‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 18 sur 41 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

A peine l'ange a-t-il disparu quelJES Voix se font entendre.

Et d'abord celle des moutons. S'étant rangés en cercle autour de Geneviève et près d'elle à la toucher, ils lui parlent, l'un après l'autre. Et quand un d'eux prononce un mot particulièrement expressif, un ou deux autres fe répètent, comme pour le confirmer.

Premier Mouton. — Enfin ! nous pouvons parler ! Deuxième Mouton. — Et parler a toi, Geneviève ! Troisième Mouton. — Quel bonheur...

Quatrième Mouton. — ... Bonheur !

Cinquième Mouton. — Bonheur...

Premier Mouton. — Nous n'avons pas perdu un mot...

Deuxième Mouton, — ... sans manquer une bouchée... Premier Mouton. — ... de tout ce qu'a raconté l'Ange. Troisième Mouton. — Que c'était beau I

Quatrième Mouton. — ... Mais beau !

Cinquième Mouton. — Beau, beau...

Premier Mouton, — Car en nous croyant sans intelligence on nous méconnaît.

Cinquième Mouton. — Nous ne sommes pas fins... Nous le savons, hélas !

Sixième Mouton. — Hélas !

Septième Mouton. — Hélas î

Deuxième Mouton. — On nous voit brouter.

Troisième Mouton. — Brouter.

Quatrième Mouton, — Brouter, l'œil indifférent, et manger vite...

Cinquième Mouton. — Vite I

Sixième Mouton. — Vite i

Septième Mouton. — Sans avoir l'air de nous douter de ce que nous faisons, comme si telle herbe ou telle autre...

Deuxième Mouton. — CeUe-ci.

TROisiÈiiE Mouton, — CeUe-là.,.

Quatrième Mouton. — ça nous était absolument égal !...

Cinquième Mouton. — Et cependant, nous goûtons.

Sixième Mouton. — nous comparons, nous choisissons...

Septième Mouton. — Nous savourons...

Deuxième Mouton. — Et trouvons ça délicieux, sans le laisser paraître.

La Brebis. — Et nous réfléchissons...

Troisième Mouton. — Pas beaucoup.

QuATRiÈiiE Mouton. — Mais un peu...

lU LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE

Cinquième Mouton. — Un peu...

Sixième Mouton. — Un peu,

L'Agneau, — à la gloire de Dieu.

La Brebis. — Nous faisons ce que nous pouvons.

Premier Mouton. — Nous avons beau ne rien savoir, nous n'ignorons pas notre sort !

Deuxième Mouton. — A quoi bon davantage?

Premier Mouton. — Nous savons bien pourquoi l'on nous élève. Pour notre chair.

Deuxième Mouton. — Pour notre laine.

Une Brebis, froissée. — N'oubliez pas mon lait... s'il vous plaît?

Troisième Mouton, s«Mte«/, moqueur. — Son lait !

Quatrième Mouton, idem. — Son lait 1

Cinquième Mouton. — Nous savons que nous vivons peu.

Sixième Mouton. — Oui, peu 1

Septième Mouton. — Bien peu.

Cinquième Mouton. — Deux ans à peine !

L'Agneau. — Et moi ! Deux mois !

Cinquième Mouton. — ... Et qu'alors on nous tue.

Sixième Mouton. — Oui... la mort est tôt venue !

Septième Mouton. — Venue...

Deuxième Mouton. — Venue...

Premier Mouton. — Et cependant, quand pour se nourrir, il faut que l'homme nous égorge.

Deuxième Mouton. — Nous tendons gentiment la gorge.

Troisième Mouton. — Aucun de nous, jamais, ne s'est dit : « Résistons ! »

Quatrième Mouton. — Nous sommes les moutons.

Deuxième Mouton. — Inclinés d'avance, à tout !

Troisième Mouton. — A tout.

Deuxième Mouton. — Nous savons qu'un rien nous fait peur, et nous bouleverse le cœur.

Troisième Mouton. — Au moindre bruit, nous nous dressons, nous nous serrons.

Quatrième Mouton. — Nous nous tassons.

Cinquième Mouton. — flanc contre flanc.

Deuxième Mouton. — ... et nous suivons, là où il va, le premier de nous qui s'élance... Et dame, nous courons !

Troisième Mouton. — Nous galopons t

QuATRiÈ]ME Mouton. — Nous nous sauvons !

Cinquième Mouton. — Même en avant, nous fuyons I Nous fuyons !

La Brebis. — Et nous nous arrêtons...

Sixième Mouton. — Soudainement.

