‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 17 sur 41 · L'ANGE. — GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

L'ANGE. — GENEVIÈVE

L'Inconnu. — Ne t'étonne pas de me voir t'attendra ici, Geneviève, et n'aie aucune crainte.

Geneviève. — Je n'ai pas de crainte, j'ai de la joie. Je vous attendais aussi. Avant même de vous voir, je vous ai deviné ; en vous voyant, je vous ai reconnu. Vous êtes mon ange.

(Elle fléchit le genou. )

L'Ange. — Relève-toi. Je suis ton ange, en eSet, ton gardien, et tu es, toi, l'agneau dont je suis le berger. Tu m'as été confiée par un des Chérubins du Trône, et voici douze ans de la terre que je vis dans ta petite ombre et que mes pieds tantôt suivent tes pas et tantôt les précèdent. C'est moi qui t'^ apporté ton âme à ta naissance.

Geneviève. — Je vous remercie. Que voulez-vous de moi?

L'Ange. — Que, d'abord, tu me connaisses.

Geneviève. — Je savais votre existence. Elle m'était prouvée, depuis que je pensais. Les ailes d'ici-bas n'ont déjà pas besoin, pour se révéler, qu'on les voie ni qu'on les touche. Rien qu'au souffle de leur passage elles se font sentir... Combien plus alors les ailes de l'ange ! les ailes par excellence !

L'Ange. — Les miennes ont pourtant toujours été repliées.

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Geneviève, — Mais sur moi ! Si vous les aviez ouvertes, j'aurais éprouvé davantage leur puissance... mais moins leur protection... Et j'aurais toujours craint que ce fût pour partir et me laisser seule ! Tandis que leur clôture, en les rapprochant encore de moi, me rassurait et m'était le signe certain que vous restiez, que vous ne songiez pas à vous envoler. Oui, je savais, de tout temps, que vous étiez là. Pourquoi donc, Invisible toujours Présent, vous montrez- vous aujourd'hui?

L'Ange. — Dieu m'a permis de t'apparaître aussi souvent qu'il me plairait et que je le croirais bon. C'est pourquoi tu me vois, en ce jour, pour la première fois.

Geneviève. — Mon âme et mes yeux ne vous quittent pas.

L'Ange. — Je veux — je te l'ai dit — que tu me connaisses, non seulement comme personnage de gloire et comme pur esprit, comme délégué d'En-Haut, mais qu'en dehors de ton intelligence, de ton pieux désir, de ta ferveur et de ta volonté, tu me connaisses réellement pour m'avoir vu, entendu et m'avoir parlé, de telle sorte que mon existence évoquée désormais par toi, en même temps qu'elle y fera éclater, avec plus de force encore que la veille, une impression spirituelle absolue et une croyance aveugle, y ajoute aussitôt, pour les fixer et les consacrer, la précieuse représentation de ma personne et de mes traits. A ta sainte confiance en moi j'ai voulu accorder la plus belle des récompenses, celle du Souvenir, et je t'attache ainsi davantage par le lien des actions de grâces. Il ne me suifit pas que tu croies en ton Ange, il faut que tu te le rappelles. On peut croire à de l'invisible, on ne se le rappelle pas. Maintenant que tu m'as vu, tu ne peux m'oublier ; et, même disparu, tu me verras toujours. Tu me connais. Sans doute tu ne me connais pas sous l'aspect éblouissant que j'ai pour Dieu seul et qui n'est cependant qu'un de ses reflets, les plus lointains et les plus pâles !... Tes yeux ne pourraient pas d'ailleurs soutenir la pleine vue d'un ange dans son éclat... Tu serais

embrasée, consumée!... J'ai donc dû choisir une forme sensible et terrestre qui te permît de me contempler et telle aussi qu'autour de toi elle n'intriguât pas les hommes.

Geneviève. — Tout vous trahit, pourtant !

L'Ange. — Non, car le commun des mortels ne me voit pas avec tes yeux prédestinés ! Et m'étant fait connaître, j'ai voulu ensuite, justement sous cette forme amicale et communicative que j'ai revêtue à dessein, te dicter, pour les temps qui viennent, ta ligne de conduite.

Geneviève. — Commandez.

