SCÈNE I
Dans la même chambre. — Dix ans après. — Une belle journée d'hiver, — Severus et Gérontia.
GÉRONTiA. — Nous sommes seuls, je veux te parler de Geneviève.
Severus. — Moi aussi.
GÉRONTIA. — Où diable est-elle?
Severus. — A l'église.
GÉRONTIA. — En plein hiver ! A l'église !
Severus. — Il y fait moins froid que dehors.
GÉRONTIA. — Dehors il fait soleil ! et dehors on remue. Pourquoi ne joue-t-elle pas avec les autres petites filles? Severus. — Elle n'aime pas jouer.
GÉRONTIA. — Qu'est-ce qu'elle aime?
Severus, — Toi, sa mère.
GÉRONTiA. — Son père !
Severus. — Et Dieu. Surtout.
GÉRONTIA. — Oui, Dieu d'abord. Et puis nous après, s'il en reste!
Severus, calme. — Bien entendu.
GÉRONTIA. — Autant dire qu'elle n'aime rien !
Severus. — Oh 1
GÉRONTIA. — Mais oui ! parce qu'aimer Dieu et ses parents... le beau mérite ! Cet amour-là nous l'avons tous eu, nos enfants l'ont, d'instinct, sans savoir pourquoi...
Severus. — Geneviève, elle, le sait... Elle a la maturité d'une personne.
GÉRONTIA. — Je lui voudrais l'humeur et les goûts de son âge.
Severus. — Mieux que l'âge de ses années elle a celui de sa sagesse et de son intelligence.
GÉRONTIA. — De même qu'elle n'a jamais crié quand elle était petite...
Severus. — C'est admirable !
GÉRONTIA. — C'est ridicule !... Jamais non plus, depuis, elle n'a élevé la voix ni ne s'est mise en colère.
Severus. — Il faut l'en louer !
GÉRONTIA. — Je l'en blâme. A dix ans, moi, je mordais. Geneviève n'a pas de jeunesse. On dirait qu'elle a peur de vivre et honte d'être gaie. Danser, rire, chanter, courir lui sont dgs actes inconnus. Si encore elle était gourmande ! Mais non, pour qu'elle mange, il faut batailler. Aussi elle tousse, elle est maigre, et tu vois la mine qu'elle a? Rien d'étonnant ! Pas d'exercice ! Tout le temps enfermée ! Quand elle n'est pas dans rnie chambre ici, à rêver, elle s'échappe et file à l'égHse ! Et pourquoi faire?
Severus. — Pour prier.
GÉRONTIA. — Je veux qu'elle s'amuse.
Severus. — Justement 1 Prier est son seul plaisir.
GÉRONTIA. — Son plaisir alors est trop grand. Qu'elle se modère ! Les Saints Li\Tes nous commandent de nous observer sur ce qui nous tente le plus. Tu ne trouves pas cette ardeur... excessive? et déraisonnable?
Severus, moUement. — Non. Du moins jusqu'à présent 1
GÉRONTIA. — Qu'est-ce qu'il te faut? Comment ! Voilà une gamine qui se permet d'être plus pieuse... que nous, les parents !
Severus. — C'est peut-être que nous ne le sommes pas assez.
GÉRONTIA. — Mais nous le sonmies ! Nous croyons, nous pratiquons... Tranquillement. C'est parfait, et Dieu n'en demande pas davantage. Enfin, je veux bien que ma fille soit pieuse, mais je n'entends pas qu'elle soit dévote !
Severus. — Elle est ce qu'elle est, et tu n'empêcheras rien!
GÉRONTIA, — Et pourquoi donc?
Severus. — Parce que Geneviève n'est pas une enfant ordinaire, mais d'une autre essence, et conune au-dessus de nous.
GÉRONTIA — Est-ce nous qui l'avons faite?
Severus. — Nous avons été les moyens, non la cause. Elle a sa nature, très spéciale, que nous ne pouvons pas contrarier.
GÉRONTIA. — Dis que nous n'osons pas. Nous sommes trop bons.
Severus. — Non. Si nous n'osons pas, c'est que nous sentons au fond de notre conscience que nous ne le devons pas. Cette petite, malgré tout, nous impose sa volonté.
GÉRONTIA. — Le fait est qu'elle est bien forte !
Severus. — Et pourtant, c'est la douceur même.