La Brebis. — Nous ne sommes pas des lions.

Premier Mouton. — Mais cependant, sans passions, sans méchanceté, presque sans désir, sans amertume et sans orgueil, faisant tous mêmes mouvements, et si obéissants qu'une enfant sufiit à nous conduire...

Deuxième Mouton. — ... On peut même nous laisser seuls, sans aucun inconvénient !

Premier Mouton. — ... nous allons, au jour le jour, au pré le pré, sous le chêne et le bouleau, broutant le temps, tondant la laine de la terre, et fatiguant, du bout des dents, l'herbage... '

Deuxième Mouton. — ... Et piétinant le maigre sol que nous foulons, que nous flairons... nous avançons, faisons deux pas, nous regardons, à droite, à gauche, et nous passons...

ii5 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE

Premier Mouton. — Et nous nous déclarons complètement heureux !

Un Merle. — Pourquoi? Je cherche pourquoi, mon Dieu!

Premier Mouton. — Parce qu'on nous aime. Malgré nos frayeurs et notre lenteur, et tous nos défauts... pour notre candeur, pour notre douceur, pour notre pauvreté d'esprit et notre faiblesse... on nous aime. La femme et l'enfant, qui sont nos amis, se plairaient à nous caresser... C'est nous qui n'y tenons guère... Les oiseaux nous aiment. Toutes les bêtes nous aiment. Le chien, qui nous mord, nous aime.

Un Geai, — Et le loup?

Premier Mouton. — Il nous aime aussi. Sa rage vient de son amour. D'ailleurs, — l'Ange le sait bien — le loup... c'est un de nous... c'est un mouton... damné.

Une Pie. — Et le boucher? Il t'aime?

Premier Mouton. — Il ne me hait pas.

La Pie. — Il te tue.

Premier Mouton. — C'est lui qui me tue... mais c'est moi qu'on plaint et qu'on aime.

Le Geai. — On n'est pas plus naïf 1

Premier Mouton. — Heureux les naïfs ! car ils verront Dieu. Oui, nous les moutons, aux pâtis des Cieux nous aurons un parc, une étable. . .

Deuxième Mouton. — C'est notre peau qu'a revêtue Jean qui baptisa Jésus.

Un Mouton noir. — Madeleine au désert.

Premier Mouton. — Nous symbolisons l'Innocence et la Virginité.

Deuxième Mouton. — Nous sommes bénis !

Troisième Mouton. — Pour l'éternité.

L'Agneau. — Le Bon Pasteur a pris ma forme et m'a rendu pascal. Aussi, moi frêle et si pauvret, je me sens triomphal 1 Je figure le Fils de Dieu, la Victime mmolée pour les péchés du monde ! Je suis l'Agneau !... l'agneau de Délivrance ! Et c'est pourquoi toujours je fais des sauts et je bondis d'avance ; je me réjouis du Paradis 1

Premier Mouton, venant appuyer son front contre la poitrine de Geneviève. — Enfin, nous savons qui tu es, A QUI nous appartenons.

Deuxième MduTON, même jeu. — A Geneviève.

Geneviève, les caressant. — Pas à moi, mais à mon père.

Premier Mouton. — Nous ne connaissons que toi, et toi seule nous connais. Ton père ne nous connaît pas. Et d'être à toi nous sommes fiers I Céir nous prévoyons ta gloire.

Geneviève. — Quelle gloire? Je n'en ai pas ! Taisezvous!

Deuxième Mouton. — Nous la prévoyons. Et nous en bénéficierons ! Bé... il faudra bien, plus tard, que l'on parle de nous, mais oui, quand on contera ton histoire...

Geneviève. — Quelle histoire? Je n'en ai pas I Taisezvous 1

Deuxième Mouton. — Une magnifique histoire. Nous, Geneviève, nous mourrons bientôt...

Geneviève, bonne. — Non, mes moutons.

Deuxième Mouton. — Ne dis pas non. Nous n'avons pas peur du couteau. Eh bien ! avant que l'on nous tue, apprends que nous t'aimons.

Premier Mouton. — Et souviens-t'en, quand nous n'y serons plus I Nous t'aimons 1

Troisième Mouton. — T'aimons l

Geneviève, attendrie. — C'est vrai, mes moutons?

itS LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE

L'Agneau. — Mais oui, ça n'est pas pour rire. Nous sommes bien contents de pouvoir te le dire.

Premier Mouton. — Nous te le disons. Nous t'aimons. Pendant que tu filais tout le jour, les yeux baissés, et que tu nous gardais — sans nous regarder — nous suivions tes belles pensées que nous voyions fleurir...

