‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 23 sur 41 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les mêmes. — LE PRÊTRE

Le nouveau Venu, s'adressant au cultivateur, en fendant le groupe. — Ne bouge pas.

Dellia, le reconnaissant, dans un cri de joie. — Proreus !

Première jeune Fille. — Le prêtre ! (Elle le salue. Sa compagne l'imite.)

Le Boiteux. — Oui ! le prêtre régional !

(Mouvement de satisfaction dans l'assistance.)

Dellia. — C'est donc vous, mon Père ! Enfin ! Nous ne vous attendions plus !

Le Prêtre. — Je rentre, à l'instant, et j'ai tout appris. Où est Geneviève?

Dellia, la montrant, étendue. — La voilà. (Tous se sont écartés. Proreus la contemple, les bras ouverts et levés.) Depuis trois jours, figurez-vous !

La vieille Voisine. — Trois nuits I Je l'ai veillée.

Delll\. — ...qu'elle est comme une pierre! Un sommeil !... qui n'est pas le sommeil, le nôtre, que personne ne comprend, et dont rien n'a pu l'arracher ! (Aux autres.) Est-ce vrai?

Tous, les uns après les autres. — ^ Rien ! Rien ! Rien ! Mais rien!...

Le Prêtre, se retournant hrusquemeni vers eux. — C'est qu on n'a pas assez prié !

Det.lia, épuisée. — On n'a fait que ça ! (Se prenant le iront.) Ma pauvre tête en est...

Le Prêtre. — C'est qu'on l'a mal fait \

Delll\, ranimée soudain. — Tout ce qui lui arrive est étrange et nous bouleverse. Elle respire (Ils la regardent tous.), et on ne surprend pas son souffle. On sent battre son pouls... (Elle a été le lui iâter.)Qi son cœur est arrêté. Elle a les yeux serrés comme des poings (Du bout de l'index, elle lui touche une paupière.) et on dirait qu'elle voit, car son visage.., par éclairs, laisse échapper des expressions... Elle ne parle pas, ne répond pas... (L'appelant Jiaict :) Geneviève! mais je jurerais qu'elle entend. Elle est immobile et paralysée, mais son esprit certainement voyage, vole, et roule par le monde. Quand on aUume un cierge auprès d'elle, comme on doit au chevet des morts, tenez?... (Elle prend une cire dans un coin, l'approche d'un tison que le boiteux a pris dans l'âire, et la cire ne s'allume pas.), le cierge refuse la flamme ; (Puis il paraît s'allumer, mais aussitôt fume et s'éteint.) ou alors il s'éteint. Preuve qu'elle est vivante ! Enfin, elle a les joues couleur de rose et eUe embamne comme un jardin. Autre chose encore, de singulier : (Montrant le chien étendu à terre au pied du lit.) Vous voyez ce chien jaune?

Le Cultivateur. — Il est beau.

Dellia. — Deux minutes après que Geneviève était tombée en léthargie, il est entré ici ; on n'a pas su par où, tout était fermé. Il s'est trouvé là, brusquement, couché, comme il est depuis, et dormant lui aussi, ou

faisant semblant. D'où vient-il? Pourquoi est-il venu? Personne dans Lutèce ne le connaît. On a essayé de le chasser, de le tirer de là. On n'a pas pu. Un bloc de plomb. Alors on l'a laissé. Est-ce que tout cela est naturel? Et, pour couronner, c'est l'inspecteur funèbre ! qui est accouru comme une hyène ! Il s'est fait montrer l'enfant, il ne l'a même pas regardée, et quand le médecin... i'homme de science...

Le Médecin, à mi-voix. — Oui. C'est tout de même fort...

Dellia. — ...a beau lui garantir qu'elle est vivante •

Le Médecin. — archi-vivante ! trop !

Dellia. — ....il soutient, lui, qu'elle est morte! Et il prétend.

, Le Médecin, — Il veut.

Dellia. — Qu'on l'ensevelisse.

Le Prêire. — Aujourd'hui?

Dellia. - Cette nuit ! Les ordres sont donnés. Qu'allons-nous devenir?

Le Prêtre. — Ayez confiance. Geneviève ne peut pas mourir si tôt.

Le Médecin. — Qui vous le fait croire?

Le Prêtre. — Dieu ne l'aurait pas cultivée et ornée de vertus comme il l'a fait, pour la retirer tout de suite, avant que ces dons eussent eu le temps de fleurir d'abord, et plus tard de pousser leurs fruits, autant dire pour rien. S'il s'est appliqué à composer une créature à ce point merveilleuse, c'est qu'il a des vues sur lelle et des vues ptolongées. A défaut de la foi, le bon sens l'indique. Aussi, Delha, et vous tous, ne vous troublez pas de cette enfant qui dort à nous étonner. Son sommeil vient de Dieu. C'est en Lui qu'elle est assoupie. EUe est en bonnes mains. C'est Lui qui l'a endormie ; à Lui delà réveiller. Il le saura bien. Nous n'avons nous autres qu'à attendre avec tranquillité

sans gesticuler vainement autour de ce repos. Admirez cette paix (Il la montre aux assistants.), cette douceur, cette béatitude. Comme on est rassuré ! Comme cela fait envie ! Avons-nous jamais dormi aussi bien? Dors, mon enfant, va, dors aussi longtemps que Dieu veut... Nous te veillerons nous-mêmes, sans crainte, aussi longtemps qu'il le faudra. Dors sous la garde du bon chien mystérieux qui, plongé à tes pieds, participe au prodige... Et tout de même observons la. loi. Ne nous mettons pas en faute. Lavez-lui les mains, les pieds. Coiffez-la de la mitre virginale à bande violette... Étendez sur son visage le voile de laine, et — en suivant l'ordre des plis sacrés — préparez le linceul. Faites en tout comme si elle était morte, afin que l'Inspecteur, quand il viendra, soit conlent, et n'ait rien à dire.