GÉRONTIA. — Mais quelle douceur ! Une douceur d'entêtement, de résistance et d'inertie dont on n'a pas idée 1 Plutôt que de la réduire on sent qu'on la briserait.
Severus. — Tu vois bien? Pouvons-nous briser notre enfant?
GÉRONTIA. — On pourrait au moins chercher, essayer...
Severus. — Pas même, parce qu'il nous apparaît de plus en plus chaque jour que les incroyables dons de Geneviève et son invincible énergie, dans un petit corps si fragile, ne viennent pas d'elle.
GÉRONTIA. — D'où alors?
Severus. — D'une puissance supérieure, qui est en elle, et la dirige.
GÉRONTIA. — Ah ! avec ce système-là, plus rien à faire ! La puissance supérieure. Ça répond à tout. Et voilà l'enfant excusée ! Pire encore : dans son droit ! Avise-toi, je t'en prie, de tenir de pareils propos devant elle, et à sa première désobéissance nous sommes sûrs de ce qui nous pend ; « Papa, ça n'est pas ma faute ! C'est la puissance supérieure. »
Severus. — Je ne dirais pas ça devant elle.
GÉRONTIA. — C'est déjà trop de me le dire à moi ! et de le penser I Puissance supérieure ! Peste ! Rien que ça ! Comme tu y vas 1... Laquelle entends-tu, d'abord?
Severus. — Mais... il n'y en a qu'une.
GÉRONTIA. — Il y en a deux.
Severus. — Une seule : celle de Dieu.
GÉRONTIA. — Et celle du diable! Veux-tu dire que Geneviève est possédée du démon?
Severus. — Comment peux-tu me demander une telle sottise? Cette enfant parfaite !
GÉRONTiA. — Parfaite ! Entendu ! Nous n'avons qu'à nous prosterner devant elle et à l'admirer du matin au soir... Alors? c'est Dieu, tu en es persuadé, qui l'habite? et qui s'exprime par sa bouche? Notre fillette est un temple ! A quand )es prophéties de la petite? Geneviève oracle ! Tu es fou ! Tiens, la paternité t'a détraqué.
Severus. — Elle me rend plus patient, plus juste et plus lucide. Quand je suis sérieux, pourquoi railles-tu?
GÉRONTIA. — Pour ne pas me fâcher, Et je continuerai de railler !
Severus. — Continue.
GÉRONTIA. — Mais certainement ! Tu sais la nouvelle?... Ne fais pas l'ahuri?... la grande nouvelle?
Severus. — Les évêques?
GÉRONTIA. — Oui, les évêques... tu m'avais très bien comprise... On les attend ici, à Nanterre même, demain... Je viens de l'apprendre au marché.
Severus. — Moi, je le tiens de l'officier civil que j'ai rencontré tout à l'heure.
GÉRONTLA. — T'a-t-il dit leurs noms? C'est Germain, évêque d'Auxerre...
Severus. — Et Loup, évêque de Troyes. Deux personnages illustres ! Je sais.
GÉRONTIA. — Et sais-tu où ils vont? Pourquoi ils se déplacent?
Severus. — Oui. L'officier, qui est très aimable, m'a mis au coiurant. Ils vont dans l'île de Bretagne.
GÉRONTIA. — C'est loin ! Quoi faire?
Severus. — Combattre l'hérésie de Pelage. GÉRONTIA. — Qu'est-ce que c'es-t que ça?
Severus, soupirant. — Trop long à t'expliquer ! Comme c'était leur chemin de passer par ici, l'officier, au nom de la population pour laquelle il a pensé que ce serait un grand honneur, les a invités à prendre gîte au village pour une nuit.
GÉRONTiA. — Très bonne idée. Et ils ont accepté?
Severus. — Avec joie. On commence à faire des préparatifs, et tout Nanterre est déjà en fête.
GÉRONTIA, qui rit, par saccades, d'une manière étrange. — Et voilà !
Severus, bas. — Voilà.
GÉRONTIA, qui n'arrête pas de rire. — Alors tu crois ça, toi?
Severus. — Quoi donc?
GÉRONTIA, qui rit. — ...Le petit voyage en Grande- Bretagne? Le chemin tout naturel des évêques par la bourgade? et la machine de l'hérésie? Et...
Severus. — Sans doute.