Deuxième Mouton. — Comme dans un pré.

Premier Mouton, — Rien ne nous échappait de ce qui t'arrivait, tout ce qui coule de merveilleux dans 1© ruisseau de tes yeux bleus, l'églantine que fait ta bouche, le lis que font tes doigts, l'oiseau qui détourne son vol dès qu'il t'aperçoit et qui s'arrête en planant sur ta tête, la feuille détachée qui veut, avant de tomber sur le sol, se reposer dans tes cheveux, le respect de la moindre branche pour ta robe blanche, le petit rond de tes talons dans l'herbe où nous recherchons ton ombre complaisante et lente qu'avec délices nous broutons, la fontaine où tu bois, la pierre où tu t'assois, celle où tu t'agenouilles, le fil de la Vierge qui vient, pour que tu l'emploies, s'embobiner à ta quenouille,... et le doux appel de ta voix, l'ordre de ton simple geste, ta marche pure, ton maintien, tes pieds nus et sûrs, ta main sans force et protectrice, et ta grâce céleste... Ah ! tout cela nous ravit, Geneviève I et nous en parlons, la nuit, entre nous, avec les hiboux... En ta compagnie nous aurons passé, sans nous en lasser, des moments charmants I... As-tu senti notre tendresse? Nous ne te quittions pas d'un pas. Quand tu t'arrêtais, nous nous arrêtions. Et nous repartions quand tu repartais. Ou bien encore, afin de mieux t'isoler et t'enclore, avec la toison de nos dos nous faisions tout autour de toi la houle d'un flot, où tu baignais jusqu'à mi-corps, en n'avançant qu'avec un peu de peine dans nos remous de laine... Ainsi, quand tu nous gardais dans l'immensité des après-midi... tu ne te doutais pas qu'avec le nez en bas et notre air endormi... nous te gardions aussi ! L'ivresse de ces chers instants nous laisse le cœur en faiblesse et les os brûlants. Sois mille fois

LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE ug

chérie ! ô notre amie ! bergère sans chien ni bâton ! Nous aurons été les moutons les plus heureux que jusqu'ici l'on ait jamais vus sur la Terre i

Geneviève. — Je suis saisie... Je suis troublée. Qu'est-ce que vous m'apprenez 1 Tous ces trésors de gentillesse I Vous me gâtez.

Premier Mouton. — Non, Geneviève. ,

Le Mouton noir, — Il a dit la vérité.

L'Agneau, à Geneviève. — Tu connais à présept tous nos sentiments.

Geneviève. — O mon troupeau ! Mon cher troupeau ! Quels moutons choisis, quels moutons bénis êtes-vous donc pour loger sous vos grands petits fronts serrés tant de choses.., et pour les exprimer avec cette humaine douceur? Agneau ! mon frère, et toi brebis ! ma sœur, et vous tous, mes seuls amis ! les meilleurs ! Voyons? Vous n'êtes pas d'ici? D'où venez- vous? Du P^ifadis? Quel est le saint... le Saint des Prairies, qui vous a réunis là-Haut en frappant dans ses mains et puis qui vous a conduits, dès le lendemain, par d'étranges chemins chez Severus mon père, afin que vous m'étourdissiez par la sagesse de vos simples vues, l'étendue de votre tendresse et la beauté de votre humilité? Parlez I Ne me cachez rien I Vous qui savez ce que j'ignore, achevez vite de m'instruire?

Premier Mouton. — Nous t'avons tout dit. C'est fini.

Deuxième Mouton. — Nous ne sortons pas, comme tu le crois, des pâturages de la Croix, ni d'un bercail du Paradis. Nous sommes des moutons d'Id, de la Terre, tout bêtement.

Troisième Mouton. — Il n'y a pas le moindre mystère. Seulement... l'Ange a permis que...

L'Agneau. — ...de temps en temps...

Troisième Mouton. — ...nous puissions satisfaire

la grande soif que nous avons de te servir et de te plaire, et de t'aimer tout haut.

Premier Mouton. — à cœur ouvert.

Quatrième Mouton. — Alors, nous en profitons. Voilà tout.

Premier Mouton. — Mais, nous te le réi)étons, tu n'as devant toi que de simples moutons.

Deuxième Mouton. — ...des moutons ordinaires.

Troisième Mouton. — ...mais qui t'appartiennent, tout entiers, du cornet de l'oreille

Quatrième Mouton. — à la corne du pied.

Cinquième Mouton, — et qui pour toi, s'il le fallait,

La Brebis. — mourraient

L'Agneau. — bien volontiers.