Dellia, pleine d'angoisse. — Et alors?

Le Prêtre. — Alors, c'est Dieu qui décidera.

Dellia, montrant Geneviève. — Et si on l'ensevelit sans qu'elle soit morte?

Le Prêtre. — EUe n'en souffrira aucunement, et si elle doit reprendre connaissance, elle soulèvera la terre comme une couverture de toile. Obéissez.

(Depuis qu'il a commencé à faire ces recommandations, les femmes se sont empressées à les exécuter. On lave donc les mains et les pieds de la jeune fille. Puis on la coiffe de la mitre virginale d'oit pend, de chaque côté de son visage, le voile de laine blanche. Et elle est toujours inerte, endormie. On est allé chercher dans l'abaque la grande pièce de lin qui doit servir à l'envelopper et on V étend, dépliée dans toute sa grandeur, sur le sol. Alors, quatre femmes, dont les deux compagnes de Geneviève, la prennent doucement et la déposent tout de son long au milieu du drap. Et eUe est toujours inerte, endormie. Alors, en la pliant selon les rites, on rabat côté par côté, morceau par morceau, le vaste drap sur le corps. Et celHi-ci demeure toujours immobile, inanimé. Une fois qu'il est complètement habillé du linceul, on le

reprend sur le sol — il se tient tout d'une pièce — et on le reporte sur le Ut où on le dépose, avec respect. Tout le monde se tait, excepté Dellia qui se lamente et chancelle. Le prêtre surveille la scène et ses lèvres muettes ne cessent pourtant pas d'être agitées par le passage des prières.

Et quand tout cela est fini, les gens — on ne sait pourquoi — inactifs, les mains pendantes, sont envahis d'une émotion inconnue comme s'ils s'attendaient à ce que quelque chose arrivât, de plus surprenant encore. Et voilà que d'un coup de reins le grand chien jaune se dresse sur pattes et pousse un long hurlement. Et à la même minute, on voit se lever sur son séant, avec une impressionnante lenteur, Geneviève, entourée de lin. Tout le monde a tressailli, et les cris, prêts à sortir, restent pourtant dans les poitrines, dans les gorges étranglées de stupeur et d'émotion. Et puis, on se jette sur elle, on écarte le drap mortuaire que le boiteux et le bossu, d'un bras haut, tiennent de chaque côté tendu pardessus sa tête, de sorte qu'on la revoit, droite et pâle, adossée au fond du linceul qui lui fait un dais de froide blancheur. Elle a les yeux grands ouverts et paraît égarée. Ses lèvres se descellent, et avec un accent de désolation inexprimable, elle s'écrie : « La terre ! Ah ! c'est la terre ! la terre humaine d'autrefois! »

Le Médecin. — Elle délire encore. Mais elle est sauvée ! Je vous le disais ! Et maintenant, l'inspecteur peut' venir ! (Il s'essuie le front.)

(Dans l'assistance, les cris de joie partent de toutes paris.) Oui, l'Inspecteur ! Ah ! J'attends sa tête ! Sauvée ! Vivante ! Elle remue ! (On la presse, on l'appelle :) Geneviève ! Amie ! Ma sœur ! Reconnais-nous. SouÉres-tu? Qu'est-ce qui t'a pris?

Dellia, qui la tient enlacée. — Mon enfant chérie î Quelle peur tu nous as faite ! Mais te voilà ! C'est fini ! Tu ne dors plus ! Tu ne dors plus !

Le Prêtre. — Dieu l'a réveillée.

Dellia. — Et maintenant, dis-moi : Comment te sens-

tu? Es-tu bien? Assez de lit ! Lève- toi ! Qu'on te voie debout !

Le Médecin, à Dellia. — C'est trop tôt. Laissez-ia. Ne la fatiguez pas.

Dellia. — Oui ! (A Geneviève. ) Mais parle-nous. Regarde ta marraine. Tu nous considères sans joie comme si nous étions des étrangers... des passants... Tu disais à l'instant : <; La terre ! la terre ! » Quoi, la terre? Qu'entendstu par là? (Tous les gens entourent Dellia, penchés comme elle vers le lit) Tu me comprends? Tu m'écoutes? (Elle fait signe que oui.) Alors, pourquoi ne me réponds-tu pas? (Elle pousse un profond, un immense soupir. ) Tu te sens faible?

Le Boucher. — Elle a faim, donc !

Le Cultivateur. — Et soif ! Doimez-iui du vin ! (Elle fait signe que non. )

Dellia. — Vraiment? Tu ne désires rien? (Même signe.) Elle est terrible ! Elle n'a jamais faim. Jamais elle ne veut manger.

Le Prêtre. — Mais elle veut parler. Voyez !

(Elle s'est, en effet, portée en avant comme si elle chercîmit quelqu'un dans la chambre.)

Geneviève. — Où est Meus?

Dellia. — Hein? Comment? Qui dis-tu?

Geneviève, — Le chien.

(Ëtonnement général.)

Dellia. — Ah ! le chien? Il est là !

(A peine nommé, celui-ci est venu, d'un bond, placer sa {lie sous la main de Geneviève qui reste posée dsssus. Et il lèche un bord du linceul.)

Geneviève, le caressant. — Oui, Meus. A présent, c'est moi ta maîtresse. Tu ne me quitteras plus. (Le chien s'est recouché à ses pieds.)