GÉRONTIA, qui rit. — Naïf ! Rameau d'innocence ! Ah ! Mon pauvre ami ! Candide et bêta comme un œuf ! Mais non ! Rien du tout !
Severus. — Mais toi-même, à l'instant?...
GÉRONTIA, qui rit. — Oui... je faisais semblant de dire comme toi, j'entrais exprès, à pleine poitrine, dans ta niaiserie! Maintenant, c'est fini, et tu dois tout savoir. Apprête-toi à recevoir un coup ! L'expédition politicoreligieuse de Nos Seigneurs là-bas?... Prétexte ! L'histoire de Pelage? Subterfuge ! Tout cela... Simulacre ! Ruse ! Apparence! Couleur!... La vérité... (Elle devient instantanément sérieuse, mais avec des dessous de moquerie féroce.) la vérité c'est que les Évêques viennent tout bonnement, tout bêtement... Devine? Allons? Tu n'y es pas? Pour voir Geneviève!
Severus, qui ne comprend -pas. — Not...
GÉRONTIA, dans un torrent de mots. — Hé oui ! Il n'y en a qu'une ! Ils ont su, je ne sais comment... la renommée?.., révélation? peu importe, ils ont su qu'il y avait quelque part, dans le monde, chez les nommés Severus et Gérontia — des gens tout à fait bien ! — un brin d'enfant extraordinaire appelée Geneviève, ime chose qui ne parlait que pour confondre les docteurs, une sagesse de dix ans, qui ne jouait pas, qui ne criait pas, qui ne mangeait pas, qui priait douze heures sur douze, et qui possédait en elle « une puissance supérieure » ! enfin un chef-d'œuvre inouï !... la huitième merveille, l'œillet bleu, le papillon vert de la lune, l'alouette du Saint-Esprit ! Pas possible? Où se cachait-elle? à Nanterre ! Alors, Germain a dit à Loup, Loup a dit à Germain : « Oh ! il faut absolument voir cette petite fille! Sans doute nous sommes bien occupés... Ça ne fait rien. Plantons tout là! En route pour Nanterre !» Et ils sont partis !... Es-tu content? glorieux? Moi, je jubile... j'éclate... je... Quel bonheur! Nous voilà bientôt connus dans le monde entier ! Nous sommes les parents de Geneviève ! ! ! de l'enfant phénomène ! AUons! Allons! Je n'en peux plus... Arrivez vite! les évêques I (Dans un spasme de joie mécJuinte, elle retombe assise, exténuée.)
Severus, toujours debout, le visage dur, et le bras tendu, dans un geste de marbre. — Finis, Gérontia. Je veux que tu te taises!
GÉRONTIA, essayant de protester. — Oh ! oh ! Tu veux !..*
Severus, tout bas, dans un souffle où passe un accent terrible. — Tais-toi... Gaieté de serpent, cesse de siffler ! Crois-tu que notre enfant soit un sujet de moquerie? Ah I prends garde, Gérontia ! Tu ne me connais pas ! Ne recommence jamais !... ou tu verrais... im autre Severus 1
GÉRO.VTIA. — Un mot. Veux-tu perdre ta fille? ou bien la garder?
Severus. — Je veux ce que Dieu veut.
GÉRONTIA. — Homme étonnant ! Outre gonflée de vanité!... qui t'imagines que ton rejeton est la coqueluche de Dieu 1 Tu vas trop loin ! Moi je te prédis que si tu n'y mets pas bon ordre, et tout de suite, nous perdrons Geneviève.
Severus- — Comment cela?
GénoNTiA. — Elle refusera de se marier ! et ne voudra servir que Jésus-Christ. Je suis sûre qu'elle y pense I
Severus, saisi. — A dix ans? Vraiment? Tu crois?
GÉRONTIA. — : J'en suis sûre. Aveugle que tu es 1 Père bonasse et fou I Est-ce ça que tu désires?
Severus, avec force. — Ahl Jamais! J'adore et je crains Dieu, mais je n'ai qu'une fille, je veux qu'il me la laisse... et qu'elle se marie pour me donner de beaux petits-enfants... Plutôt que d'y renoncer... j'aimerais mieux !...
GÉRONTIA. — Ne dis pas ce que tu aimerais mieux ! et fais ce qu'il faut faire.