Geneviève. — Eh I bien, moi aussi ! je vous aime, mes petits 1 et c'est toute seule avec vous que je me suis toujours sentie le plus près de Celui qui nous a formes tous ! Vous me rapprochez de la Crèche et des premiers bergers. Vous m'emmenez en trottinant hors de la ville et loin des hommes, au fond des bois et dans les prés où s'évanouit le péché. J'oublie, en écartant de vous la mauvaise graine, l'ivraie que je suis... Ah ! pour bien accompagner les battements du cœur, sanctifier les pas errants et la rêverie, donner de la ferveur au travail du fuseau et diriger le corps en laissant l'esprit couler, comme au fil de l'eau glisse un brin de paille... il n'est rien qui vous vaille, ô mon cher troupeau I Car vous êtes de bons génies. Vous êtes salutaires. Vous faites du bien sur la terre où vous paissez. La confiance immense que vous avez BOUS vos longs cils, vous l'inspirez! Vous rassurez. Votre douceur entêtée pénètre et se communique. Il suffit de vous voir pour purifier son espoir. Votre inaltérable candeur verse dans l'âme un calme eucharistique. Un regard sur votre laine, avant qu'on la tonde, habille et réchauffe un peu déjà le pauvre monde... Enfin, vous

êtes émouvants par la tranquillité de votre étemel sacrifice, aussi simplement accepté ! Victimes désignées par le Dieu d'Abraham en raison de votre Innocence, le cou tendu vers sa clémence vous vous êtes résignés... Mais vous restez tristes pourtant... Comment pourriez- vous être gais? Et c'est pourquoi vous avez l'air, quand vous bêlez, de vous retenir de pleurer... Mais voilà déjà trop longtemps qu'à cause de moi vous changez toutes vos habitudes... Remettez-vous à brouter.

Premier Mouton. — Elle a raison. Assez causé!

(Ils se remettent, tous ensemble, à manger.)

Une Fourmi, à Geneviève. — Jamais tu n'as écrasé une seule de nous!... Aussi tu peux, sans danger, te coucher sur la fourmilière.

Un Scarabée. — Même sans le faire exprès, si tu foules le scarabée, le scarabée n'est pas blessé.

Un Insecte. — Quand nous cheminons le long de ta route, tu passes cent fois sur nous... sans que nous cessions de marcher.

La Mousse, — Je suis moins douce que ton pied, moi, la mousse 1

Un Lézard. — Tu fais du soleil ! Je sens les rayons de son feu jusque dans mon trou de poussière, et je me précipite aussitôt hors des yeux de la pierre, dès que '"e t'entends la frôler.

Un Papillon. — Lorsque sur ton front si clair je me pose, j'y demeure des heures, sans bouger, sans oser respirer, les deux ailes bien appUquées, — comme sur la reine des roses, — et ta main veut bien m'y laisser.

Un Grillon, -r- Ah ! du fond de ma galerie, moi, le pauvre grillon noir de la prairie, que je t'envie, papillon !

Une Abeille, tournant autour de Geneviève. — Qui vient te caresser l'oreille avec son bourdonnement d'or comme on n'en entend qu'au Qel?

Geneviève. — Toi, l'abeille.

Un Oiseau. — Qui t'a réservé tous les trilles de sa chanson?

Geneviève. — Toi, le pinson.

Une Larve. — Et moi? la hideuse chenille...

Geneviève. — Tais-toi... je t'ai prise en affection.,

La Chenille. — C'est pourtant vrai ! Je ne te dégoûte pas comme tout le monde. Quand on me voit on s'écarte, on fait la grimace, on pousse un cri... Au lieu de me fuir, toi, tu te penches. Tu me regardes de tout près. Les plumes qui bordent tes yeux ne sont nullement effarées par mon poil noir qui se hérisse, et tu souris... et le souffle frais de ta bouche passe comme un vent inconnu sur mon petit corps farouche. Tu m'as mise un jour sur ton doigt autour duquel je me suis enroulée. Aussi, comme je m'y trouvais bien — rappelle-toi? — je ne voulais plus m'en aller. Alors, tu m'as rangée tout doucement sur une feuille, une feuille vivante, en me disant : « N'y touche pas? » Et je n'ai pas mangé la feuille.

