‹ La belle herboristeChapitre 83 sur 85 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

XII [suite).

11 parut hésiter, puis répondit :

— Du Chàtel.

Je ne connais personne de ce village; mais comme il y a quatre heues de Brescy au Châtel, je m'étonnais qu'il tût venu de si loin.

— Vous auriez eu plus court, lui dis-je, d'aller à Banville. Enfin, cet ouvrage ne me convient pas.

Voilà mon homme tout désappointé.

Je lui tends le pistolet, il le refuse.

— Je me fie à vous ; enfin faites de votre mieux.

— IN'on, je ne veux pas de cet ouvrage.

— Mais nous n'avons pas parlé du prix?

— A aucun prix. Reprenez cela, je vous répète que je n'en veux pas.

— Mais cependant...

— Allez-vous me ficher la paix?...

Et lui tendant l'arme d'une main, de l'autre je le poussai vers la porte.

11 reprit le pistolet et je -remarquai qu'il avait les mains blanches. Je fermai la porte derrière lui, et je sus le lendemain qu'il était allèche? mon frère.

Pierre Bernard dépose à son tour :

— Ma femme était dans la boutique, la nuit tombait ; un inconnu entre, ma femme m'appelle, et je vois l'individu dont mon frère vient de vous parler.

On allume une chandelle.

Cet individ u fait le signe de la croix, et, comme chez Albert, tire un pistolet de dessous sa blou^e et me fait la demande que vous savez.

J'examine l'arme, et, sans faire attention à la mine peu rassurante de cette nouvelle pratique, je consens à faire le travail. Le prix est débattu; il se montre assez facile.

Mais il n'en est pas de même quant au temps nécessaire pour la transformation de l'arme, il se montre tiès-pressé.

— Pourriez-vous me faire ce travaU de suite? me demanda-t-il.

— C'est impossible, lui dis-je.

Une discussion assez longue s'engagea; bref, il fut convenu que je lui livrerais le pistolet au bout de huit jours. U partit en me priant d'être exact, parce qu'il demeurait assez loin et n'avait pas de temps à perdre. J'aVoue que son signe de croix, et la façon dont il tira l'arme de dessous sa blouse me déplurent tout d'abord, mais je suis assez franc pour ajouter que, n'ayant pas d'ouvrage pressé et voyant du travail à des conditions avantageuses, j'oubliai vite cette première impression. U faut vivre de son état. Chaque jour on m'apporte des armes à raccommoder. Je suis plus armurier que mon frère et je vends des armes d'occasion.

Huit jours après, à la même heure, l'homme revint. Je lui montrai son pistolet ; il en parut très-satisfait et me paya aussitôt. Puis, tournaillant dans la boutique, il aperçut un pistolet coupde-poing et l'acheta. 11 me faisait l'effet d'un maniaque.

Enfin, après bien des tergiversations et des bavardages :

— Vous allez me charger mon pistolet, dit-il.

— Lequel ?

— Le vieux. J'ai envie de m'amuser à tirer des moineaux.

— Je n'ai pas de cendrée, lui dis-je.

— Chargez-le à balle.

— Pour des moineaux?

— Pourvu que je tiraille.

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS

Je trouvai la proposition singulic're, et je regardai attentivement mon homme , ce que je n'avais pas encore tait.

— Non, dis-je. Je n'ai pas de balle. Tout ce que je puis vous olivir, c'est un coup de poudre et des capsuk'S.

Mou regard surpris et soupçonueux l'avait intimidé peut-cire; il n'insista point. Je lui donnai un coup de pDudre et deux capsules et je me débarrassai de lui. Lorsqu'il se lut éloigué, j'eus regret d'avoir l'ait all'aire avec ce nouveau client.

J'eus l'idée que cet homme ferait un usage criminel de ses armes. J'en parlai à mon frère, qui me raconta ce qu'il vient de vous rapporter. Quand la nouvelle du crime parvint à I3rescy, notre première idée se porta sur l'étranger, et lorsque nous vimes la lithographie, nous ne conervàuies plus de doute.

J'ai apporté le.« outdsqui m'ont servi i^ translornijr l'arme de l'assassin. Voici celui qui a servi à tarauder le chien, nuiest très-épaisàl'exti'rieur et mince comme une feuille de papier du côté du canon.

L'arme fut alors remise entre les mains de l'expert, qui put vérifier l'exactitude des dires du témoin.

Voyez, continua celui-ci, le chien a été un peu brûlé et a un coup de feu à sa base, où ii tient à la batterie. Regardez sous le tonnerre, vous verrez ma marque laite vers le canon avec trois coups du ciseau que voici.

Il remit le ciseau à l'expert.

— Voici la vis qui a servi à faire le pas devis pour visser le tonnerre dans le canon.

L'armurier-eipert démoula l'arme et e«saya dessus, en présence des frères Bernard, les outils pré.-ciités; ils s'y rapportaient complètement.

La description était parfaite de tous points.

Le doute n'était plus possible : l'assassin avait été vu par les frères Bernard.

Le village des armuriers est à vingt kilomètres du Chàlel. Ce village est celui que l'inconnu a indiqué à .Albert. C'est donc toujours de Sabrieux qu'il s'agit !...

Mais celui-ci avait-il la bourse bien garnie, nonseulement pour payer largement la transformation d'une arme, mais encore pour achete-r un pistolet coup de poing. Quel luxe pour un tel misérable!-.. Il est bien rare qu'un homme aussi paresseux et aussi pauvre puisse mettre de côté, non pas quinze francs, non pas dix francs, mais une seule pièce de cent sous.

Lnlin, autre considération : A l'époque où remonte la préméditation du crime, le 16 novembre, Sabiieux n'avait contre Charles Cremesse aucun griet et par conséquent aucun motif pour f lire transtormer une arme et en acheter une seconde.

^,'instruclion jusqu'à celte heure avait donc fait lausse route.

M. X. revint à ses premiers soupçons et sans retard lança contre Mathieu Jalo un mandat d'amener. Brescy, le village des frères Bernard, n'est éloigné de Bourreuil que de quinze kilomètres,

mais Jalo, depuis sa sortie de l'hospice, n'allait quetrès-rarement se promener aux environs. Il pouvait être inconnu à Brescy. Il passait son temps à fumer" l'hiver au coin du feu, l'été dans le jardin. 1! prétextait de sa maladie de cœur pour refuser lout travail.

11 vivait ainsi à l'écart, sans se môler par les occupations rurales et les marchés aux gens du pays. Il était, je dois le rappeler, d'un caractère concentré et taciturne. H passait généralement pour iiisociable. Chez un homme de cette nature, la haine pouvait couver pendant de longues années avant de faire explosion.

L'ai'parition des gendannesle fit cette fois sortir du calme qui jusqu'alors ne 1 avait pas abandonné; mais il eût été ddficile de deviner quel sentiment, de la colère ou de la terreur, le dominait en ce moment.

I^eu rassurés sur son compte, les gendarmes lui mirent les menottes.

Dès que le juge d'instrucUon fut averti de son arrivée;! Banvide, il fit rappeler les frères Bernard el leurs lemuies et en même temps donna l'ordre d'introiluire Sabrieux dans une pièce voisine du panpiet.

Le parquet et le cabinet du juge d'instruction ne sont séparés d'une autre pièce que par une cloison eu planches que la voix traverse facilement.

De plus, dans le cabinet, est une armoire garnie de dossiers à travers les joints desquels un observateur peut voir, sans être aperçu, ce qui se passe dans la pièce voisine.

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