Severus, très troublé. — Que faut-il faire? Que ferais-tu?
GÉRONTIA, tranchante. — A partir d aujourd'hui...
Severus. — C'est cela, dès demain...
GÉRONTIA. — Non, dès cette heure, à la minute, je surveillerais l'enfant.
Severus. — Avec douceur.
GÉRONTIA. — Sévérité. (Regard.) T'appelles-tu Sévère?
Severus, docile. — Je le serai.
GÉRONTIA. — Sauf le matin et le soir, plus de prières ! Sauf le dimanche, plus d'église ! Plus d'œil en l'air aux saints ni de bec ouvert aux étoiles ! Plus de voix qu'on écoute ! Plus de longs silences ! Plus de bras en croix sur la chemisette ! Plus de mains jointes dehors et dans la maison!... Plus de visage en cire, mais des joues comme des pommes ! Plus de petite bouche à table et de gorgée
d'eau... de la viande et du vin ! Fini d'être assise... Debout ! Plus de pas traînants... courir! Plus de génuflexions... des danses ! des sauts ! Plus de cantiques... des chansons ! Plus de litanies... des jeux !... des attrapes ! Plus de soupirs... des cris ! Et puis encore ! Et puis toujours ! Et puis jardiner... bêcher, suer, se rouler tomber, saigner du nez... jusqu'à : t Assez, maman ! » Voilà ce qu'il faut. As-tu compris?
Severus, mélancolique. — J'ai compris. Et si elle ne veut pas? (Regard de Gèroniia.) Je veux dire, si elle ne peut pas?
GÉRONTIA — Tu la gronderas.
Severus. — Et si, même en la grondant... GÉRONTiA. — Tu la puniras.
Severus. — Et si, même en la punissant... GÉRONTIA. — Tu la forceras !
Severus. — Et si, même en la forçant... elle n'obéit pas?
GÉRONTIA. — Le fouet.
Severus. — Oh ! cela ! Jamais ! Notre mignonne ! si douce ! si parfaite !
GÉRONTIA. — Je sais... Ça recommence. Est-ce pour son bien?
Severus. — Sans doute.
GÉRONTIA. — Alors? Fais ton devoir ! Fais-le !
Severus, accablé. — Je le ferai! (Timide.) Mais, tu ne crains pas...
GÉRONTIA, hardie. — Quoi?
Severus. — Que cette résistance aux désirs de l'enfant ne nous porte malheur?
GÉRONTIA. — Capon ! Non. Je ne crains qu'une chose : c'est que notre enfant ne nous échappe tout à fait.
Severus. — Et si nous nous mettons contre Dieu?
C'est grave. Tu ne peux cependant pas nier qu'il n'ait donné des preuves impressionnantes de son intérêt pour Geneviève? Rappelle-toi? A sa naissance?
GÉRONTiA, d'un air détaché. — Ah! oui. Des signes bizarres...
Severus. — Mieux que cela ! Les ronds sur le toit?
GÉRONTIA. — Fumée !
Severus. — La colombe?
GÉRONTIA. — Un oiseau malade !
Severus. — Le nom qui, trois fois de suite, la nuit, me fut imposé par une voix?
GÉRONTIA. — Un rêve. Tu ronflais.
Severus. — Et l'Ange? L'ange que tu as vu? que tu m'as décrit?
GÉRONTIA, vivement. — Je ne l'ai pas vu ! Severus — Que tu as éprouvé! C'est plus fort que si tu l'avais vu 1 L'Ange est-il un rêve?... Réponds?
GÉRONTIA. — Peut-être... Après tout ! Qui sait?
Severus. — Oh! Gérontia! Gérontia!
GÉRONTIA. — Mais dame, écoute donc I Qu'en sais-je, au fond? Je ne sais plus ! Oui, sur le moment, j'ai cru, je ne dis pas... il m'a semblé... Mais depuis!... Tu viens me parler aujourd'hui d'afiaires du temps du déluge! Dix ans!
Severus. — Ce n'est rien... C'est hier.
GÉRONTIA. — C'est considérable. Dix ans! Dix ans! déjà ! Aujourd'hui même, tiens ! Jour pour jour !
Severus. — En efïet.
GÉRONTIA. — Et tu veux que je me souvienne?
Severus. — Je me souviens bien, moi !
