, ses traits errossiers, ses cheveux hérissés, auxquels s'étaient mêlés des brindilles et des chaumes, sa tournure de loup pris au pièce ef mené à la corde, offraient un mélançe de grotesque et de sauvage qui, selon les circonstances, devait disposer, à la raillerie ou frapper de terreur.

Ce Sabrieux était le plus mal famé ilu village; sauf la misérable maison qu'il tenait de son père, il ne possédait rien, et cependant pourvoyait à sa subsistance, à celle de sa femme et de sa fille, sans prolession et pi-esqiiesans travail. U.s'avouait braconnier et ravageur de rivière, mais le produit de sa pêche et de sa chasse ne pouvait suffire à nourrir trois personnes.

II braconnait seul, et, en ce temps-là, l'association et les chemins de fer ne permettaient pas encore de tirer du braconnage un produit régulier et rémunérateur.

Sa fille était trop jeune pour travailler, et. sa femme n'allait que rarement en journée.

De quoi vivait-il? De maraudes et de vols.

Pour attendre le père de la victin-.e, M. X... procéda àl'interrogatoire de Jean Sa\irieux.

Il lui demanda s'il n'était pas venu sur le lieu du crime, comme ses voisins.

— Non, monsieur.

— Pourqoi ? Votre maison n'est pas si éloignée ■ que vous n'ayez pas entendu la détonation du

coup de feu et le bruit de la foule?

— J'ai entendu le coup de feu, mais j'ai pensé que l'on l'était la Saint-iNicolas, et je ne me suis pas dérangé.

— Vous n'étiez pas couclié à sept heures, on a ' vu de la lumière chez vous.

— Non, mais je me suis couché peu de temps après.

— Oîi étiez-vous auparavant?

— Chez mon voisin.

— Janvier?

— Oui, monsieur.

— C'est faux. Votre voisin Janvier a déclaré le contraire.

Sabrieux parut cùn.sterné.

— Eh bien ! oui, repnt-il ; ce n'est pas cela, je me le rappelle à cette heure; j'avais eu l'idée d'aller chez lui, mais à peine dehors, je suis rentré.

— Vous connaissiez Charl,es (Jremesse?

— Oui, monsieur, comme tout le monde.

— Vous aviez contre lui de graves motifs de ressentiment?

— Aucun, monsieur.

— Prenez garde !... Vous vous èfes déjà donné un démenti ; vous allez être obligé de vous en donner un second.

Le visage mobile de Sabrieux se contracta péniblement.

^ — Voyez-vous, Sabrieux, vous ète.s enpré,sence d'un homme qui connaît votre vie et qui s'est éclairé, avant de vous appeler, de tous les reri^ei-

gni^menlsqneh commune pRut fournir sur votre compte. Inutile de dissinmler. l'h essaynntde me tromper, vous vous accusez sans le savoir. On ne fausse pas des vérités prouvées sans que cela paraisse Voyons, avouez; vnns avez, dès hier au soir, résolu d'assassiner Charles Creme.sse.

— Oh!, non, monsieur!...

La porte s'était ouverte ; sur le seuil se tenaient Cremesse et son domestifpie.

— Retournez-vous, fit M. X..., et osez nier encore.

Sabrieux se retourna; il blêmit jusqu'aux lèvres.

Par déférence pour fàge et le malheur, le magistrat se leva et avança mie chaise au père de Charles.

— J'ai hésité longtemps à vous faire appeler, monsieur, dit le juge, sachant combien vous êtes alfligé, mais je n'ai pu tarder davantage.

Le vieillard prêta serment. Son geste, son accent avaient un indéfinissable cachet de noblesse et de loyauté. Ses traits étaient déjà profondément altérés par la douleur.

— .Mon.-ieur, lui demanda le magistrat, en désignant Sabrieux, cet homme n'est-il pas allé chez vous hier à cinq heures du soir?