Geneviève. — Puisque tout est l'œuvre de Dieu, tout le renferme et le proclame ; tout le montre à travers les formes passagères... dont il lui plut d'envelopper... l'innombrable variété... de ses créatures. Pourquoi faire entre elles des différences? Beauté? Laideur? Des apparences. La Main, dont le ciel est sorti, met dans tout être un peu d'azur. Un rayon de la grande flamme éclaire toujours, au dedans, ce qui, du dehors, semble obscur... Dieu partout se transmet, s'échappe et, jaillit. Sa divinité se répand, comme un torrent, et déborde dans la nature ; ou bien, eUe y filtre, goutte à goutte, comme l'eau perlant, de la voûte, dans la chapelle du rocher. Et tout ce qui vit peut s'en approcher. Incamé dans son ouvrage, qu'il aime et qu'il habite, Dieu, sans cesse, autour de nous, respire et palpite. C'est Lui qui gronde avec l'orage et parle tout bas avec le ruisseau, qui fait le geste de bénir quand se balance un rameau, qui prête sa vitesse

à l'aide de l'hirondelle, et qui donne à la bonne pluie arrosant nos fronts... la vertu du pardon... La montagne est son trône et le firmament son dais ; les nuages sont ses rideaux, la terre entière son tapis... Et c'est Lui la douceur inclinée du coteau, la majesté de la forêt, la nacre du matin et la pourpre du soir ; la cause et le but certains de tous les mouvements, de tous les élans, de tous les espoirs ; le vol et le chant de tous les oiseaux ; le parfum, la couleur de toutes les fleurs; et toutes les brises, toutes les haleines, tous les frissons des buissons, tous les murmures... tout ce que nous éprouvons et nous admirons, qui nous passionne... et nous confond! Et l'immensité du nid... et l'infini du plus petit morceau de plaine ! Et toutes les émotions inouïes, dont notre cœur est la fontaine... c'est Lui ! Je le reconnais donc et l'adore en vous tous, animaux bien-aimés ! dans la coccinelle et dans l'araignée, dans le ver de terre et dans la colombe, dans le rossignol et dans la chenille... Le moindre d'entre vous descend un peu de Dieu, peut se dire de sa famille... Nous sommes tous, l'homme ou la bête, im miracle incessant ! Relevez la tête en y pensant ! Chaque créature est un tabernacle, où çà et là le Seigneur vient et attend... longtemps. Et s'il n'y reste pas, c'est que nous l'attristons, aussi bien moi votre bergère, que vous mes moutons, en ne faisant pas jusqu'au bout tout ce que nous devrions faire !

Une Voix, éclatant soudain. — Au loup !

Premier Mouton, déjà dressé. — Hein?

Deuxième Mouton, pêt à bondir. — Quoi?

Troisième Mouton, tout tremblant. — Que signifie?

La Brebis, faisant un grand saut de côté. — Quelle est cette plaisanterie?

* Quatrième Mouton. — On a dit : Au loup ! pourtant Et très fort I

Geneviève. — Mais non.

Une autre Voix. — Au loup !

Cinquième Mouton. — Mais si ! Encore? Tu l'entends? Et ce n'est pas la même voix que la première fois !

Geneviève. — Justement ! C'est du vent qui en soufflant fait ce bruit dans les branches... Le vent, hou... hou... a l'air de prononcer souvent le nom du loup.

Sixième Mouton, pas convaincu. — Croyez-vous?

Geneviève. — ...Ou bien un écho étourdi qui ne sait pas ce qu'il dit ! Enfin, rassurez-vous. Voilà des années qu'on n'a pas souvenir de loup dans le pays 1

Troisième Mouton. — On a crié pourtant très distinctement ;

Une autre Voix. — Au loup !

Deux Moutons, ensemble. — Ah ! cette fois?

Geneviève. — Oui, je l'avoue.

Les deux Moutons. — Tu vois 1 Tu vois !

Geneviève. — Attendez ! Ne perdez pas tout de suite la tête ! Et d'abord... (Elle parle haut, interrogeant autour et au-dessus d'elle.) qui a dit : Au loup?

Premier Mouton. — Ils sont trois.

Geneviève. — Oui. Qui êtes-vous? Je vous somme, au nom du Seigneur, de vous déclarer.

L'Agneau, à part. — i Au nom du Seigneur ! * De cette façon, les voilà forcés...

Geneviève, avec douceur. — Allons?

Première Voix. — Eh bien I c'est moi : le vent. Les Moutons, entre eux. — Le vent I C 'est le vent l Geneviève, aux moutons, — Quand je vous le disais. La deuxième Voix. — Moi, l'écho.

Les Moutons. — L'écho! C'était l'écho! Elle avait deviné !

La troisième Voix. — Et moi, l'hirondelle.