Dellia. — Qu'est-ce que c'est que ce cliien?

Geneviève. — C'est Meus, le vieux chien aveugle de l'aveugle Agaso, mon vieil £imi de Nanterre, et qui m'y tenait compagnie dans le temps, quand je gaidais mon troupeau.

Dellia, — Comment est -il là?

Geneviève. — Agàso est mort. Se trouvant seul, il se réfugie près de moi.

Dellia. — Mais comment sais-tu qu'il était ici? '

Geneviève. — Par Agaso.

Dellia. — Tu nous dis qu'il est mort.

Geneviève. — Sans doute. Mais je l'ai vu mort. Et il m'a parlé.

Dellia. — Il t'a parlé mort? Où donc?

Geneviève. — Au ciel.

Dellia, pénétrée de stupeur religieuse. — Toi ! Geneviève. — Oui, moi-même. Au ciel... D'où je viens.

Dellia, qui ne peut se faire à cette idée. — Au ciel ! (A ce mot, à cette pensée, tout le mende frissonne et contemple Geneviève avec une admiration pleine de crainte.) Ainsi, pendant que tu dormais, que ton corps resté parmi nous gisait comme un vêtement vide?...

Geneviève. — ...c'est là-haut que mon àme... oui !

Dellia. — Au ciel ! Tu étais au ciel ! Au vrai ciel?

Geneviève. — J'y étais.

Dellia. — Oh! mais, dis-nous vite alors? Comment est-ce? Raconte-nous! Avant que ça ne s'en aille, disnous tout de suite le ciel !

Geneviève, fermant les yeux. ^— Ah ! si je pouvais !

Dellia. — Pourquoi ne peux-tu pas? C'est donc si difficile? Puisque tu y es allée... dis ce qu'on y voit ! Qu'astu vu?

Geneviève, d'une votx basse, égale et lointaine. — C'est impossible à dire.

Dellia. — Tu te le rappelles?

Geneviève, ouvrant les bras, et puis se cachant le visage de ses deux mains. — Ah ! Seigneur ! Oses-tu le demander? Le ciel ne s'oublie pas.

Dellia, pressante. — Alors? Ne dis pas tout, si tu veux, pour commencer. Mais dis-nous un peu. Une phrase, un mot... qui nous laisse entrevoir... Donne-nous une idée. Fais cela pour nous. Je t'en prie. Essaye.

Première jeune Fille. — Nous te supplions !

Deuxième jeune Fille. — Oui. Ne garde pas le ciel pour toi toute seule.

Geneviève, plaintive. — Oh ! ma marraine ! mes sœurs 1 vous tous, mes amis ! que vous me rendez malheureuse ! Je voudrais vous contenter... Je ne le peux pas, comprenez-vous? Pardonnez-le-moi.

Dellia. — Non. Nous ne le comprenons pas. Pourquoi ne peux-tu pas? Qui t'en empêche?

Geneviève, brusquement. — Dieu.

Dellia. — Dieu? Dieu t'a défendu de parler? Tu l'as vu?

Geneviève. — Pauvre marraine ! Tu es folle !

Le Prêtre, à Dellia. — Est-ce qu'on voit Dieu? Réfléchissez.

Geneviève. — Même au ciel... combien de ceux qui l'habitent depuis des siècles et des siècles ne L'ont encore jamais vu, ni neLe verront peut-être jamais! Les anges et les saints seulement Le voient toujours... les autres élus, — et pas tous — quelquefois, de loin en loin, l'espace d'un éclair entre deux éternités... Non, je n'ai pas vu Dieu pendant qu'il me voyait.

Dellia. — Qui t'a défendu alors de parler?

Geneviève. — Celui qui me dirige, mon ange. Dellia. — Il t'accompagnait?

Geneviève. — Nous ne nous quittons pas. En cet instant,, il est là, près de moi. (Elle étend la main.) Je peux toucher les fortes plumes arrondies qui font de son aile une épaule, et m'appuyer dessus. (Elle s'arrête, comme si elle écoutait l'ange. ) Et même, attendez ! Voici qu'il a pitié de vous ! de moi ! de vos saintes curiosités ! et qu'il me permet, tout à coup, de rompre le silence auquel il m'obligeait.

Dellia. — Comment l'entends-tu? Nous n'entendons rien, nous.

Geneviève. — Il s'exprime avec ses yeux. Il a la voix dans le regard. Écoutez-moi donc.

Dellia, ardente, — Écoutons !

(Ils se rapprochent tous encore.)

Geneviève. — Mon Dieu ! Qu'est-ce que j'entreprends? Par où commencer? Mon ange, aide -moi! car sans toi je ne pourrai pas.

Voix notjbreuses. — Mais si ! Mais si ! Tu le pourras ! Va! Va!

