LE CORPS ENCHÂSSÉ
Les bras en croix, Geneviève est tout du long couchée sur la figure dans sa cellule de pierre. Elle prie à voix haute contre le carrelage.
Geneviève. — ...Seigneur, voilà dix ans que vous m'avez ravie aux Cieux et que vous m'avez permis de jeter un regard sur le séjour de vos Élus. Depuis ce moment, je m'ennuie. Je me meurs de vivre. C'est ailleurs, c'est en haut, chez Vous, qu'est l'existence. Ici, j'étouiïe et je suis littéralement enterrée. Déterrez-moi, mon Dieu ! Pensez à moi ! Puisque vous me manquez par-dessus tout, soyez assez indulgent, assez bon pour que moi, quoique si humble et si petite, je vous manque un peu, et rappelez votre enfant. Ramenez-moi dans votre cœur d'où vous m'avez tirée. Ayez pitié de mon impatience. Afin d'abréger mon supphce augmentez ma faiblesse... Abattez ce corps abhorré qui m'emprisonne et me retient, qui me sépare de vos bras. Je déteste ce corps. Je lui résiste et je le méprise, je le repousse et le maudis. Je tâche en vain
LA BELLE HKSTOIRE DE GENEVIEVE ijr.
de l'oublier, de m'en passer, de le réduire... il se cramponne, il ne me lâche pas. Plus je le prive, plus il devient lourd. Il est méchant. Je le traîne et il me fatigue. Il m'envahit quand je le chasse et me poursuit quand je le fuis. Je voudrais ne m'en servir que pour l'exterminer. Je voudrais ne l'employer qu'à me fournir les moyens de le perdre. Quand il me fait marcher, je regrette que ce ne soit pas pour le fouler aux pieds... Quand je le condamne à courir, je voudrais le faire tomber et qu'il se brisât... quand il m'oblige à dormir, je lui cède avec l'espoir qu'il ne se réveiQera pas... Quand il me demande à manger, je lui refuse en m'imaginant que je vais l'épuiser, que j'en aurai raison... Mais il est le plus fort. Famélique, abattu, débile et flageUé... il dure quand même, il a l'air immortel,.., et c'est mon âme qui, par instants, semble fléchir et près de succomber sous le poids de ce tyran auquel tout l'asservit. Puisque je vois bien décidément, Seigneur, qu'il n'y a que vous qui, me l'ayant donné, puissiez me l'ôter, ah ! reprenez-le, tout de suite ! Reprenez -le, je vous en prie ! Et toi, Proxime 1 mon ange !... en attendant que Dieu me délivre de mon fardeau, aide-moi à le porter ! Tu m'entends?
Proxime. — Je suis là. Je t entends. Je te vois. Mais que demandes-tu? Change de prière. Sois juste pour ton corps. Tu ne l'as pas compris. Du moment qu'il est le tien il ne peut pas avoir démérité. Pourquoi le mépriser, le rudoyer et le maudire? Pourquoi lui faire du mal quand il ne t'en a pas fait? Il n'est pas à toi, mais à Dieu... C'est Lui qui l'a formé... tu lui dois l'entretien, le respect et même im peu d'amour... tant qu'il se conduit en bon serviteur. On ne te l'a pas donné, mais prêté seulement; il faudra le rendre intact. Il n'est pas ton ennemi, mais ton ami fidèle, xm compagnon sacré !
Geneviève, impitoyable. — Il n'est pas mon ami !... puisqu'il me tient captive, et qu'il me retarde !
Proxime. — Il est ton ami, malgré toi ! Il te met en avance.
Geneviève. — Il me désobéit !
Proxime. — C'est qu'il a d'autres ordres.
Geneviève. — Quand je veux mourir, il ne le veut pas. Lui seul m'en empêche.
Proxime. — C'est que tu dois vivre.
Geneviève. — Ah 1 Ciel ! vivre encore?
Proxime. — Encore.
Geneviève. — Non, non ! Je mourrai bientôt ! Je le sais... Je le sens... Je ne vivrai pas beaucoup. Je n'en ai plus d'ailleurs la force en aurais-je l'envie... Si Dieu m'a déjà fait un corps tellement mince et fragile... il avait ses raisons. C'était pour m'avertir : « Ne te tourmente pas. Tu ne tiens qu'à un fil... qui sera rompu demain ! »
Proxime. — Mais tu vois bien que non, puisque le ûl
résiste.
Geneviève. — Il cassera. Regarde-le.
Proxime. — Il est plus sohde que tout, aussi solide que le cheveu où pend à ton cou ta médaille, depuis quinze ans, et que rien ne saurait briser. Ta faiblesse était indiquée; eue exprime un symbole et prouve la vigueur qu'elle a l'air de démentir. Tu vivras.