L'Ange. — Geneviève, tu te jettes en Dieu trop sévèrement, avec une rigueur qui dépasse ton âge. Tu fais plus que d'entrer dans le sacrifice, tu t'y précipites, tu t'y roules, tu t'y abîmes I Dieu, qui t'observe et qui t'aime, veut que tu souffres moins pour lui. Deux ans te séparent du moment où l'on doit poser à ton front le voile des vierges. Cesse, d'ici là, de te fatiguer en mortifications et jeûnes, et puisque durant ces deux années — les dernières de ton enfance — tu dois mener avec ton troupeau la vie du parc et des pâtis, sois enfant, reste-le jusqu'à l'extrême limite, et suspends tes alarmes. Ne t'incommode plus. Évite de t'accuser. Chasse tout souci. Privetoi de gémir. Renonce aux pleurs... et deviens calme et souriante, et simple, et parfaitement paresseuse en Notre- Seigneur qui l'ordonne. Ton âme excessive et ton faible corps, endoloris déjà, ont besoin de repos; prends-le complet et sans que rien l'altère. Tâche enfin, dans ces abris et ces prés, de ressembler à tes moutons, insouciante et douce, et qu'en toi, comme en eux, tout soit constamment tranquille. Et surtout... ne prie plus.

Geneviève. — Ne plus prier?

L'Ange. — Du moins pour le moment. Tu as tant prié déjà ! pour une longue vie ! Tu as de l'avance. Interromps-toi.

Geneviève. — Ne plus prier !

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L'Ange. — Tu t'y remettras plus tard.

Geneviève. — Quand?

L'Ange. — Je te le dirai.

Geneviève. — Quel sacrifice plus dur que tous, ô mon ange, me proposez-vous là? Vous me demandez de ne plus prier et d'être gaie? heureuse? Ça n'est pas possible.

L'Ange. — Tu le pourras.

Geneviève. — Je ne sais faire que cela, que prier ! C'est tout. En dehors de prier, je ne suis bonne à rien ! Si je ne prie pas, je mourrai ! C'est sûr, mon ange.

L'Ange. — Tu vivras.

Geneviève. — Mais... si je ne prie pas — cette idée m'égare I — que dois-je faire à la place?

L'Ange, grave et souriant ensemble. -— Écouter.

Geneviève. — Écouter... Je ne comprends pas. Écouter qui?... Je suis toujours seule.

L'Ange. — Il ne s'agit en effet de personne.

Geneviève. — Que faut-il donc alors que j 'écoute?

L'Ange. — Tout. Tu vas comprendre. Écoute les voix.

Geneviève. — Quelles voix? Combien?

L'Ange. — Des milliers ! Des millions ! Plus encore ! Autant que d'étoiles ! D'abord celles de la nature. Écoute, non seulement ses voix connues, habituelles, mais les autres, cachées, qui composent son second langage, interdit, merveilleux, et qui n'est pas pour oreilles humaines.

Geneviève. — Comment alors sera-t-il pour les miennes ?

L'Ange. — Par faveur; et il les ravira. Écoute les innombrables et paisibles bruits qui forment la respiration atténuée du ciel et de la terre ; écoute l'haleine de la soHtude et les longs soupirs du silence, car le silence et tout ce qui affecte d'être muet a surtout une voix émouvante

et profonde. Le roc, même quand la source lui manque, en rend néanmoins le murmure ; le brin d'herbe babille, et la pierre, la dure pierre parle tout haut et vous lapide avec ses vérités ! Tout frissonne, tout vibre, tout module. Il n'est rien qui ne soit sonore. Chaque arbre possède et répand les vertus de la lyre. Chaque feuiUe, chaque corolle est une touche où viennent s'appliquer des doigts. Le moindre espace est un clavier. Écoute et tu entendras. Ecoute et tu comprendras. Écoute et tu retiendras. Écoute et tu sauras. Tout pour toi s'expliquera, dépouillera son énigme et livrera son secret, son espoir ou son regret. Guette les sons vifs du matin et les sons mourants du soir, tous les accents par lesquels le jour dit Ave et tous les chuchotements par lesquels la nuit dit Amen, tous les bourdonnements ; ceux de l'insecte et ceux des âmes... Ecoute les versets que chantonne l'eau, l'hymne du rayon de soleil quand il arrache aux épis leur Magnificat, écoute les orgues du vent, la messe des bois, les vêpres de la prairie, les psaumes des rameaux. Écoute les clartés, écoute les ténèbres. Tu connaîtras vite les tendres Kyrie des premiers et les Gloria lumineux qui percent les secondes. Mais la Nature n'est pas tout. Écoute les bêtes. Tu es bergère, écoute ton troupeau. Par instants, veuxtu? ne songe à rien, pour me faire plaisir? Abandonne-toi. Laisse un peu paître et bêler ton esprit. Oublie çà et là tes fuseaux toujours gonflés, toujours tendus, celui que fatigue ta main, et l'autre que, sous ton front, file sans arrêt ton zèle. Quand le rossignol dans la forêt bleue vocalise aux Anges et que les oiseaux font, plus tard, à l'aube un salut d'amour, que le coq entonne son Tu es Petrus, que l'alouette asperge la nue de ses Alléluias, que le rouge-gorge secoue dans l'air le grelot de sa goutte de sang... et que la colombe encense le toit... écoute-les I Promets-le-moi !