— Oui, monsieur, et je vais vous dire pourquoi. 11 y a quatre jours, mon fils se promenant sur la route après son souper, rencontra Sabrieux chargé de légumes. Sabrieux ne possède ni jardin, ni champs; il est bien connu pour vivre de rapine. — « Où as-tu pris ces choux ? lui demande mon fils. Je suis sur que tu les as volés chez mon père. Ce ne serait p-is la première fois.» Sabrieux. après avoir essayé d'une fable qui impatienlait mon fils, convint enfin que les légumes étaient volés, mais en jurant qu'ils ne provenaient point de chez moi. — « Lt de chez qui ? reprit mon fils. — Si vous me promettez le secret, monsieur Charles, je vous le dirai. — Soit; je te le promets. »

Sabrieux indiqua la provenance des légumes.

— C'est de l'enclos de M. le maire, dit-il, il est bien assez riche, il n'en pâtira pas, et ma femme et ma fille qui n'ont rien à manger depuis hier ne mourront pas de faim.

— Pourquoi ne travadies-tu pas?

— Personne ne veux me donner d'onv^age.

— Et quand ces choux seront mangés que feras-tu? 1 u en voleras d'autres, sans doute.

Sabrieux gardait le silence et déjàs'éloignait. Mon fils indigné s'écria : — C'est bien, je te recommanderai au garde champêtre. Tu n'es pas un malheureux, tu n'es qu'un voleur.

Sabrieux s'éloigna sans répliquer. U connaissait trop la justesse de ces reproches. Déjà plu,sieurs fois il nous avait volés. Cependant, mon fils ayant semblé revenir sur sa promesse de garder le secret, cet homnie était fort inquiet. H vint hier soir à la maison pour voir mon fils, celui-ci n'était pas encore rentré. U s'adressa à moi, me ra- -coufa ce qu.i s'était passé, et me conjura, au nom

LES DELASSEMENTS IliLUSTKES.

(3e sa iemmeet de sa fille, de prier mon iils de ne pas le perdre.

J'avoue que ce misérable m'inspirait plus de dégoftt que de pitié.

Je repoussai sa prière avec indignation et lui déclarai que, loin de détourner mon fils de le dénoncer, je l'engagerais à le l'aire. 11 insista de nouveau et je le mis à la porte.

Il était turieux et sortit en gesticulant et en proférant des menaces que je n'entendis point, mais qui furent enteudues par mon domestique Réniy, qui venait de donner à manger aux bestiaux et qui s'était assis à la tenètre de la grange. Selon ce que Réniy m'a rapporté, cet homme s'est écrié :

— Eh bien ! il ne me dénoncera pas ! M passera plutôt par mes mains,

— Oii'avez-vous à dire, Sabrieux? demanda 'e juge d'instruction. Ce récit est-il exact?

— J'ai à dire que M. Charles m'avait donné sa parole d'honnête homme de ne pas me dénoncer et que, puisqu'il n'y était pas obligé, il a eu toit de me menacer ensuite du garde champêtre, i'uis, monsieur, m'ayant traiter plus bas que terre pour une maraude de quelques mauvais choux, cela m'a rendu lurieux. Je me suis dit : ces gens-là VDut me faire mettre en prison pour une misère. Ça m'a exaspéré, vous comprenez, et dans ces moments-là, on ne sait pas ce que l'on dit. On battrait le monde.

— Vous reconnaissez avoir dit de M. Charles : Il passera plutôt par mes mains.

Sabrieux, avec emportement :

— Je ne sais pas, c'est bien possible. On ne sait ce que Ion dit quand on est en colère. Mais je n'ai pas eu un instant une seule mauvaise intention contre M. Charles. Et il serait rentré dans le moment, je me serais rapaisé tout de suite, parce qu'au fond, c'était le meilleur homme du monde.

— Sabrieux, les charges qui s'élèvent contre vous sont très-graves. Les témoins entendus jusqu'à présent ont déclaré que l'assassin était un habitant de la commune. Vous étés le seul qui ne soit pas descendu pour voir la victime, et vous demeurez à peu de distance du lieu oii le crime a été commis ; vous êtes le seul qui eût quelques griefs contre la victime : vous craigniez que M. Charles ne vous lit mettre en prison ; vous êtes le seul qui l'ait menacé ; enfin, c'est vous que le sieur Janvier, quelques moments après l'assassinat, a vu sortant du chemin suivi par le coupable. Vous alliez rentrer chez vous. En l'apercevant, vous vous êtes jeté rapidement à droite. De là, où êtes vous allé ?