Geneviève. — J'ai d'abord été ravie dans un tourbillon de rapidité, de fraîcheur, d'harmonie, de parfums.,. J'étais emportée et je m'emportais. Les deux se confondaient en moi. J'étais la feuille et le vent. Je fendais des mondes, et je volais vers un but, pressenti, qui m'arrachait vers lui, qui m'aspirait... Je ne pensais pas, et pourtant, je savais. Je n'avais pas peur. J'étais la TranquilHté. Je connaissais où j'allais, que c'était au ciel, pas ailleurs. Et j'y fus soudain, sans être étonnée. Je ne m'arrêtai pas en y arrivant. Je continuais malgré moi ma course vertigineuse et cependant réglée qui me roulait dans la joie... Mais elle différait de celle du premier trajet. Dans celuilà, je n'avais rien vu. Je n'étais qu'un atome englouti par l'espace... A présent, je voyais. Je me rendais compte. Le

ciel était partout. Ça n'était plus que lui, tout en haut, tout autour, tout au loin, tout en bas... Il y régnait une lumière indéfinissable, éblouissante de pureté, une liunière qui vous lavait, vous essuyait, vous caressait et vous désaltérait... et répandue également jusqu'aux confins des horizons... qui n'en étaient pas, qui ne finissaient pas, ne bornaient pas, mais se déroulaient et se reculaient, toujours plus profonds, plus nouveaux, quand je tâchais, par l'œil ou la pensée, de forcer leurs Umites... Et cette clarté semblait tissée à la fois de celles du jour et de la nuit, mêlées et réconciliées... Les deux bleus, de l'un et de l'autre, étaient fondus et mélangés en une transparence d'aurore et de couchant. On y voyait en même temps, sans qu'elle en fût détruite, éclater le soleil et homlîonner les astres. La lune était comme un cirque où seraient invités, smr un sable d'argent, les mart5rrs des Arènes; et bien plus grosses qu'ici-bas, les étoiles flambaient ainsi que d'énormes feux soufflés par des sarbacanes. EUes ne m'offraient plus, comme aux heures où je les questionnais, tête renversée, du côté de la terre, une multitude inconcevable... une dispersion prodigieuse de flambeaux... devant lesquels je m'embrouillais, opprimée, anéantie... Maintenant, je n'étais touchée que par la grandeur et l'harmonie de leur ordonnance, l'esprit de leur rayonnement. De la plus petite, immense déjà... jusqu'à celles qui débordaient aux parois de la voûte, les constellations avançaient leur figure, expressive et parlante, et chacune s'imposait... se déchifErait du premier coup, aussi hsible qu'une vérité, qu'im Commandement de Dieu. Sans que rien ne fût modifié dans leur éternelle disposition et qu'elles n'eussent changé ni de forme ni de place... eUes étaient pourtant devenues faciles. Plus de confusion dans l'entassement de leurs mondes ! Plus le moindre embarras dans l'étroitesse de ma sohtude ! Je les voyais toutes, ces étoiles, comme une par une... J'aurais pu les compter... Mes regards et mon intelligence atteignaient enfin leurs désirs. Plus d'obstacle ! Plus de rideau ! Plus de secrets ! Plus de refus ! Plus d'ombre ! Plus de trouble !

Un allégement ! Une découverte ! Un transport ! Une exaltation ! Bien être en Jésus ! ...La Certitude. J'étais libérée de tout lien, de toute entrave, du sol et des hommes ! Évadée de mon corps je possédais librement l'infini.. , Ah ! que j'étais heureuse ! Et j'allais, planant !... Immobile ou enlevée je m'élançais toujours! Ma vue pénétrait la distance ; mon esprit embrïissait le nombre. Tout s'ouvrait. Je comprenais que j'étais par faVeur introduite et poussée, pendant l'éternité d'une minute, dans le royaume des Élus.

Dellia. — Est-ce que tu les voyais?

Geneviève. — Les Élus? Oui... eux, je les voyais,

Dellia. — Quelle forme ont-ils?

Geneviève. ■ — Je n'en sais rien.

Dellia. — Tu les as vus, pourtant?

Geneviève. — Sans les discerner. Je les reconnaissais. J'étais sûre que c'était eux. Mais je ne pourrais pas vous dire comment ils sont faits. J'admirais leurs troupes remuées d'une limpide ivresse et dont les énormes mouvements ne rompaient pas le calme et la béatitude; je voyais leurs cortèges et leurs étapes, leurs pas errants, leurs douces petites promenades... et puis, leurs soudains départs pour des points ignorés, pour de prodigieux sommets... et puis leurs lents retours chargés de souvenirs, leurs suaves fatigues, leurs cénacles en rond et leurs repos agenouillés... C'était seulement des âmes que je voyais. Sans doute elles m'étaient rendues perceptibles... mais les âmes ne sont point des corps, je ne peux donc vous les décrire. Jmaginez, par milliers et milliers, sans interruption, des passages... rapides et surprenants... d'on ne savait quoi.,, des oiseaux? des pierres? des flèches? des nuées? Mystère ! ...et des sifflements de vols, des croisements vertigineux... qui ne me laissaient le temps de les sentir qu'après qu'ils avaient disparu... Et cependant, du fond de ce sublime va-et-vient, des images, çà et là, se détachaient et me frappaient comme si par moments Dieu

consentait à m'indiquer le sens de ses écrasantes merveilles !... Et il me les traduisait avec un éclat où resplendissait sa bonté. Parfois, dans leur course maîtrisée, ces âmes nébuleuses me laissaient voir exprès... en glissant près de moi, un œil ouvert et rayonnant d'ivresse, qui me fixait entre deux ailes de colombe... Ou bien c'était des mains... Ah ! ces mains !

Dellia. — Des mains?

Geneviève. — Oui... Des mains d'hommes, de femmes, d'enfants... des mains éthérées qui passaient, qui coulaient... qui tournaient comme une épave au fil de l'eau... des mains jointes dans tous les gestes de la prière, calmes ou suppHantes, serrées ou relâchées, tendues ou à l'abandon, toutes ayant imploré, toutes ayant obtenu... des mains grandes ouvertes comme si elles répandaient des bienfaits, des aumônes, ou alors fermées parce qu'elles tenaient avec soin quelque chose.

Dellia. — Quoi donc? Que tenaient-elles?