Geneviève. — Je vous le promets.

L'Ange. — Écoute le temps, sa voix égale d'éternité, son accompagnement qui berce et qui console ; et récite

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avec lui les litanies des Heures. Et, après les voix du dehors, écoute, tour à tour ensemble et les unes après les autres, celles du dedans, ces voix intérieures qu'on nomme les pensées, celles de l'espace et de tout ce qui t'environne, et les tiennes aussi — mais plus modérément. Ces voix -là font entendre un son de métal, et la conscience humaine a des sons de cloche. Toutes d'ailleurs, d'où qu'elles viennent, sont mélodie, harmonie, poésie, science, bonté ! Musique et Sagesse à la fois, elles forment des « parties » suaves dans le grand orchestre des mondes qui d'ici-bas, à travers les immensités, monte éternellement jusqu'au pupitre de Dieu ; et nous-mêmes, les Ang^ gardiens, nous y contribuons, soit par la symphonie de nos purs désirs et de nos élans, soit qu'avec les rames de nos ailes nous rabattions au Paradis toutes ces ondes répandues, ou que nous pincions à la harpe des Arcs-en-Ciel les cordes d'argent de la pluie... Écouter tout cela, voilà — jusqu'à nouvel ordre — • ton oraison. L'écouter comme je te dis, doucement, sans effort, sans sueurs, dans l'extase enfantine, avec la simplicité de la tourterelle... c'est bénir, célébrer, louer, chanter, adorer, remercier... C'est prier ! Ne cherche pas pour cela de bons endroits; on peut écouter partout... immobile, en marchant, debout, assise au pied d'un arbre... en plaine, sur la colline... Même si le corps est couché, l'âme est à genoux ; on écoute bien. Commence donc par m'écouter. Obéis. Tu auras ainsi la révélation de cette Solitude où Ton n'est jamais seul, où tout ce que l'on connaît de la beauté, et tout ce qu'on en ignore vous tiennent compagnie. Tu pénétreras le mystère des choses. L'invisible autorisé t'apparaîtra ; l'inouï permis résonnera. Tu entreverras quelques-uns des desseins de la Création. Tu liras la Bible, les Évangiles dans le vrai texte dont toutes ces voix sacrées te feront la lecture. Et tu arriveras, après cette retraite, admirablement préparée... Tu as une mission, Geneviève. Pour l'accomplir, prépare-toi.

Geneviève. — Quelle mission, mon ange?

L'Ange. — Tu ne la connaîtras qu'après l'avoir remplie.

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Geneviève. — Qu'est-ce que Dieu, de mon néant, peut bien attendre?

L'Ange, — De grandes choses.

Geneviève, — Lui? De moi, toute petite? De si grandes choses?

L'Ange, — Sans doute. Puisque ce sont les Siennes. Seulement, c'est toi qu'il a choisie pour les exécuter, toi l'humble, la petite. Tu es son instrument, sa cithare, son luth.., chargé de transmettre les vibrations de la volonté divine.

Geneviève, — Quel honneur ! Quel fardeau ! Quand devrai-je être prête?

L'Ange. — Je t'en avertirai, et sur-le-champ tu le seras. Jusque-là... rien... rêve, souris, respire, aspire... contemple, exhale-toi !

Geneviève. — Oui... mais toutes ces vcrix bienheureuses que m'annonce la vôtre, est-ce que je ne pourrai pas, moi la première, aller au-devant d'elles, et les interroger?

L'Ange. — Tu le pourras. Parle-leur. Elles te répondront. Mais personne autre que toi ne saura les entendre... Et maintenant.., il faut que je m'efface,

Geneviève, attristée. — Ah ! Vous allez partir?

L'Ange, — Non pas. L'Ange gardien ne part jamais. Je reste toujours là, près de toi, contre toi...

Geneviève. — Dites-moi que vous re\'iendrez? que ce n'est pas fini? Avez- vous un nom? que je puisse le prononcer ! J'aimerais tant vous appeler !

L'Ange. — J'en ai un.

Geneviève. — Lequel?

L'Ange. — Proxime.

Geneviève, répétani le nom en le traduisant. — Le plus près!

L'Ange. — Le plus près... C'est mon nom. Quand tu le croiras nécessaire, appeUe-moi. Même pas. Pense-moi. Je me montrerai.

Geneviève. — Que vous êtes bon !

L'Ange. — Te voilà rassurée? Je ne m'en vais pas... Je ne fais que disparaître.

(Il commence à fondre. )

Geneviève, essayant de le retenir. — Attendez? Encore un moment ! (Il s'est évanoui. ) Ah ! je ne vous vois plus !

L'AyiGE, invisible. — Mais m'ayant vu... tu me revois. J'ai ta promesse. Écoute. Écoute bien.

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