— Mais le voisin Janvier se trompe; ce n'est pas moi qu'il a vu, puisque je ne suis pas sorti. C'est-il malhèhreux que tout se mette contre un pauvre homme qui n'a jamais rien eu à se reprocher que quelques petites maraudes... et encore lesquelles?... des pommes de terre à cochons, des choux gelés, des fruits tombés ou de nia«ivais légumes à moitié pourris... les rester qu'on n'a pas voulu emporter. On appelle ça des vois, et, après

m'avoir menacé de me mettre en prison, voilà maintenant qu'on veut me taire couper le cou! Tout le monde m'en veut, parce que je suis pauvre ; je suis de trop sur la terre !

11 divagua pendant un quart d'heure avec une exaltation folle. Le juge d'instruction cherchait à deviner s'il avait à affaire à un comédien, car jus-' qu'alors Sabrieux s'était montré assez calme. |

Bientôt il s'attendrit sur son sort, sur celui de sa femme et de sa fille, il invoqua le secours du bon Dieu et de la sainte Vierge.

M. X... l'avait remis aux gendarmes ; ceux-ci écoutaient avec surprise ses élans de pitié, car Sabrieux ne mettait jamais les pieds à l'église et mettait à profit le temps des offices pour marauder.

— Il fait le fou, dit l'un d'eux, car il n'est pas si dévot.

D'autres croyaient qu'il perdait la tète.

La pensée de sa lemme et de sa fille le désolait, leurs noms revenaient sans cesse sur ses lèvres.

On eût cru d'abord à une comédie indigne, à la fin ses lamentations devenaient navrantes.

11 sanglotait assis dans un coin, le menton appuyé sur ses mains garottées, les cheveux sur les yeux. Il était laid, larouche, désolé.

Parfois les gens s'entre-regardaient en souriant et haussaient les épaules. Si M. X... n'eût été là, on lui eût imposé silence.

La menace qu'il avait proférée chez Cremesse père avait convaincu tout le monde de sa culpabilité.

Cependant le magistrat infatigable attendait le jour pour continuer l'instruction.

Il fallait rechercher dans la boue du chemin des Vaches les traces ou les empreintes des chaussures de l'assassin, que la gelée de la nuit devait avoir solidifiées, puis procéder chez Sabrieux à une minutieuses perquisition.

Enfin, après quelques heures d'une attente pénible, le jour se leva, les nouveUes recherches commencèrent.

Les paysans en cette saison sortent tard ; il était à croire que personne depuis l'arrivée du juge au Châtel n'était passé dans le chemin des Vaches, chemin que son mauvais état habituel faisait éviter, surtout la nuit ; de plus, il était permis d'espérer que l'instruction ne serait dérangée par aucune curiosité importune.

Une première halte fut laite sur les lieux du crime. L'état en était horrible. Je les passerai sous silence ; ces détails affreux ne pouvant rien ajouter à l'intérêt de cette histoire.

Le magistrat instructeur examina l'endroit oîi, selon toutes probabilités, s'était placé l'assassin pour atteindre sa victime.

De larges et profondes empreintes se voyaien t sur le tas de fumier. Ces empreintes furent mesurées, relevées avec soin.

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

Il descendit ensuite en les suivant à travers le chemin communal, puis le lont;- du chemin aux Vaches.

Pas l'ombre d'un doute!

Sabrieux, toujours sous bonne garde, assistait à cette investigation. Il paraissait complètement démoralisé ; les gendarmes étaient obligés de le soutenir.

Les empreintes reconnues le long du chemin communal étaient assez rares. Le terrain délavé par la pluie était couvert de cailloux.

M. X... s'y arrêta longtemps; il s'agissait de reconnaître si l'assassin s'était dirigé d'abord vers la maison Sabrieux, à gauche, avant de prendre à droite vers la maison du témoin Janvier.

Après avoir attentivement examiné le bout de rue dont les maisons Sabrieux et Janvier sont les dernières sans avoir rien relevé de positif, le magistrat instructeur se trouva entre des vignes à sa gauche, des terrains vagues à sa droite et devant lui la route impériale.

Du côté de la route, aucune empreinte; restait la vigne.

