‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 16 sur 41 · LA VIE DU PARC ET DES PATIS · texte numérisé non relu

LA VIE DU PARC ET DES PATIS

L'endroit où Geneviève allait de fyréférence faire paître son troupeau était situé dans les bois.

Il formait en contre-bas une clairière, un petit cirque de verdure abrité de toutes parts.

Elastique et doux, tapissé d'une herbe courte et serrée, le terrain par où on y accédait, inégal et légèrement ondulé, descendait tout autour en pente facile et creusait une coupe au milieu de laquelle subsistait, assez basse pour qu'un enfant pût s'y asseoir, une grande table druidique.

Çà et là, parmi des touffes de genévrier et de giroflées sauvages, émergeaient des fragments de rocher bleuâtre, entre lesquels jasait et jouait avec modestie un filet d'eau.

En haut des gradins de cette aimable enceinte, s'élevaient de vieux arbres penchés, pas trop serrés, pas trop touffus, avec assez d'espace entre eux et entre les branches de chacun pour que le ciel y fût toujours présent et les couronnât.

C'était un lieu clos, discret, intact et qui semblait lointain... plein de recueillement et de sécurité, à la fois véné-

rable et gonflé de sève, délicieux comme un jardin et tendre comme un asile.

En deJiors de Geneviève, on n'y rencontrait jamais personne.

Aussi la jeune fille, en arrivant ce matin-là dans la clairière avec ses moutons, fut-elle d'abord surprise d'apercevoir, près de la table de granit, quelqu'un qui la regardait venir, et paraissait l'attendre. Et pourtant, elle ne manifesta pas la moindre frayeur.

C'était un jeune homme, de la plus grande beauté, mais d'une beauté tellement surnaturelle et pure qu'au lieu de troubler, d'éveiller le soupçon et d'inspirer l'inquiétude, elle établissait aussitôt un ravissement et un apaisement indicibles.

Mince, élancé, tête nue, il était vêtu d'un manteau vert qui lui dégageait le cou et le drapait jusqu'aux jarrets, et il s'accotait de l'épaule à un arbrisseau que le poids de son corps ne faisait même pas bouger. Des guêtres en écorce de bouleau, très serrées, et lacées d'un brin végétal, lui montaient jusqu'au-dessous du genou comme des cnémides, et une pareille écorce chaussait à demi ses pieds dont seuls les doigts nus dépassaient, assurés dans l.a mousse. Un cordon de lierre à toutes petites feuilles barbelées, d'un vert étrusque, encerclait et retenait ses cheveux qui avaient le même blond rutilant que la peau du lion, et son visage, aux traits d'une régularité merveilleuse et parlante, son cou rond marqué d'un collier de deux plis, ses poignets délicats où se nouait la force, et les doigts de ses mains et les doigts de ses pieds d'une plastique achevée, donnaient, malgré leur évidente carnation, l'impression d'être d'une matière inconnue qui tiendrait à la fois du marbre, du bronze et de V et aminé des lis. Une gourde au flanc et muni en plus d'une longue tige de bois dur, il avait enfin — un pied croisé devant l'autre et posant de la pointe sur le sol — cette nonchalante et noble attitude, familière aux pasteurs.

Geneviève, cependant, continuait de s'ava^icer. Ses bêtes la suivaient. Tous ensemble, tête levée et tournée du même côté, les huit moutons s'arrêtèrent, pour regarder le jeune

homme, une seconde... et puis, ensemble également, ils se remirent à brouter, sans méfiance, autour de l'étranger, jusqu'à mordiller en passant ses orteils du bout de leur lèvre gourmande.

Et lui, souriait.

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