Geneviève. — Les unes... un morceau de pain sec... les autres un verre d'eau, celles-ci un linge blanc, im fagot de bois mort, un fruit mûr, trois épis de blé, ou bien un cierge, une croix... des parfums qui fumaient sans jamais se dissiper... une bourse dont l'or en s'échappant rutilait comme une comète... Et je voyais aussi s'élever jusqu'à moi, pareilles à des jets de feu, toutes les oraisons et les demandes des hommes. . . et descendre en même temps la pluie des grâces qui leur répondaient... J'assistais au voyage, incessant et régulier, des anges porteurs d'âmes qui, tour à tour, les apportent sur terre aux lèvres avides des nouveau-nés et les remportent de la bouche béante des morts pour les jeter en tas sur les marches du ciel... Je voyais distinctement se nouer et se tendre, de ce monde-ci à l'autre, la chaîne immense des Pouvoirs dont le premier anneau remonte et se suspend, dans les gouffres de l'altitude, au cœur même du Seigneur et dont le dernier anneau se trouve ici-bas rivé dans la droite de chaque

i6o LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE

ange gardien... Je comprenais ainsi que j'étais bien réellement au séjour des Élus.

Dellia. — Et le Purgatoire?

Le Prêtre. — Et l'Enfer?

Dellia. — Les as-tu vus?

Geneviève. — Non. Mais j'ai vu pire qu'eux.

Dellia. — Pire que l'Enfer?

Le Prêtre. — Cela ne se peut pas.

Geneviève. — Ou du moins, aussi terrible.

Dellia. — Qu'est-ce que c'était donc?

Geneviève. — C'était nous. Les profondeurs, qui s'étendaient tout en bas sous mes pieds, se sont trouées brusquement, et par ces déchirures j'ai vu... j'ai reconnu la Terre... la pauvre et affreuse terre !

Dellia. — Pourquoi pauvre? pourquoi affreuse?

* Le Boiteux, à Dellia. — Parce qu'on y souffre !

Le Prêtre. — Sans doute. Il le faut ! C'est la Terre

Dellia. — Mais on y a aussi des joies.

Le Boiteux. — Si peu ! >

Delll-^, à Geneviève. — Enfin, dis en quoi c'était effrayant?

Geneviève, avec une expression d'épouvante accablée. — Je ne peux pas ! Personne ne pourrait ! Si vous saviez ! Si l'on savait ce que je sais !

Dellia. — Apprends-nous-le.

Geneviève. — Je ne peux pas. C'est tellement abominable que le fait même de l'avoir vu ne permet pas de l'exprimer. C'est un spectacle d'horre,ur, qui, entré en moi, ne pourra jamais en sortir... Quand j'y pense, il me semble que mes os fondent et que mon sang se pétrifie. Mon cœur devient comme du bois qui brûle et les mots gèlent sur ma langue. Aussi, je vous en prie... n'essayez

LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE i6i

pas... ne me tourmentez plus. Laissez-moi frémir... et gémir... dans la prison de mon silence où tout me paralyse...

Dellia. — Tu pleures?

La vieille Voisine. — Elle pleure, à présent !

Première jeune Fille, à Geneviève. — Ne pleure pas, Geneviève.

Deuxième jeune Fille, idem. — Sèche tes yeux.

Dellia. — Oui, mon enfant ! Tu nous désoles ! Tu as fait un mauvcds rêve, voilà tout !

Geneviève. — Ça n'était pas un rêve. J'ai vu la vérité.

Première jeune Fille. — Elle pleure plus fort.

Dellia, à Geneviève qu'elle presse dans ses bras. — Calme-toi. Nous t'en conjurons. Ne dis rien si tu veux. Mais cesse de pleurer ! Pour l'amour de Dieu ! Nous ne pouvons pas te voir secouée ainsi. Ton visage est une fontaine. Tes voiles sont trempés... Regarde... Tes larmes coulent partout... elles percent tes vêtements.»

Le Boiteux. — On les entend tomber par terre.

L'Homme aux bras croisés. — EUes font déjà tme mare.

Dellia. — Retiens-les, mon enfant chérie. Tu t'épuises. Ta léthargie va te reprendre.

Geneviève. — Oh! non! Ce que j'ai vu ne se voit qu'une fois !

Dellia. — Écoute. Je ne voudrais pas t 'obséder. Mais pourtant, moi, je suis sûre que si tu te décidais à nous révéler...

Geneviève, se tordant les bras. — Ah ! encore !

Dellia. — ... tu serais soulagée. Tu respirerais.

Geneviève. — J'étouffe. Vous me tuez !

Le Médecin, à Dellia. — N'insistez pas.

i6j la belle histoire DE GENEVIÈVE

Le Prêtre, à Dellia. — Laissez-lui son secret.

Le Boucher, grognon. — C'est ennuyeux tout de même d'avoir tant fait que d'être intrigué par quelqu'un qui re\àent du ciel — ça n'est pas courant ! — et puis de ne rien savoir, d'être réduit à se contenter de mots vagues qui suffisent pour donner de l'inquiétude sans qu'on soit vraiment fixé... C'est trop ou pas assez.

Voix diverses. — Il a raison ! Ça trouble ! On est curieux.

Le Boucher. — Sois gentille pour nous, Geneviève ! Allons? Fais-toi violence, et cause un peu.

Geneviève. — Quel tourment !

Le Boucher. — Eh bien ! alors, ne raconte rien. Réponds seulement. C'est nous qui allons parler et t'interroger. Tu diras oui, ou non. Cela, tu le peux? C'est facile?

Geneviève. — Cette cruauté! Seigneur! Pourquoi m'avez- vous montré ces terribles choses?

