‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 15 sur 41 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les mêmes, — GENEVIÈVE

Severus, appelant. — Géno ! Lève-toi, ma fille. Vite !

Geneviève se montre aussitôt sur le seuil, écartant la portière de toile qui sépare les deux chambres. Elle est vêtue. — Me voici. J'ai entendu le récit de ma mère et j'allais sortir pour aller au puits. Je suis prête.

Severus. — Ah I mon enfant !

GÉRONTIA, à sa fille. — Tu crois bien aussi, comme nous, que c'est l'ange? Ton ange?

Geneviève. — Assurément.

Severus. — Mais pourquoi, si c'est le sien, ne s'est-il pas montré à elle?

GENEVièvE, à sa mère. — Pour que l'ordre vînt de vous.

GÉRONTiA, à Severus. — Ne la retiens pas. (A sa fille: ) Tu te rappelles... toutes ses recommandations?

Geneviève. — Très bien. Prier. Toute la nuit.

Severus. — A genoux.

GÉRONTIA. — Au bord du puits. Bien au bord.

Severus. — Et jusqu'à l'aube, la pointe. Alors, prendre l'eau...

Geneviève. — Dans le creux de mes deux mains.

GÉRONTIA. — ... et l'apporter. Pourvu que du jardin à ici.... elle ne coule pas, entre tes doigts?

Severus. — EUe ne coulera pas. (A sa fille : ) Embrasse ta mère. (L'enfant va à sa mère qui l'enlace, silencieusement, en pressant sa tète sur sa poitrine.) Moi aussi (Il lui tend les bras ouverts. Elle vient s'y placer. Il les referme sur elle et la baise au front.) Maintenant, va.

GÉRONTIA, — Oui.

Severus. — Cours.

(EUe sort. )

Severus. — Mais qu'allons-nous faire, nous, toute la nuit, jusqu'à l'aube? Ah ! il faut prier, prier aussi, prosternés, les bras en croix !

GÉRONTIA, paisible. — Il faut dormir.

Severus. — Dormir? Tu oserais? Tu pourrais dormir?

GÉRONTIA. — Admirablement. L'ange n'a pas dit de prier. Nous, du moins. C'est l'enfant qui prie. Nous, dormons.

(Elle se recouche.)

Severus. — Oh ! moi, je ne pourrai pas fermer l'oeil !

loo LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE

GÉRONTiA. — Mais si.

Severus. -^ Je suis trop agité ! Quand je pense...

GÉRONTIA. — Ne pense pas. Tu fais mal. Calme-toi. Dors... Dormons en Dieu... C'est en lui qu'on se repose.

Severus. — Mais si nous n'allions pas nous réveiller à l'heure?

GÉRONTIA. — Nous nous réveillerons.

Severus. — Si nous dormons, comment saurons-nous que c'est l'aube?

GÉRONTIA. — Le coq chantera. Bonne nuit, Severus 1

Severus, se recouchant. — Allons ! Je t'obéis. Je vais tâcher... (Il commence à s'assoupir.) de trouver... (Endormi déjà. ) le sommeil. . .

GÉRONTIA, penché sur lui. — Il dort. (En s'endormant à son tour.) Mon Dieu! Que votre aurore soit faite... et non la mienne !

Dans la chambre, dans la maison, dans le jardin, dans Nanterre, partout... règne le silence, le grand silence tutélaire et pur qui berce les hommes...

Les heures font leur voyage...

Et tout à coup, dans le matin pâle, on entend le coq.

GÉRONTIA, aussitôt debout, au pied du lit. — Le coq a chanté !

(Il recommence.)

Severus, également debout. — Il chante !

La porte s'ouvre à l'instant ; et c'est Geneviève.

Geneviève, les bras tendus, les deux matns réunies en coupe, d'une voix- joyeuse. — Mère, voici l'eau I Père ! je l'apporte !

GÉRONTIA. — Ah !

LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE loi

Se VERUS. — Mon cœur se rompt ! (A sa fille : ) Va doucement ! Prends garde I Tu vas renverser !

Geneviève, s' avançant. — N'ayez pas peur.

GÉRONTiA. — L'eau ! Vite ! Vite ! Je veux l'eau !

Geneviève. — La voilà. Elle est toute fraîche.

GÉRONTIA, qui cherclie. — Où? Mais où?

Severus. — Penche-toi.

Geneviève. — Là. Mettez vos yeux.

GÉRONTIA, qui hésite au dernier moment. — J'ai peur...

Geneviève. — Non. Mettez-les !

Severus, qui n'en -peut plus, — Mets-les !

(Alors, elle les plonge, à plusieurs reprises, de toutes ses forces, enfouissant son visage dans les paumes de sa fille.)

Geneviève, qui la stimule. — Appuyez ! C'est ça ! Baignez bien !

Severus, égaré. — Le droit ! Le gauche ! Les deux I Davantage ! Encore !

GÉRONTIA, toujours courbée sur les mains de l'enfant. — Faut-U me relever?

Severus, tombé à genoux. — Sainte Lucie ! Dieu de Tobie !... Dieu des martyrs !

Gène\^ève, à sa mère. — Relevez-vous !

GÉRONTIA, qui se relève, avec un cri triomphal. — Je vois ! (A sa fille, a son mari : ) Je te vois ! Je vous vois ! Je vois tout ! La maison ! mes mains ! le jardin ! les meubles ! le ciel !...

Agaso, entrant. — Gérontia ! Miracle I

GÉRONTiA. — ... et le cher Agaso ! Que je suis heureuse ! Mon âme éclate ! (A sa fille : ) Sois donc à Jésus, mon enfant !

Severus, à Geneviève. — Oui, sois à lui ! corps et âme 1

GÉRONTIA. — Sans te gêner ! Ta vie entière ! Tu le veux? Nous le voulons !

Geneviève, simplement. — Dieu le veut.

GÉRONTIA. — Il m'a rendu mes yeux... Je ne puis rien lui refuser ! Nous sommes tous à lui. Tout lui appartient ! Mais cette eau qu'il a fait jaiUir dans le puits desséché, cette eau du miracle qui m'a guérie, il faut la garder, la couvrir, la préserver de toute approche impure... elle est divine ! et pourtant, il en a coulé dans ma bouche., elle avait un goût bien amer.

Agaso. — Tu vas savoir pourquoi. Je cheminais cette nuit du côté de ta maison quand l'enfant est venue prier près du puits. Jusqu'à l'aube je suis resté caché, non loin de là, veillant sur elle. Or, jusqu'à l'aube, je l'ai entendue sangloter au-dessus du puits profond que ses pleurs ont rempli. (A Gérontia .'^ L'eau qui t'a rendu la vue, Gérontia, ce sont ses larmes !

GÉRONTIA, s' élançant sur sa fille. — Enfant sainte ! Enfant chérie ! Est-ce vrai?

Geneviève. — Je ne sais pas, ma mère.

GÉRONTIA. — AUons tous au puits !

Severus. — Allons !

Agaso, les retenant. — Inutile. J'en vdens. J'ai plongé mon bâton, j'ai jeté des pierres... Il est vide et sec. Les miracles ne durent pas. Adoremus!

(Ils s agenouillent tous. )

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