Deuxième Mouton. — Comment? , L'hirondelle, à présent?

Troisième Mouton. — De quoi se mêle-t-elle?

Geneviève. — Ainsi, c'est vous? Le vent? L'écho? et l'hirondelle?

Les trois Voix, ensemble. — Oui, Geneviève, c'est nous.

Geneviève. — Pourquoi criez-vous : Au loup?

Les trois ensemble. — Nous n'y pensions pas, lorsque tout à coup...

Geneviève. — Pas tous à la fois. Toi, le vent, commence I

Le Vent. — Je me reposais, fatigué, loin, très loin d'ici, de l'autre côté de la Seine ; je m'étais laissé tomber dans la plaine, quand au moment de m'endormir, j'ai vu surgir...

Le premier Mouton. — Un loup?

Le Vent. — Oui.

Deuxième Mouton. — Un loup comment?

Le Vent. — Un loup énorme I tout blanc, grinçant des dents, horrible, et crachant du feu par les yeux, la gueule et les oreilles., .

Troisième Mouton. — Ah I mon Dieu !

Le Vent. — Il marchait l'amble et tout droit, agitant sa langue et sa queue, qui pendaient et se tordaient, toutes les deux.

Troisième Mouton. — Terrifiant !

Le Vent, — Où allait-il? Je me suis levé... et j'ai tout de suite observé qu'il venait par ici.

Deuxième Mouton. — Par ici?

Le Vent. — Oui. Dans votre direction.

Troisième Mouton. — Nous sommes perdus!... C'est fini!

Geneviève, au vent. — Comment pouvais-tu savoir où nous étions?

Le Vent. — Je plane si haut ! je porte si loin ! Le vent va partout, il voit tout. Alors, dominant le loup et le dépassant, je me suis mis à courir, pour vous avertir. Et tout en courant je poussais pourtant le grand cri d'alarme : ï Au loup ! » Comme à présent il me sentait et m'entendait, le loup allongeait, galopait... Mais j'allais plus vite ! On ne me fait pas la poursuite ! Il avait beau vouloir ruser, couper, prendre au plus court, à côté du mien son train restait lourd... Le temps qu'il mettait, haletant, à passer le fleuve à la nage, moi, d'un bond, le passant à sec, j'étais déjà loin avec, une immense avance! Audessus des bois, des champs, je sifflais, je me ruais, chevauchant les forêts, j'avalais la nue... et, le loup, derrière moi maintenant, se renfonçait, s'effaçait, distancé... perdu de vue ! Comme je m'engouffrais dans un défilé de rochers, j'y réveillai rudement l'Écho qui l'habite. A peine m'eutil entendu mugir...

L'Écho, à Geneviève. — ... qu'accompagnant le vent, claquant par les creux et, par les tournants, je me suis rabattu pour te secourir, également !

L'Hirondelle, à Geneviève. — ...Voyant ce vent fou, et cet écho, lancé comme un chien de chasse, qui dévoraient l'espace, aboyant : « Au loup! » j'ai compris le danger, et, quittant tout, plus prompte que l'éclair, avec eux j'ai fendu l'air 1

Geneviève. — Bonne hirondelle ! Pourquoi faire?

L'Hirondelle. — Pour venir te protéger. On nous l'avait recommandé.

Geneviève. — Qui donc?

L'Hirondelle. — Trois anges.' Séparément.

Le Vent. — Moi... l'ange des Éléments.

L'ÊCHO. — Moi, celui qui préside aux Sons.

L'Hirondelle. — Moi, celui qui conduit les Ailes.

Premier Mouton. — Boni... Mais le loup, dans tout cela, que devient-il?

Le Vent. — Il a le temps !

L'Hirondelle. — Il n'est pas encore là !

Deuxième Mouton. — Depuis que vous bavardez...

Troisième Mouton. — Il ne va plus tarder !

L'ÉCHO, — Quand nous l'entendrons, nous vous le dirons.

Geneviève, à ses moulons. — Mais oui, que craignezvous donc? Vous vouliez mourir pour moi tout à l'heure I

Premier. Mouton. — Sans doute. Mais pas ainsi. Autrement.

Deuxième Mouton. — Le loup nous fait peur.

Troisième Mouton. — C'est dans notre tempérament.

Quatrième Mouton. — Tout ! mais pas le loup !

Cinquième Mouton, à Geneviève. — Et puis, même si nous mourions de cette façon, te sauverions-nous?

Sixième Mouton. — Non.

Premier Mouton. — Quand il nous aurait mangés, après..