11 était vraisemblable que Sabrieux y était entré pour regagner sa maison, en passant derrière l'habitation de Janvier. ■

La terre, cultivée et grasse, devait avoir gardé des traces.

En effet, à peine était-il dans la vigne, qu'il remarqua l'empreinte de ces pas qu'il avait relevée depuis le tas de fumier... Bien plus, dans cette terre gluante, il retrouva des débris, infimes il est vrai, mais très-visibles, d'un tumier de porc, poule et lapin, semblable à celui sur lequel l'assassin s'était placé.

La maison de Sabrieux a une issue sur les vigues ; jusqu'à cette porte il trouva ses traces.

Nous voudrions pouvoir dépeindre cette arrière façade de l'habitation de Sabrieux. C'était un mur de pierres brutes et grises noircies par le temps, sans autre ouverture que la porte^, et plongeant dans un fossé où l'eau stagnait. De la main, facilement, on atteignait le bord du toit, couvert de vieilles tuiles moussues.

Quelques pierres superposées formaient un escalier de la vigne au fossé, oîi des pierres plus petites servaient de marche-pied. •

On frappa à la porte au nom de la loi. Sabrieux poussa un gémissement sourd, comme au bruit des traqueurs un vieux sanglier dans sa bauge.

On dut frapper plusieurs fois avant que la porte s'ouvrit.

JULES BEACJOINT.

(La suite au prochain numéro.)

Reproduction autorisée jjonr les journaux qui ont traité avec la Société des Gens de'ettres.

L'AMOUR EN PARTIE DOUBLE

RÉGINE ET GENOFSA

PAR

G" D'AMEZEUIL

(voir a partir du n" 13

LA DIVA [suite).

— Mais cette dame, ai-je insisté, celle que je viens de voir entrer ?

— C'est madame Marie Sorbier.

— Marie Sorbier, la célèbre diva ? interrompit Joannic.

— Je ne sais si elle est célèbre, mais ce qu'il y a de certain, c'est que le suisse m'a mis à la porte,

•sans vouloir ajouter un mot de plus. Je me suis alors décidé à l'attendre dans la rue, et après deux heures de faction, je l'ai aperçue et je l'ai suivie jusqu'à la rue de Provence, où, paraît-il, elle demeure maintenant.

— lit cette fois lui as-tu parlé ?

— Je n'ai pas osé le faire.

— Maladroit !

— C'est aussi ce que je me suis dit, monsieur le marquis, et pour réparer ma sottise, j'ai voulu faire causer le portier, mais celui-là n'en savait pas plus long que l'autre. Je suis alors monté, on a refusé de me recevoir. Je suis tenace, vous le savez, j'y suis retourné ce matin, et cette fois encore, on m'a éconduit ; mais je ne perds pas courage, pour cela, je me suis dit : j'irai trouver monsieur le marquis, on n'osera pas le mettre à la porte comme moi, et alors nous verrons bien à savoir enfin...

— Et tu as bien fait, morbleu! car de ce pas...

— INe vous hâtez pas, monsieur Joannic, car il faut que je vous avoue une chose qui me taquine

-Parle!

— Dame, c'est que...

— Tu m'effrayes, en vérité !

— Eh bien ! j'ai fait jaser dans le voisinage, et j'ai appris... Oh! mais je commence par vous le dire, pour ma part, je n'en crois pas un mot.

— Achève donc ?

— J'ai appris que chaque jour un monsieur venait la voir, et dans le quartier elle passe pour sa maîtresse.

— C'est une infamie ! !

— C'est ce que j'ai dit, mais ils se sont mis à me rire au nez ; j'avais bien envie de me fâcher, mais c'était le moyen de ne rien apprendre et alors je mj3 suis tu.

t. Voir les Amours de contrebande.

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

Et... ce iiioiiMLUiV...

— Yoa< voiik'z p.irlerda sc'diictcur?

— Eh bien! c tst?...

— M. ai La Ikugolière.

— Lii lâche ! le misérable !

— ïii je l'altrape jamais !

— Sois tranquille, M. de Kerpall sera vengé.

— C'est aussi mon idée, mais en attendant, que faire?...