Le Boiteux. — Pour que tu les dises, tiens ! C'est clair. Autrement, à quoi bon?

Le Boucher. — Mais oui. Je commence. De terribles choses... Est-ce si malin à deviner? Il n'y en a pas tant !

Geneviève. — Malheureux ! EUes sont innombrables, vous m'entendez! Innombrables... innombrables!

Le Boucher, sceptique. — En fait de grandes calamités, on ne connaît que la guerre, la peste, et la famine. Trois. Et puis c'est tout. Est-ce ça que tu as vu? Réponds?

Geneviève, vaincue. — Eh bien ! oui. C'est cela.

Le Boucher. — Enfin! A la bonne heure! Ainsi, tu as vu la guerre? Ici-bas?

Geneviève. — Oui.

Le Boiteux. — Et la peste?

Geneviève. — Aussi.

Un Cultivateur. — Avec la famine?

Geneviève. — Aussi.

L'Homme aux bras croisés. — Comment ça se traduisait-il? Paj des morts, des morts?...

Geneviève. — Des champs entiers ! des pays... des empires... des mers... des immensités de morts !

L'Homme aux bras croisés. — Et des morts de ça? de la guerre ? de la peste et de la famine?

Geneviève. — Et de bien d'autres choses !

Le Bouches. — De quoi donc?

Geneviève. — De toutes les souffrances, de toutes les douleurs, de tous les maux les plus hideux !

Le Boucher. — En dehors de ceux que j'ai dits? J'ai beau chercher...

Geneviève. — Et la torture? Et les supphces?Et les plaies inouïes? Et la foudre? Et le froid? Et le chagrin? Et le feu? L'incendie ! Les inondations ! Les naufrages ! Les tremblements de terre !

Dellia. — Jésus ! Vierge Marie ! Tu n'as pas vu tous ces fléaux?

Geneviève. — ■ Je les ai vus. Je vous le dis. Je les ai vus de ces yeux-là, qui ne peuvent plus se retenir à présent de couler. Comprenez-vous pourquoi je pleure? C'est d'avoir été plongée dans cet océan de larmes ! J'ai vu des fleuves de sang jaimâtre qui marchaient tranquilles, pesants, à travers la campagne ravagée où ne restait plus rien, plus une maison, plus un habitant, plus un animal, plus un arbre ni un toit... J'ai vu d'immenses lacs, d'un sang épais et noir, que l'on eût dits en plomb, qu'aucun soufiie ne ridait, à la surface desquels montaient et crevaient seulement par milliers des bulles, qu^ étaient les hoquets et les derniers soupirs des noyés dsôis leurs profondeurs. Et j'ai vu des étendues de sang bi' ti

i64 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE

plus grandes, sans fin, dont les flots tourmentés alors comme ceux de la mer faisaient des vagues, se brisaient avec fracas et lançaient de l'écume au front des étoiles, mais des vagues rouges, de l'écume rouge... Et j'ai vu des villes, bâties depuis plus de mille ans, qui tombaient, tout d'un coup, comme ces tas de pierres équilibrés par un enfant, qu'on abat du bout du pied... et d'autres qui brûlaient de côté, en long, dans le vent, aussi légères que de la paille ou des chevelures... et d'autres raclées au ras comme la sueur sur la peau avec la strigile et dont pas un vestige ne demeurait sur le sol... que la tache livide de leur emplacement !... J'ai vu des forêts couchées, aplaties comme un linge, des montagnes qui n'étaient faites que des ruines d'im jour, et des gouffres creusés en une nuit que les cadavres versés par torrents ne parvenaient pas à remplir !

Voix nombreuses. — Ah 1 ah ! ah !

Geneviève. — J'ai vu des fuites éperdues de foules, des multitudes balayées par l'épouvante, plus nombreuses que les fourmis...

Dellia. — Des foules qui se sauvaient? qui couraient dans tous les sens? les bras levés?

Geneviève. — Non!... qui ne couraient plus! qui n'avaient plus la force de marcher, de lever les bras... qui s'affaissaient sur les os mis à nu de leurs genoux et se mêlaient aussitôt à la terre où d'autres, foules venaient les piétiner, les tasser... et crouler à leur tour.

Voix. — Mon Dieu ! mon Dieu !

Le Boucher. — C'est impossible ! Allons? Tu n'as pas vu tout ça? Tu le crois ! Tu te l'imagines?

-Geneviève. — Je l'ai vu ! Sur votre âme à tous, sur la mienne, je le jure ! J'ai vu cela ! J'ai vu des combats insensés, atroces, gigantesques... des ruées d'hommes et de peuples entiers se mordant, se frappant, se perçant de coups, s'étouffant, se broyant, s'égorgeant dans des rages de bêtes fauves, se reprenant toujours, ne se lâchant

jamais, s'exterminant jusque dans l'agonie... J'ai vu des cités qui avaient des tours, des palais, des temples, des capitoles, fondre et s'évaporer comme une goutte d'eau... et des empires mis à sac, supprimés... le temps que je respirais I

Voix nombreuses. — Ah ! Seigneur ! Quelle colère ! Qu'est-ce que ça veut dire?

Geneviève. — ... J'ai vu des vieillards, des femmes, des jeunes filles qu'on traînait par la bride, en esclavage, dans les chemins de l'exil aux cailloux tranchants qui fendent les talons comme un couteau les fruits...

Voix. — Saints du ciel ! Bonté divine ! Ça n'est donc pas fini?

Geneviève. — ... J'ai vu des mères qui emportaient précieusement sous la pluie leur petit enfant nu, mort, sans tête... ou les mains coupées...