Deuxième Mouton, à Geneviève. — c'est toi qu'il dévorerait î

Premier Mouton, à elle aussi. — Et tu n'as rien pour nous défendre ! Pas de chien 1 Pas même un bâton !

Geneviève, comme transfigurée. — Pour vous défendre et me défendre contre le loup, j'ai mieux que tout !

Premier Mouton. — Quoi? Dis-le-nous.

Geneviève. — Ce que j'ai? J'ai vous ! mes moutons !

Premier Mouton, épouvanté. — Nous? Mais non !

t)EUXiÈME Mouton. — Mais non !

Troisième Mouton. — Mais non ! Ne compte pas du tout sur nous!

Geneviève. — J'y compte !

L'Agneau. — Elle a raison ! ( Aux moutons :)To\is, vous fuirez si vous voulez I Moi, je reste près d'elle.

La Brebis, — Et moi aussi, quoique brebis I

Le Mouton noir. — Et moi ! le noir ! qui jusqu'à présent n'ai rien dit.

Geneviève. — Merci le brun, l'agneau et la brebis ! Mais tous vous resterez ici. Pas un de vous ne m'abandonnera. Vous aurez tous du courage.

Premier Mouton. — Qui nous en donnera contre la bête sauvage?

Geneviève. — L'ange ! Mon ange ! Vous l'avez vu? entendu?

Premier Mouton. — Ah 1 si l'Ange le veut.

Deuxième Mouton. — Il le peut !

L'Agneau. — Il peut bien davantage !

Geneviève. — Proxime ! Accours ! A mon secours !

Donne à mes moutons, pour une fois, la force qui leur manque, ainsi qu'à moi ! Exauce ma prière !

La voix de l'Ange — Elle est exaucée, bergère. Que le loup vienne...

Le Vent. — Il approche 1 II vient !... Je le sens !

L'Hirondelle. — Moi; je le vois !

L'Echo. — Moi, je l'entends !

Premier Mouton. — Dieu Tout-Puissant !

La voix de l'Ange. — Ne soyez pas en peine. Il ne pourra rien. C'est lui qui soudain tremblera, bêlera!... Et c'est vous, les braves moutons, qui l'attaquerez, et qui hurlerez !...

Les Moutons, tout à coup transportés, décJiaXnés. — Mais oui ! Nous l'attaquerons !

La Brebis et l'Agneau. — Et nous hurlerons !

La voix de l'Ange. — Et vous le vaincrez !

Les Moutons. — Et nous le vaincrons !

Geneviève. — Le voici ! (Le loup apparaît, à trois pas :) A moi, mon agneau ! A moi, ma brebis ! A moi, mes beaux moutons blancs ! Le noir aussi ! En avant ! Au loup !

Les Moutons. — Au loup !

(Ils bondissent tous sur lui et V égorgent en un instant.. Il est tellement ébahi qu'il n'a pas le temps de pousser un cri. Les moutons, pressés et acharnés sur son corps, le recouvrent tout entier: et quoiqu'il soit inanimé, chacun le mord, encore, encore...)

Geneviève, au bout d'un moment. — Eh bien ! mes amis? Retournez- vous donc !

Premier Mouton, sans se retourner. — Eh bien ! c'est fini!

Deuxième Mouton, idem. — Il est mort!... bien mort !

Troisième Mouton. — Nous l'avons tué !

Geneviève. — Dieu soit loué ! A présent, laissez-le... Puisqu'il ne bouge plus.

Quatrième Mouton. — Non. Nous voulons rester dessus.

La Brebis. — Et lui manger le cœur...

L'Agneau. — Jusqu'à ce que nous en soyons repus !

Geneviève. — Vous n'éprouvez donc pas de honte? ni de dégoût?

Premier Mouton. — Pas du tout.

Deuxième Mouton, -t- Nous avons une faim de loup !

Troisième Mouton. — Avec nos petites dents, nous taillons dedans.

Quatrième Mouton. — Nous le dévorons pour tous ceux de nous qu'il a dévorés autrefois, dans les bois !

Cinquième Mouton. — Nous le déchirons, nous le savourons, nous le croquons...

Sixième Mouton. — Et nous le mâchons... pour la belle peur que lui, ou l'un des siens, nous a si souvent causée ! Nous n'en laisserons rien !... Pas un brin !

Le Mouton noir. — Nous le mangeons... à tête reposée.

Geneviève. — Je vous en prie ! Renoncez-y. Qu'il s'arrange maintenant avec la vermine ! Abandonnez 'ce qu'il en reste au furet, à la fouine !... Et que les fourmis l'achèvent !

