‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 20 sur 41 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les mêmes. — LE MÉDECIN

Le Médecin, entrant. — Salut. Écartez-vous. (O71 s' écarte, mais incomplètement.) Où est la malade?

Dellia, qui s'est levée, lui montrant Geneviève étendue dans le coin de la pièce. — La voici. Depuis trois jours et trois nuits elle est telle que vous la voyez, sans faire un mouvement, sans prononcer un mot ni pousser un soupir, sans avoir bu ni mangé. On me dit qu'elle est morte. Moi, je dis que non. Et vous?

Le Médecin, calme et impénétrable. — Je ne dis rien.

(U va vers le Ut, se penche et commence à examiner la jeune fille. Tout le monde l'entoure aussitôt et il s'établit un grand silence. Il touche d'abord le front de Geneviève, puis ses mains et ses pieds. Il lui prend les poignets, lui soulève les bras, et ceux-ci, quand il les lâche, retombent, mais lentement et par saccades. Il applique ensuite son oreille sur la poitrine et demeure ainsi un bon moment à écouter, et les personnes présentes ont l'air d'écouter, elles aussi. Et enfin, quand il a mis sa joue rasée tout contre les lèvres entr ouvertes pour observer s'il sent un souffle, et que du pouce il a soulevé une seconde sîir le globe des yeux le rideau des paupières, il se redresse, et il demande à Dellia : j Comment est-ce arrivé?

Le Boiteux, au médecin. — Si vous le permettez... je...

Le MÉDECIN, l'interrompant. — Non. Laissez la mère.

Dellia.' — Je ne suis pas la mère de la malade, mais sa marraine. Elle n'a plus ses parents.

Le MÉDECIN. — Depuis longtemps?

Dellia. — Deux ans.

Le Médecin. — Qui étaient-ils?

Dellia. — Severus et Gérontia, de Nanterre.

Le Médecin, vivement. — Oh ! J'en ai entendu parler. (Avec un intérêt tout nouveau.) Et alors cette jeune fille devant qui je suis... c'est Geneviève? l'étonnante enfant? qui a voulu se consacrer à Dieu?

Dellla. — C'est elle.

Le Médecin. — Mais elle n'a pas encore reçu le voile de laine?

Dellia. — Si.

Le Médecin. — Déjà !

Dellia. — En raison de ses vertus et par dérogation à la règle, elle a été admise, en même temps que ces deux

jeunes filles (Elle les désigne au médecin.), à prononcer ses derniers vœux, à l'âge de quinze ans.

Le Médecin. — Et elle en a aujourd'hui?

Dellia. — Près de dix-sept. Vous la sauverez, n'est-ce pas?

Le Médecin. — Je ne puis vous répondre. Avant que vous me fassiez le récit de sa maladie, deux mots. Les parents sont morts. De quoi?

Dellia. — D'une espèce de langueur, à très peu de distance l'un de l'autre. Ils se sont presque laissés mourir. Ils en avaient l'air heureux. Ils disaient qu'ayant eu la joie de doimer leur fille unique au Seigneur et rempli ainsi leur mission, ils n'avaient par conséquent plus rien à faire ici-bas, et que plus tôt ils seraient rappelés, mieux cela vaudrait.

Le Médecin. — Bien. Maintenant, racontez.

Dellia. — C'est au milieu de la semaine que ça l'a prise. Le matin elle ne s'est pas réveillée. Je couche à côté. Quand, je suis entrée ici, à la cinquième heure, comme d'habitude, je l'ai trouvée sur le sol, entre le lit et le mur.

Le Médecin. — Elle avait roulé?

Dellia. — Non. Je la ramassais ainsi très souvent. Depuis l'année dernière, elle avait fait disposer malgré moi dans la ruelle un épais tapis de terre glaise sur laquelle, par macération, elle s'étendait la nuit. (Montrant au médecin le sol gras et humide dans la ruelle.) Vous voyez? L'empreinte de son corps y est creusée.

Le Médecin. — C'est déplorable.

Dellia. — Je 1 ai donc relevée et mise sur son lit. Je lui ai parlé, je l'ai secouée. Rien. Elle était inerte, et depuis eUe n'a pas repris connaissance. Des voisins et des amis sont venus. On a tout imaginé pour la débarrasser de son sommeil ,et toujours sans résultat.