GÉRONTIA. — Et moi je préfère oublier. Le jour où la
petite est venue au monde, ni toi, ni moi, il faut bien le dire, nous n'étions dans notre assiette. C'est naturel. Un bonheur pareil qui vous tombe ! il y a de quoi brouiller. Nous étions terriblement nerveux. Tù avais la tête à l'envers... Moi, pas. J'étais si heureuse ! (Les sourcils de Severus confondu retnontent sur son front... et puis, il se tait.) Mais U se peut très bien que l'excès de la joie m'ait donné des vapeurs!... Car, enfin, depuis dix ans... plus rien, zéro signe... pas le moindre indice... Et l'Ange — à supposer qu'il soit venu pour recevoir la petite — l'Ange m'a l'air bien reparti ! Frrrt ! Envolé !
Severus, grave. — Je le crois toujours là.
GÉRONTIA. — Libre à toi. Et puis... ça ne me regarde pas. L'Ange gardien de Geneviève, c'est moi, la maman. Je n'en connais pas d'autre. Assez là-dessus. Adoptons, sans tarder, im plan de conduite. Je retire mes gouaillerie? de tout à l'heure sur le but du voyage des évéques. Geneviève est elle au courant de leur venue demain?
Severus. — Je ne pense pas. Hier soir encore, nousmêmes, nous ne savions rien. Elle ne voit personne en dehors de nous.
GÉRONTIA. — Eh bien ! il faudrait qu'elle ignorât tout cela.
Severus. — Difi&cile.
GÉRONTLA. — !Mais non. Il n'y a qu'à l'enfermer ici là journée de demain. Les évêques s'en vont le soir.
Severus. — Tu ne veux pas qu'elle aille voir la fête? Tout le monde ira.
GÉRONTL\. — EUe n'est pas comme tout le monde. Une fête de ce gemre et de ce caractère ! avec sa religiosité maladive, elle en - a poiur six mois d'exaltations ! Des évêques? Merci ! Ça n'est pas du monde pour elle.
Severus. — Tu vas la priver d'un grand plaisir I GÉRONTIA. — Puisqu'elle ûe le saura pas.
Severus. -r- Elle le saura après.
GÉRONTIA. — Ça sera passé.
Severus. — Elle aura des regrets, et qui lui feront plus de mal que des souvenirs.
GÉRONTIA. — Je lui revaudrai ça. La première fois — je le jure — que passe une équipe de saltation ou une ménagerie romaine, je l'y conduis !
Severus. — Si tu crois que ça l'amusera ! Mais, alors, puisque tu as décidé qu'elle n'irait pas demain à la réception des évêques...
GÉRONTIA. — Oui...
Severus. — Comment ferons-nous? Moi je veux y aller.
GÉRONTIA. — Mais moi aussi ! En voilà une question 1 La belle affaire ! Nous irons tous les deux.
Severus. — Nous la laisserions seule? ici? dans cette grande maison?
GÉRONTIA. — Sous clef. Mais oui,
Severus. — Oh non ! Ça, c'est trop dur !
GÉRONTIA. — Trop dur! Tout de bon, tu te figurais que nous allions nous contraindre à rester avec elle? Mais en ce cas, ce n'est pas eUe.. c'est nous qui serions punis !
Severus. — Tu veux donc la punir? Mais de quoi? Pourquoi?
GÉRONTIA. — Je ne veux pas la punir, je veux seulement lui apprendre à ne pas être toujours avec nous sur pied d'égalité, et que les enfants et les parents ça fait deux. Ainsi, nous irons à la fête et Geneviève ne mourra pas de demeurer seiile au logis.
Severus. — Et si on la vole?
GÉRONTIA. pouffant — Pfff.
Severus. — Ne ris pas. C'est arrivé. Il y a des Africains, des eunuques déguisés qui de temps en temps tra-
versent la Gaule pour enlever les petites filles, surtout les blondes ! C'est horrible. AUons à la fête ! Entendu ! Mais alors, cherchons quelqu'un de sûr pour garder l'enfant.
GÉRONTIA, poussant un léger cri. — J'ai trouvé 1
Severus — Qui?
GÉRONTiA, moqueuse. — L'Ange ! tiens ! Son Ange ! Tu garantis qu'il est là ! Elle n'a donc rien à craindre. (Vive* ment.) Chut ! La voici... Laisse-moi lui parler.