Voix. — Oh ! — Hou ! Tais-toi ! — Pas cela !

Geneviève. — Je l'ai vu ! C'était ainsi. J'ai vu, par centaines de mille, des jeimes gens qui criaient : « Je meurs ! Je meurs ! » en plein soleil, ou en s'enfonçant dans la boue qu'ils étaient forcés d'avaler...

Voix. — Dieu du Calvaire ! Par centaines de mille !

Geneviève. — Bien plus encore! Et j'ai vu, sous toutes les formes, les plus terribles, les plus inconnues... jaillir, bouillonner, tomber, se multipHer le feu ! Le feu des feux ! Celui du ciel, dérobé par le genre humain et appliqué par lui contre lui-même ! Le feu régnait ! C'était le tyran. Des tubes de fer, de la grandem: et de la grosseur des colonnes Trajanes, l'envoyaient à des distances fabuleuses où n'atteignent pas le regard et la voix,., pas même la pensée ! Enfermé dans des urnes de métal qui se brisaient dans l'air ou en heurtant le sol, il cassait tout et brûlait tout sur son passage ! Rien ne lui résistait. Rien ne pouvait l'éteindre. L'eau le rallumait. Quand il ne tuait pas l'homme, il l'abîmait, le rongeait, et lui infligeait

i66 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE

les blessures les plus horribles... et il n'y avait pas de remparts, pas de rocs, pas de boucliers ni d'armures, pas de cavernes ni de souterrains capables de l'arrêter, ou permettant qu'on y échappe !...

Une Femme. — Épouvantable !

Geneviève. — Et tout cela s'accomplissait dans un bruit d'airain tellement fort et si cruel, qu'il surpassait tous les fracas I Le tonnerre, à côté, fait l'effet d'un soupir. Ce bruit féroce allait, au delà de mes oreilles rompues, écraser mon esprit. Je ne m'entendais plus penser. J'étais comme le clou qu'assomme le marteau.

Une Vieille, se bouchant les oreilles. — Ah ! Tu me fais du mal !

Geneviève. — Et je voyais, en même temps, se commettre et se répéter tous les crimes, tous les genres de meurtres et d'abominations, tous les plus ignobles forfaits... Je découvrais la haine et le vice, et tous les péchés de la terre... Impuissante, sourde et muette, je dévorais ce spectacle hideux, l'âme abattue, salie, terrifiée, en n'étant plus qu'un cri d'horreur... qui ne pouvait pas sortir. Et puis,... Dieu prit pitié de moi... et me renvoya. Mais je me rappelle !

Le Boucher. — Oublie ! Oublie !

Dellia. — La vie est là.

Geneviève. — Mais quelle vie ! Celle que j'ai vue? que l'on m'a montrée à l'avance? Comment vivre tranquille à présent que je sais tout ce qui nous attend?

Le Boiteux. — Pas nous ! Nos descendants. Nos arrière petits-fils.

L'Homme aux bras croisés. — Ils s'arrangeront !

Le Boucher. — Tu l'as dit. C'était loin, très loin, dans l'avenir, que Dieu t'a fait plonger !

Geneviève. — C'était tout près aussi. Ayant plus tard, i'ai vu demain.

Le Boucher. — OuL Mais ailleurs?

Geneviève. — Ici.

Le Cultivateur. — Chez nous? En Gaule?

Geneviève. — En Gaule. « A Lutèce. » Chez toi, chez moi. J'ai vu notre ville courbée sous la rafale des Barbares.

Le Cultivateur. — De notre vivant?

Geneviève. — Mais oui. Je vous ai tous vus, en personne, criant, gesticulant, traînant vos enfants et cachant vos biens, implorant le ciel, pleiurant, embrassant la terre et vous déchirant la poitrine...

Voix. — Assez ! Assez ! Arrête-toi !

Geneviève, — Trop tard ! Vous l'avez voulu. J'ai \*u vos peurs, votre courage, vos lâchetés (Rumeurs,), vos sacrifices, vos désespoirs et votre résistance...

Le Boiteux. — Es-tu bien sûre que c'était nous?

Geneviève. — J'en suis sûre !

Voix. — Comment ! Encore nous ! Toujours nous ! Pourquoi nous? — Après tant d'invasions ! — Tant de malheurs 1 — Nous avons déjà payé ! — Impossible ! — Fohe !

Geneviève. — M'avez-vous demandé...? Je dis ce que j'ai vu. Et aussi, écoutez cela : Une Lutèce immense... plus étendue que Rome et qu'ime province... et sur laquelle des aigles de fer... grands comme des trirèmes... lançaient en volant l'éclair et la foudre !

Voix. — Oh !

La vieille Voisine. — Oui. Mais cela, c'était plus tard? Après nous, dans longtemps?

Geneviève. — C'est vrai.

La vieille Voisine, rassurée, — Ah !

Geneviève. — Mais je l'ai vu quand même, comme si c'était ce soir.

i68 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE

Le Boucher. — Peu importe ! C'est loin ! Le fond des âges... ça nous est égal... Nous n'y serons plus. A chacun son lot ! Mais pour aujourd'hui, pour demain, dis que tu t'es trompée^ que nous vivrons en paix?

Geneviève. — Vous n'aurez pas la paix ! Insensés ! J'ai vu pire encore!... J'ai vu ceux d'entre vous.., qui mouraient, et qui sont ici, dans cette chambre, en ce moment, et me regardent...

Voix. — Ah ! Lesquels? — Dis-le? — Oui ! — Non ! — Si ! — Nomme-les !