— Tu vas retourner diez f.enofsa, et bon gré malgré tn y attendras mon ;r;'ivée; de la pind.Mice siii tout, peut-être y va-l-il de leur bonhear à tons deux.

Isidoie s'était alors rendu rue de Provence, e Joannic n'avait pas tardé à le suivre en conipagni d Vvon

Lorsque le marquis rentra dans le boudoir de r.enofsa, il laîtionva étendue sur une causeuse, des larmes abondantes couvraient ses joues.

— Henriette, dit-elle, laissez-nous.

Quoique à regret, la soubrette s'empressa d'obéir à cttte injonction.

Les deux jeunes gens restèrent un moment mleiuieux, puisGeiiolsa, laisaiil nn eiToit ^nrelN-. même, tendit la main au marquis, en lui disait :

— One vous m'avez lait de mal, tout à l'henie. ■. Joannic allait s'oxcuser, mais la jeune lemn e ne Ini en laissa pas le temps.

— Je ne vous en veux pas, continua-t-elle; ne m'avez-vous pas parlé comme, seul, un ami pou- Tait le l'aire '?

— Geaofsa, croyez-bien...

— Ab ! je suis bien malheureuse et surtout bien il plaindre.

— Pourquoi vous être, sans cesse, refusée|à me recevoir, à m' entendre.

— Le pouvais-je; m'était-il permis de comprendre ce qui se passait autour de moi "?

— i\e commissiez-vous pas celui qui cherchait à vous perdre, ne saviez- vous pas que vous vous trouviez, entre ses mains, à la discrétion du plus vil de tous les hommes?

tit M. de Kernevelan raconta, dans sps moindres détails, toute rinlàme conduite du jeune g mdin, puis il en vint à parler de Yann, de son amour, et il étal lit un éloquent parallèle entre ces deux natures, si différentes et si peu faitts pour se rencontrer.

En parlant comme il le faisait, il sentait l'émotion peu à peu le gagner, et des larmes coulaient de ses yeux.

Comme suspendue à ses lèvres, Genofsa semblait aspirer ses moindres paroles, et à mesure que la justification de son amant se faisait plus complète, elle sentait sa poitrine se dégager d'un poids immense.

— Yann, mon pauvre Yann, dit-elle en joignant les mains.

— 11 est en effet bien à plaindre.

— MiJins que moi, peut-être ! ■ Joannic secoua tristement la tète,"

— l'Insquo vous, au cuiiliairo, car sa loi eu vous est toujours la même, et je redoute pour lui Tinslant latal où il faudra lui apprendre...

— Taisez- vous, Joannic, taisez-vous, vous me faites peur.

— Qui faut il accuser?

— La fatalité!... mais, à votre tour, écoutez-

Vous savez quel était l'airection profonde que j'avais vouée à J!. de Kergall, et vous devez facilement comprendre quelle dut-être ma douleur lorsque', brusquement, je me vis séparée de lui.

Croyez-vous aux pressentiment, monsieur de Kernevelan ? non, peut-être; eh bien ! moi j'y ai la foi la plus entière, et lorsque, dans la salle d'attente de la gare, Yann m'embrassa, j'éprouvai au cœur la seiisationlaplns douloureuse, carunevoix intérieure me cria que ce baiser était le dernier. Aussi, lorsque je me retrouvai seule, dans ma chainbrelte, une douleur si atroce s'empara de tous mes sens, que pendant plusieurs heures je restai comme anéantie.

Faut-il vous décrire les transports de joie qui saluèrent l'arrivée de la première lettre de mon amant? iNon, je ne le puis, et d'ailleurs, il est des choses qui se comprennent et ne se peuvent expiiuiur.

Yann était tout mon bonheur, ma seule joie en ce monde, et le moindre souvenir de lui réveillait en moi un monde de pensées, tout à la fois cruelles et douces.

Ai-je besoin de vous dire que je mis tout mon cœur, toute monàme, danslesquelques lignes que je lui adressai? Si vous avez aimé, monsieur de Kernevelan„vous me comprendrez ai!-ément,;Pendantquelques temps encore, Yann m'écrivit; puis, un jour, la lettre que j'attendais ne vint pas, et vainement je patientai ; les jours, les semaines se passèrent sans que le plus léger souvenir de lui parvint juscjuà moi.