Geneviève. — Quoi? Pas de mort?
Proxime. — Si, mais pas maintenant.
Geneviève. — Quand donc?
Proxime. — Plus tard. C'est la récompense. Il faut la gagner.
Geneviève. — Que dois-je faire alors pour l'obtenir, le plus tôt, le plus vite?
Proxime. — Laisser ton corps tranquille et vivre jusqu'au bout, dans l'acceptation, de bonne volonté.
Geneviève, soupirant. — Jusqu'au bout... est-ce longtemps?
Proxime. — Rien n'est long sur la terre.
Geneviève. — Oui, mais tout le paraît ! Tu me fais peur, mon Ange. Combien de temps vivrai-je? Ah ! si ça n'est pas un secret, dis-le-moi. Dis-le-moi... tout bas.
Proxime, qui chuchote. — Tu vivras près de œnt ans.
Geneviève, saisie. — Cent ans? cent ans! Ohl ma pauvre âme, tu entends? Cent ans sur terre ! (Se frappant la poitrine.) Dans ce sac ! en cette compagnie !
Proxime. — Un corps n'est pas toujours un sac. Il peut être un tabernacle. Et puis, je ne t'ai pas dit cent ans. Près de cent ans.
Geneviève. — Moi qui rêvais de mourir* jeune ! en fleur encore ! dans la blancheur !
Proxime. — Tu mourras très âgée, mais sans être vieille. Ton esprit sera toujours frais...
Geneviève. — Dans un corps défraîchi.
PROXiiiE. — Ton corps lui-même, aux orages du temps, ne se flétrira pas. Il changera, mais sans se corrompre et se dégrader.
Geneviève, protestant. — Mais non ! Pourquoi cette exception? ce privilège dont il n'est pas digne? que Dieu l'en préserve ! Ah ! surtout ! Si je dois être encombrée de jours, atteindre au terme extrême de la vie... pas de traitement de faveur ! Qu'il me soit au contraire accordé, par grâce, de vieillir comme tout le monde, plus durement que tout le monde ! Je veux être courbée, ridée, perdre mes dents, compter mes os et découvrir toutes mes veines... Je veux que mes cheveux blanchissent.
Proxime. — Ils te feront un grand manteau de neige I
Geneviève. — ...que ma vue se trouble, et s'éteigne.
Proxime. — Tu verras clair, jusqu'au fond des âmes.
Genevièxt?. — Je veux que ma voix se casse.
Proxime. — Elle ordonnem, et rassurera.
Geneviève. — ...Je veux frissonner, grelotter sous les glaces du temps,
Proxime. — Tu demeureras lumineuse et brûlante comme une flamme !
Geneviève. — Je veux que ma main tremble, desséchée, en serrant un bâton.
Proxime. — Elle JSlera toujours la laine et distribuera le pain. Elle lavera toujours les pieds du pauvre et caressera l'agneau blessé. Droite comme un sceptre, elle bénira. Douce comme un baume, elle guérira. Dépliant la toile ouvrant le missel, roulant un parchemin... pieuse et ménagère, active, humble, forte, et savante, elle tiendra ferme les clefs, elle portera un cierge et brandira une épée.
Geneviève, étonnée. — Une épée?
Proxime. — Nonagénaire elle écrira lisiblement sur le livre des rois.
Geneviève, stupéfaite. — Des rois? Lesquels? Que veux-tu dire? Je n'en connais pas.
Proxime. — Ils voudront te connaître.
Geneviève. — Moi? Geneviève? Et je leur parlerai?
Proxime, — Souvent.
Geneviève. — Pourquoi?
Proxime. — Pour qu'ils t'écoutent. Ne m'interroge plus. Attends de savoir avant de juger ; et dès à présent, ménage ton corps. Nourris-le. Soutiens-le pour qu'il te soutienne. Tu vas avoir besoin de lui...
Geneviève. — Dans les prières où je l'incline?
Proxime. — Dans les combats où tu dois le lancer! Dans la fatigue, dans les veilles, dans ta cellule et dans les assemblées, sur les remparts, dans les bateaux, sous le toit de chaume et dans les palais, à l'égHse, au marché, sur les champs de bataille... partout, le jour, la nuit, et pendant des années, il va falloir qu'il donne 1 II aura beau-
coup à faire. Ainsi, traite-le mieux et ne crains pas de le considérer, car ce corps dont tu médis, que tu tiens pour abject, il sera honoré, glorifié...
Geneviève. — Lui? Quelle horreur ! Et quand cela? De mon vivgut?