Premier Mouton. — Non, Geneviève. Inutile d'insister pour ce damné. D'ailleurs, il est trop tard. Vois le

sol OÙ s'allongeait à l'instant sa carcasse... (Ils s'écartent tous et on ne voit plus rien.)

Deuxième Mouton. — ... comme il est nettoyé !

Troisième Mouton. — La mouche et le ver auront beau chercher, ils n'en trouveront pas trace !

Quatrième Mouton. — Et puis, le loup, quand il succombe au milieu du troupeau, appartient au troupeau. C'est la fatalité.

Le Mouton noir. — Pas de tombeau pour le méchant !

Premier Mouton. — Voilà pourquoi, poil et sang.

Deuxième Mouton. — Tête et queue.

Troisième Mouton. — Les os et la peau,

QuATRiÈifE Mouton. — Nous l'avons brouté !

Cinquième Mouton. — Disons la vérité : Ça n'était pas fameux 1

La Brebis, à pari. — C'est toujours bon qiiand on se venge. (Haut : ) Et maintenant, que faisons-nous?

Geneviève. — Il faut remercier l'Ange. (S'adressant à ses moutons : ) Tous, à genoux ! (Elle s'y met aussitôt, et ses moutons de même.) Proxime ! Reçois nos actions de grâces ! et sois béni partout, dans le temps, dans l'espace, pour nous avoir sauvés du loup !

Premier Mouton, tristement. — Oui. Nous voilà tout d'un coup redevenus moutons.

Deuxième Mouton, — Et combien nous le regrettons I

Premier Mouton. — Mais nous nous rappellerons d'avoir eu, pendant im quart d'heure, vm cœur et des dents de lion !

Tp-oniÈME Mouton. — Cet incroyable souvenir, c'est à toi que nous le devrons.

Quatrième Mouton. — Il nous sera, dans l'avenir, une grande consolation.

Cinquième Mouton. — Aussi, reparais vite, afin que nous puissions, nous traînant tous ainsi vers toi, les pattes pliées...

L'Agneau. — ... te baiser les pieds 1

La voix de Proxime, — Vous n avez pas à me remercier. J'étais forcé de venir à votre secours. Je le devais. Car, savez- vous... quel était ce loup?

Premier Mouton. — Quoi? Ça n'était donc pas un loup ordinaire?

Deuxième Mouton. — Un loup naturel?

Geneviève. — Un loup de forêt?

La voix de Proxime, — Non, Geneviève. C'était... l'autre Ange,

Geneviève. — Celui de Satan, mon ange mauvais?

La voix de Proxime. — Oui, c'était lui ! qui, pour donner le change, avait pris cet aspect.

Le Mouton noir. — Résultat ; on le reconnaît

La Brebis. — On l'étrangle. ♦

L'Agneau. — On le mange.

La voix de Proxime, à Geneviève. — Et cependant, je te prédis que, tôt ou tard, il reviendra.

Geneviève. — Sous cette forme?

La voix de Proxime, — Ou sous une autre. Heureusement je serai toujours là. Je veille. Soyez donc en paix. Que chacun retourne au logis. Le vent d'abord, et toi l'écho, regagnez tous les deux le vôtre ! Et toi, l'hirondelle, ton nid ! N'attendez pas qu'il fasse noir. (A Geneviève : ) Et toi, petite, rentre aussi. Par les chemins si

doux du soir, avec une âme qui s'élance et des pas ralentis, ramène au bercail ton troupeau, rentre avant la nuit.

Geneviève. — Ni moi ni mon troupeau nous ne la craignons.

La voix de Proxime. — Je le sais. Mais les parents la craignent pour leurs enfants. Je vois le bon Agaso que ton père et ta mère envoient au-devant de toi pour te dire qu'il est grand temps de revenir, et qu'on t'attend.

Geneviève. — Mon Ange, nous rentrons.

La voix de Proxime. — C'est bien. Pour tout ce qui s'est passé, n'en parlez pas !

Geneviève. — Je me tairai. (A ses moutons : ) Vous entendez l'Ange gardien?

Premier Mouton. — Qu'il dorme sur ses deux ailes. Nous ne dirons rien.

L'Agneau. — Voici l'aveugle. Pîis un mot.

Agaso, accourant, très ému. — Ah ! Geneviève ! Enfin ! Jamais tu n'es rentrée si tard ! On s'inquiète à la maison. Qu'est-il arrivé? Qu'as-tu fait?

Geneviève, souriante. — Mais ce que 'a fais tous les jours. J'ai gardé mes moutons.

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