Quelle souffrance était alors la mienne ! l'incertitude et le doute tuent aussi sûrement que le p(»iguard et le poison. Oui!.,, oui!... j'ai bien souffert, et certes, il le fallait pour me décider à écouter enfin la jvoix de cet homme que je ha'issais, tout le moins, autant que j'aimais Yann.

•Ce fut lui qui m'apprit la trahison de mon amaiTl, Oh! il s'y prit habilement, je vous le jure; aussi peu à peu le doute se fit jour dans mon esprit, et lorsqu'il s'aperçut que mes convictions étaient légèrement ébranlées, il me mit sous les yeux lespreuvesles plus irréfutables de la trahison du comte.

En prononçant ces paroles, Genofsa s'était levée, et se dirigeant vers un meuble de Boule, placé entre les deux fenêtres, elle fit jouer un ressort et mit à découvert un petit coffret d'ébène incrusté d'argent. •

— Les voici, dit-elle, en prenant le coffret et en l'ouvrant avec nue petite clé qu'elle tenait suspendue à une chaîne, puis elle tendit à Joannic une liasse de papiers.

Celui-cis'enempara,etàpeine eut-il commencé

LES Dl«:LASSËMt:\TS ILLL;STRÉ3.

h les parcourir, qu'il se sentit pâlir affreusement: il venait de tomber sur la lettre que Yaun, sur ses propres instances, avait écrite à Hégine; mais cette impression fut de courte durée, car il reconnut aussitôt quetoutesles autres lettres étaient fausses.

— Et vous avez pu croire à de semblables preuves, dit-il, en rendantle paquet à la jeune femme, après, toutefois, avoir fait disparaître la lettre accusatrice.

— Ne sont-elles pas irrécusables ?

— Vous avez été bien faible et bien légère, Genofsa.

^— Mais ne connaissez-vous donc pas celui qui avait entrepris de me perdre ; ne savez-vous donc pas que pour arriver au but qu'il s'est proposé d'atteindre, cet homme ne recule devant aucun moyen? croyez-moi, Joannic, j'ai lutté de toutes mes forces, ot si j'ai dû céder enfin, c'est que je me trouvais à bout d'arguments pour résister plus longtemps encore.

C'est alors qu'il vint faire miroiter à mes yeux, sous ses plus brillantes facettes, ce mirage trompeur qu'on appelle la gloire; j'avaisbesoin d'oublier, et je me jetai à corps perdu dans le tourbillon qui m'entraînait; mais c'est en vain, qu'en fatiguant le corps et l'àuiQ, j'ai voulu tuer le souvenir, il m'a été impossible d'oublier, il était là, toujours là, présent à mes yeux ; le jour je le voyais partout; le soir, lorsque je chantais, je l'apercevais encore, et c'était pour lui, pour lui seul, entendez-vous bien, que la diva quêtait les applaudissements. Un soir, au moment oîi j'entrais en scène, je crus soudain l'apercevoir devant moi, il me sembla qu'un étau d'acier m'étreignait le gosier... et c'est vainement que j'essayai de chanter... ma gorge serrée ne laissait échapper que des sons inarticulés... il me fallut quelques secondes pour me remettre... mais ce soir-là je chantai en dépit du bon sens...

— Pauvre enfant !

=— Je guis bien à plaindre, Joannic, et ma souffrance est atroce.

— 11 serait peut-être temps encore.

Genofsa secoua liistement la tète.

— C'en est fait, dit-ell&-, le sort en est jeté, Genofsa est morte pour tout le monde.

— Vous êtes cruelle... et moi?

— JN'ètes-vous pas mon ami, fit-elle, en lui tendant la main ; mais je vous en prie, oubliez Genofsa, et venez, chaque fois que vous le pourrez, voir Marie, l'illustre diva! comme ils disent, continua-t-elle en souriant amèrement.

— Genofsa est-elle morte aussi pour Yann ? La jeune femme porta vivement la main sur

son cœur pour en comprimer les battements.

— Que M. de Kergall, dit-elle, oublie comme je veux moi-même le faire, si je le puis, ajouta-telle plus bas.

— Ce n*6st pas votre dernier mot ?

— Je désire qu'il en soit ainsi.