Proxime. — De ton vivant, après ta mort, toujours !
Geneviève. — Oh! Mais comment? Pourquoi? Honoré... Mais par qui?
Proxime. — Par tous les hommes de bien, d'espérance et de foi.
Geneviève, accablée. — C'est quelque chose... d'incroyable. Cet opprobre ! Cehmon ! Et, Dieu le permettra?
Proxime. — Il le voudra. Il l'a voulu. C'est fait. Apprends-le donc et ne résiste plus. Tu n'empêcheras rien. Après que ce corps invincible et resté virginal, arrivé tout au bout de sa longue carrière, t'aura loyalement servie, et qu'ayant prodigué l'amnône et le miracle, épuisé de vertu, aimé, béni de tous, vénéré, populaire, il atteindra la porte du repos... à peine touché de la mort il échappera, par prodige, à sa putréfaction. Tout de suite il exhalera le parfum du lis et répandra une huile sainte. Au Ueu des vers, on verra, sur les deux roses de ses joues, se masser les abeilles.
Geneviève. — Quoi? Je ne pourrirai pas? ainsi que mori père et ma mère? ou que les plus grands du monde?
Proxime, poursuivant. — ...11 sera aussitôt, tiède encore, entouré de bandelettes de lin, de toile d'or et d'argent.
Geneviève. — De la toile d'or ! Pour ça !
Proxime. — Dans une fiole lacrymatoire on recueillera les dernières larmes pendues à la pointe de tes cOs — les dernières larmes de ta vie — car morte tu continueras certains jours de pleurer.
Geneviève. — Tant mieux ! J'en suis bien heureuse.
ijS LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE
Proxime. — Un baudrier de vélin croisé sur ta poitrine attestera : Hic jacet humanum corpus Genovefce.
Geneviève. — Humanum! humanum!... Alors, pourquoi ces vains honneurs?
Proxime. — ...Une fois couché dans le cercueil, ton corps sera déposé dans l'église Saint-Pierre et Saint-Paul.
Geneviève. — A l'église? Dans une église! Oh! que bonheur ! Une église !
Proxime. — Tu vois?... Tu ne te défends plus.
Geneviève. — Mais qu'est-ce que c'est que cette église? Elle n'existe pas.
Proxime. — Elle existera. C'est toi qui la feras bâtir.
Geneviève, réfiéchip. — Ah? Et pourquoi m'y mettrat-on?
Proxime. — Sur ton propre désir.
Geneviève. — A moi?
Proxime. — A toi... d'être enterrée dans la- crypte, audessous du tombeau du roi.
Geneviève, confondue. — Encore? C'est comme l'église... Quel est ce roi? Où est-il?
Proxime. — Attends qu'il règne. Il régnera.
Geneviève. — Mais, pour être à cette place, à côté du roi... je ne serai pourtant pas reine?
Proxime. — Tu seras davantage.
Geneviève. — Arrête ! Ne va pas plus loin ! Tu m'épouvantes 1 Je ne veux pas savoir la suite.
Proxime. — Il faut que tu la saches. Tes obsèques seront célébrées par un peuple en aMction...
Geneviève. — Un peuple ! Moi !
Proxime. — Toi-même ! -enfant du peuple ! A la voûte
de ton sépulcre, une lampe, à perpétuité, brillera comme une prunelle et biulera comme un charbon.
Geneviève. — A perpétuité?...
Proxime. — L'oasis de ta sépulture attirera les pèlerins de tous les points perdus de l'univers, et les faveurs du Ciel y descendront en avalanche... Tu ne seras pas morte aux yeux de ceux qui passeront la mer et traverseront les déserts pour venir te supplier. La viUe que tu habitais, que tu auras illustrée, défendue, et sauvée...
Geneviève. — Sauvée? Sauvée de quoi?
• PROXiiiE. — Attends que tu la sauves... Cette viUe grandira, prospérera dans le cours des siècles sans fin, sous ta protection... Et chaque fois qu'elle sera en danger, tu continueras, défunte, immobile, inanimée, de veiller sur elle et delà préserver, conmie tu faisais vivante...
Geneviève. — Mon Dieu ! Mon Dieu !
Proxime. — Et cette ville deviendra, grâce à toi, la capitale du monde.
Geneviève. — Au-dessus de Rome?
Proxime. — A côté. Ton corps ne s'en tiendra pas là. On voudra de plus près l'approcher, le toucher, le prier.
Geneviève, suffoquée. — Oh ! Prier mon corps ! Y penses-tu? Mon corps !