Le Médecin. — Eu temps ordinaire, mange-t-elle?

Dellia. — Non. Ou si peu que ça en est étonnant ; une bouchée de pain d'orge avec des fèves cuites à l'eau et seulement deux fois la semaine. Elle vit de l'air du ciel. Elle reste des heures immobiles et l'esprit perdu loin d'ici, comme si eUe était à Rome, Elle passe, à genoux, des journées entières, sans fatigue, et dans un silence qui vous étouffe. Ou alors elle tremble et elle gémit, à la façon d'une biche qui traîne une flèche. Elle est toujours triste.

Le Mbdecin. — Il faudrait tâcher de la faire rire.

Dellia. — On n'a jamais pu. Elle ignore la gaieté. Mais, dites-moi? Va-t-elle encore longtemps dormir ainsi?

Le Médecin. — Je ne sais pas. Elle peut s'éveiller à l'instant même, comme elle peut demeurer dans cet état des semaines... des mois...

Dellla. — Mon Dieu !

Le Médecin. — Une personne de qualité, à Mélitène, en Arménie, a dormi sept ans.

Dellia et d'Autres. — Sept'ans !

Le MÉDECIN. — Mais nous n'en sommes pas encore là, et je vais vous indiquer des remèdes. D'abord, des aspersions d'eau fraîche sur le visage. Vous me comprenez bien?

Dellia. — Nous l'avons fait.

Le ilÉDECLN. — ... et, sur tout le corps, des afïusions» fréquentes.

Dellia. — • Nous l'avons fait.

Le MÉDECIN. — ... alternées avec des frictions, très

rudes.

Dellia. — Nous l'avons fait.

Le MÉDECIN. — Si cela ne suffisait pas, vous me prendriez de bons paquets d'orties.

Dellia. — Pour la flageller? Nous l'avons fait.

Le Médecin. — ... et ensuite oindre les parties du corps ainsi fouettées, avec de l'huile...

Dellia. — ... d'olive bien douce?... on l'a fait.

Le MÉDECIN. — Vous pourriez, plusieurs fois par jour, lui donner à respirer des vapeurs d'herbes...

Dellia. — Nous n'y avons pas manqué.

Le Médecin. — ... et lui chatouiller avec des barbes déplume...

Dellia. — ... La plante des pieds?...

Le Médecin. — Le creux des mains,

Dellia, — ... les oreilles et les narines. C'est ce que nous avons tenté en premier.

Le Médecin. — Et rien de tout cela, dites-vous, n'a produit de l'effet?

Dellia. — Rien.

Le Médecin. — C'est curieux.

Dellia. — Et nous avons fait bien d'autres choses !

Le Médecin. — Quoi donc? Vous m'effrayez.

Dellia. — Nous lui avons donné à entendre une cloche.

Première jeune fille. — Des grelots.

Deuxième jeune fille. — Une perruche.

Dellia. — Nous lui avons brûlé des parfums. Nous lui avons chanté des chansons,

Première jeune fille. — Des cantiques.

Un petit Garçon. — J'ai sifflé,

Dellia. — On lui a joué de la lyre et de la flûte.

La vieille Voisine. — On lui a fait couler de l'eau bénite dans la gorge.

Dellia. — Enfin, tout ce qui était possible humainement.

Le Boiteux. — Aussi, à présent, on ne sait plus quoi inventer.

Le iMÉDECiN, les arrêtant. — Ne cherchez pas. EUe est atteinte de lycanthropie. C'est le « délire mélancolique ■, tel que nous l'a décrjt et fixé Oribase. Il n'y a rien à faire.

Dellia, effrayée. — Alors, elle est perdue?

Le Médecin. — Je ne dis pas cela. Je veux dire qu'il faut laisser agir la nature, qui seule peut la sauver.

Dellia. — Enfin, elle n'est pas morte?

Le Médecin. — En ce moment, non.

Dellia, dans une explosion de joie. — Ah ! (Au honteux :) Vous voyez bien ! J'en étais sûre. (Au médecin!) C'est tout ce que je demande. Du moment qu'elle vit, eUe vivra ! Merci. Nous te savons gré de ta peine.

Le Médecin. — J'ai fait ce que je devais, et j'ai dit ce que je pense. Puisse Esculape... (Il s'apprête à se retirer. )

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