— Réfléchissez ?

J-. J'aipar%il|jji^nt^éU,^phi, ^e.t d.'ai}},ç.yrs ne me

l'avéz-voMS pas dit vous-même, Yann peut-il m'aimer encore quand il apprendra...

— Voulez-vous donc le tuer?

— Monsieur le marquis, je vous répète, nous resterons amis puisque vous daignez encore vous souvenir de moi; mais croyez-le, et ma résoluticii est irrévocable, je désire que cet entretien snit le dernier de ce genre, Genofsa est moite pour foujours et la diva se doit au public, à son théâtre, à ceux enfin qui la paient. Votre main, marquis, et à bientôt

Le soir même l'affiche de l'Opéra portait en gros caractères :

Par sui'e de r indisposition de piadatne Marie Sorbier.

Le lendemain, le jour se leva sombre et maussade, un brouillard épais s'étendait sur la ville et la couvrait tout entière d'un vas'te et immens.e crêpe de deuil.;

Il existait et il existe encore, au n" 1 de la place de la Sorbonne, un café qui, je le crois du moins, dépend de Fbôtel du Périgord.

Sept heures venaient à peine de sonner, et les garçons, encore à moitié endormis, enlevaient les volets de la devanture, quand deux hommes, légèrement avinés, firent leur entrée dans le calé.

— Deux glorias ! fit l'un deux en fragçant sur la table.

— Voilà ! voilà !

Pendant que le garçon courait à ses cafetières, les deux hommes se placèrent" vis-a-vis l'un de l'autre devant une table.

— hh bien ? fit l'un deux.

— Eh bien? riposta son compagnon.

— Je crois que le gredin a son affaire.

— J'ai fait de mon mieux p mr cela.

— Je n'en doute pas... mais... une chose me taquine?...

— Et laquelle?

— Veux-tu que je le parle franchement, Yvon?

— Dame, ver.

— Eh bien, j'ai peur que nous n'ayons fait une sottise.

— Ma fine dà, ce n'est point mon idée.

— As-tu seulement songé à ce que dirait monsieur le marquis...

— 11 dira que nous avons bien fait.

— M'est avis, mon gars, que nous avons agi un peu légèrement.

ivou haussa les épaules.

LES niÔLASSEMENTS ILLUSTRES.

— M. Joannic ne devait-il pas se battre ce matin avec La Uiugotière.

— Dame ver.

— Eli bien ?

— Eh bien?

— L'autre ne viepdra pas, et alors... tu comprends...

— Dans mon village on dit que, pour empêcher les loups de se mordre, il n'y a qu'à leur arracher les dents.

— Je ne vois pas le rapport...

— Dame ! puisqu'ils devaient se battre, je me suis dit: mon maître a du courage, c'est vrai, mais il n'est pas très-habile l'épée à la main ; or, comme l'autre passe pour être- très-fort, dame...j'ai pensti qu'il n'y avait qu'un seul moyen d'arrêter l'affaire...

— C'était d'agir comme nous l'avons fait.

— Précisément.

Le garçon s'étant approché pour verser les glorias, Yvon et Isidore cessèrent leur conversation ; mais dès qu'il «ut les talons tournés, Yvon reprit:

— Je ne me repens que d'une seule chose, c'est de ne pas l'avoir assommé.

— Nous en serons quitte pour recommencer la danse, s'il ne se tient pas tranquille.

— Mais tu ne m'as pas dit comment tu étais arrivé à connaître toute celte histoire.

Isidore ne se fit pas prier, et raconta ce qui lui était arrivé et son entrevue avec Joannic.

En sortant de chez Genofsa, fidèle au mandat que lui avait confié le marquis, il s'était attaché au.x pas de La Burgotière, et tour à tour il était allé à sa suite rue de Lamartine et rue Clausel, c'est-à-dire qu'il l'avait attendu dans la rue.

C d'Amezelil.

(La svite au prochain numéro.)

(Reprodootion interdite.)