L'Homme aux bras croisés. — Oui. Qui est mort, hein? Est-ce moi? (Désignant le boiteux.) Plutôt lui? Parle? Allons?

Proreus, à Geneviève. — Non. Ne les nomme pas.

Geneviève. — ... et j'ai vu ceux qui réchappaient.

Voix. — Moi? — Moi? — Moi? — Moi? — Ah I réponds ! — Préviens-nous ! Rassure-nous !

Geneviève. — Je ne dirai plus rien.

Le Boucher, rude. — Tais-toi donc, en ce cas. Tu n'aurais pas dû nous troubler avec les fumées de tes songes.

Une Femme. — Mais oui. Nous étions heureux.

Geneviève. — Je ne voulais pas. Dieu m'en est témoin. Vous m'avez forcée, brisée... J'ai fini. Laissez-moi pleurer, sur moi, sur vous, sur tous les hommes...

Le Boiteux. — Pleure sur toi seule !

Dellia. — Mais non. Pourquoi pleurer?

Geneviève. — Parce qu'il le faut ! et que je le dois ! et qu'il y a de quoi sangloter pendant mOle et mille ans ! Aussi, les pleurs, c'est maintenant tout mon langage et ma pensée, mon seul travail et mon envie... Je ne respire plus qu'en les répandant... Ils sont ma nourriture et leur sel apaise ma soif... Enfin, je n'espère plus qu'en eux !

Le Boucher. — Ou'espères-tu?

Gene\^ève. — Vous sauver.

Le Boucher. — Par les larmes?

Geneviève. — Par elles. Détourner de vous tous ces maux !

Le Boucher, iroublé. — Oh ! Geneviève !

Geneviève. — ... ou du moins les atténuer... et, si Dieu ne le permet pas, obtenir alors, par mes pleurs, qu'il vous procure le courage et la foi pour les supporter.

Voix. — Vraiment? — Toi? — Tu veux cela? — Que tu es bonne ! — Oh ! notre amie !

Geneviève. — Je le veux.

Une Femme. — Mais hélas ! Tu ne le pourras pas !

Geneviève. — Pourquoi donc?

Le Boucher. — Puisque tu as vu ces terribles choses dans l'avenir, c'est qu'elles doivent arriver? Qu'elles sont inévitables?

Le Cultivateur. — Du moment que Dieu les a écrites?

Geneviève. — S'il a écrit, c'est quil peut effacer! (Murmures de doute et d'incrédulité. )

Le Prêtre, avec force, imposant silence. — Écoutez-la 1 Êcoutez-la ! Sa parole est de la lumière !

Geneviève. — ... Et puis, ce Dieu de justice, mais de sagesse aussi, de bonté, de raison... pourquoi m'aurait -il montré tous ces malheurs si c'était inutile, si rien ne pouvait les conjurer? Pourquoi m'eût-il fait cette grâce? Quel en est le sens,, le secret, le but mystérieux? J'ai cherché. J'ai trouvé : Je suis chargée de désarmer la colère divine. Voilà ma mission. Je vais tâcher de la rempUr ! Ainsi, ne m'empêchez plus de pleurer, de pleurer de douleur, de pitié, d'amour et d'espérance... en attendant l'aurore où ce sera de joie !

Voix douces. — C'est bien. — Nous te laissons.

(Les assistants commencent à s'en aller et la plupart, avant de sortir, disent un mot ou deux, soit en se parlant û eux-mêmes, soit en s' adressant à Geneviève.) .

Un Homme, à un autre. — Laissons-la ! Partons !

La vieille Voisine. — Pauvre femme î

Le Médecin. — Pauvre enfant I Elle n'en peut plus !

Un Vieillard. — Adieu. Repose-toi.

Une Femme. — Merci.

Première jeune Fille. — Sois bénie, ma sœnr, toi qui as vu l'au-delà !

Deuxième jeune Fille. — Toi qui le sais !

Une autre Femme. — Toi qui souffres tant !

Une autre. — Toi qui gémis pour nous l

Le Prêtre, à son tour, passant près d'elle. — Toi qui reviens des cieux !

Le Boiteux. — Toi qui nous sauveras, n'est-ce pas? Tu l'as promis?

Geneviève. — ... promis d'essayer! Allez! Et priez aussi, vous. Pleurez aussi !

Le Boiteux, près de la porte et se retournant. — Nous ne savons pas pleurer

Geneviève. — Apprenez. (Elle prête soudain l'oreille). Mais quel est ce bruit? Vous entendez? Cette troupe qui vient... qui s'avance vers la maison... (Tout le monde écoute. Au boucher.) Va voir, toi. (Le boucher sort en hâte.)

Dellia, à Geneviève. — Que crains-tu?

Geneviève. — Je ne crains rien. Ce n'est pas pour ici. (Montrant le boucher qui reparaît.) Tenez !

Le Boucher, assez ému. — Par Pavor, dieu de la Peur !

Ce sont des gens, figurez- vous, qui ont ramassé un homme, écrasé à l'instant par un char à bœufs, au coin de la via Placida. Il a été tué sur le coup. J'ai vu son visage,

Geneviève. — Et quel homme est-ce? Allons, dis-le 1

Le Boucher, sérieux. — C'est l'inspecteur des morts.

(Grand saisissement dans V assistance. )

Geneviève. — Oui. (Puis, se dépouillant du drap qui l'enveloppe.) Otez-moi vite mon linceul, et portez-le-lui. Vous en envelopperez son corps, pieusement, comme pour moi.

(Les deux jeunes filles ont achevé de débarrasser Geneviève du drap que le prêtre emporte aussitôt, suivi de tous ceux qui remplissaient la chambre. )

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