CAUSERIE DRAMATIQUE

La meute de chasse de Louis XIV a enfin quitté le théâtre de l'Odéon. M. Duquesnel s'est souvenu qu'on ne lui avait pas confié une scène de premier ordre pour y jouer à perpétuité l'œuvre quasi posthume d'Alexandre Dumas père. Le premier essai de la direction dans une voie nouvelle a été des plus heureux. La Maîtresse légitime, comédie de M. Louis Davyl, a obtenu un succès franc et mérité. C'est jeune, ardent, spirituel, et l'action court allègrement vers son but au grand plaisir des spectateurs.

Cette maîtresse légitime n'est autre chose que l'histoire d'une de ces liaisoijs parisiennes qui ressem-

blent si fort au mariage, consacrées qu'elles sont par le temps. M. Dalesme est un industriel et de plus le licrosde cette sombre épopée bourgeoise et poignante. Tl adore la femme de hasard que la destinée a jetée près de lui ; mais les fonds vont manquer et il pense à un riche mariage, qui doit sauver l'avenir. L'infortuné vase jeter tète baissée dans ce gdutTre amer des alliances de convenance et de convention ; mais la (in du mois arrive et Dieu sait quel syndic va se présenter le lendemain, quand, ô bonheur! il apprend ([ue sa caisse n'est pas fermée à l'heure dite et ipie Ijien plus on paie à bureaux ouverts. Qui a sauvé la situation ? C'est Marthe, la maîtresse légitime, qui a engagé ou vendu tous ses bijoux pour faire face à la crise.

Icî un reproche à M. Davyl. Gomment M. Dalesme n'est-il pas touché de ce dévouement, et comment à l'acte suivant recommence-t-il à poursuivre le mariage d'arirent rêvé par lui ? C'est ce qu'il serait difficile d'expliquer ; mais comme cela amène une très-belle scène entre la fiancée et la maîtresse légitime, ne nous en plaignons pas trop et suivons l'action jus- ([u'au moment où, menacé de la faillite, Dalesme est de nouveau sauvé par celle qu'il devait épouser, mais qui, éclairée par les événements, repousse la main du pauvre honnête homme et le condamne au bonheur forcé à perpétuité.

Les rôles sont très«bien tenus par M"*" Léonide Leblanc, Barctta et MM. Porel, Georges Richard et Massct.

Au Gymnase, piètre succès d'un petit acte de MM. Leterrîer et Vanloo, les deux auteurs de Giroflé-Girofla. hes M aiiiaques ne seraient déplacés lii au l'alais-Royal ni aux Variétés. C'est l'histoire éternelle de tous les vaudevilles. Un gendre maniaque tombant sur un beau-père cent fois plus maniaque r[ue lui. Grandes disputes, grandes brouilles, mais tout s'arrange bientôt grâce à l'ingénue de la pièce et surtout grâce à certain pot, très-rare à ce qu'il paraît, qui passe de la main du gendre dans celle du beau-père à la signature du contrat, au contentement de tout le monde, y compris le public.

A'oici maintenant le défilé des revues de fin d'année.

Le théâtre du Château-d'Eau a tenu à être le premier dans ce steeple-chase de la fantaisie. Cette fois il n'a pas eu la main aussi heureuse que l'an dernier. Les Dernières Cartouches et l'Evacuation du Territoire n'ont pas trouvé leurs pendants. Il est bien question du sauvetage des époux Duruof, de la recette miraculeuse, des vendanges des pommes et des raisins ; Gobin imite très-bien Thérésa; mais tout cela ne constitue pas un succès durable, ha Malle des Indes renferme toutes les drôleries de l'année, je le veux bien, maïs j'ai bien peur qu'elle ne ren. ferme ni l'esprit gaulois, ni le succès.

Georges Laville.

U Girani : J. ROUQUETTE.

Paris. — Typ. Waldot, rue de l'Abbaye 22.

Le Numéro : 10 cENTf&res.

30 DéefiAiefi£ lSf4;

SOMMAIRE L'Homme HU Masque de fer, par Octave Féré.

1m Belle Herboriste, par Alexis Bouvier. — Une iostruotion criminelle, par Jules Beaujoint. — I<' Amour en paitie double, par C» d'Amezeuil. — Causerie dramatique.

PRIX DE L'ABONNEMENT

CN AN MI MOIS

Paris 8 ft.

Départements. . 10

4fr.

L'HOMME AU MASQUE DE FER

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