Proxime. — Parce qu'il aura contenu ton âme. Six \'ingt ans après ton décès, on le remontera donc des ténèbres de la crypte à la clarté du vitrail pour l'exposer...
Geneviève., haletante. — Comment? A découvert?
Proxime, simplement. — Dans une châsse.
Geneviève. — » Une châsse? Mais alors? comme pour... je n'ose le dire... et je m'accuse d'y songer...
Proxime. — Dis-le, sans t'excuser. Comme pour des
reliques.
Geneviève. — Oh ! mon Dieu ! i<endez-moi sourde à
i8o LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE
l'instant ! Ne tolérez pas que j'entende des mots pareils ! même dits par l'ange !... des mots qui donnent le vertige et qui vont me faire pécher.
Proxime. — Je t'absous en les prononçant. Ne crains rien de l'orgueil. Ton humilité le domine. Cette châsse, où tu giseras, c'est un saint, un orfèvre, Éloi, évêque de Noyon, qui, penché tout exprès, la cisèlera, dans l'or et dans l'argent.
Geneviève, triste. — Le bois ne suffisait donc pas?
Proxime, sévère. — Prends garde! Le bois tout seul est pour le corps de Dieu.
Geneviève. — Ah ! c'est vrai. Pardonne-moi. Je veux dire l'humble bois blanc du peupher, du sapin... du bouleau...
Proxime. — Le bois y sera, mais sous l'or... et du bois dur, du cœur de chêne, épais, cerclé par des bandes de fer affirmant la force du caractère et la sagesse de l'esprit... Et sur ce bois, à même, avant l'or et l'argent, en souvenir de ton troupeau, Éloi mettra, l'ayant tannée sous un marteau d'ivoire, de la peau de mouton blanc.
GENEvfÈVE, attendrie. — Ah ! mes moutons ! Le temps de la pâture !... où tu me disais d'écouter les Voix !.., qu'il était doux! tu t'en souviens, mon ange? et que j'étais joyeuse ! Hélas ! ces beaux jours sont finis !
Proxime. — D'autres leur succéderont, plus utiles, plus grands. Mais suivons la châsse. Elle va... Ne la quittons pas. La voilà installée, au milieu de la nef. Les ma lades se traînant, viennent s'y laisser choir. On y apporte les paralytiques,. , L'infirme s'y précipite et le lépreux s'y frotte... Elle est, du matin au soir, assiégée par la douleur et caressée par la prière. Il y a en dessous d'elle un lit de cuir pour que les plus atteints, pendant un instant, puissent s'y prélasser, et ceux qui se couchent là se relèvent tout seuls, guéris, et s'en vont en courant... en criant ton nom...
LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE iSi
Geneviève. — ^ C'est Dieu ! C'est Dieu ! Ça n'est pas moi !
Proxime. — Ta châsse attire et retient. Comme un coffre précieux, elle reluit en permanence aux feux foUets des étemelles lampes, et les cierges tout autour, ceux de vingt livres et ceux d'im sol, lui font un buisson de lumière.
Geneviève. — Elle était mieux dans IvDmbre du caveau.
Proxime. — Elle est mouillée des pleurs qui ruissellent dessus, chaude des baisers qui la brûlent, bosselée par les fronts qui la heurtent. On l'use à force de la toucher, d'y promener ses mains. Les lèvres et les doigts... à la longue y font des trous...
Geneviè\'ï:. — Folie ! Folie ! Égarement !
Proxime. — Et cela n'est pas assez. Entraîné par son amour, ton corps, bientôt, ébranlera la châsse et la fera remuer sur ses bases comme s'il voulait s'en évader,
Geneviève. — Ah ! l'insensé ! Pour aller où?
Proxime. — Dehors. Dans les rues.
Geneviè\-e. — Par la ville?
Proxime. — Oui, plr la viUe, où certains jours de tempête, le peuple grondant le réclame ! Alors, puisque le peuple est trop nombreux pour entrer dans l'égUse... c'est la châsse qui sort !
Geneviève. — Vraiment? Ma châsse sortira?
Proxime. — Par la grande porte, à deux battants ouverte !... On la verra, du sombre chœur, lentement déboucher, et gagner, pas à pas, — en atteignant l'entrée, — la vue et l'étendue du ciel... et puis occuper le parvis, en descendre, inclinée dans le sens des cercueils, les marches ime par une, et s'avancer avec majesté entre les murailles hmnaines, entre les maisons assemblées, et rangées par derrière ainsi que d'autres fidèles...
Geneviève. — Ce sera bien lourd. Qui la portera?
iS2 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE
Proxime.- — Elle aura ses porteurs, de père en fils, sa confrérie de marchands, sa garde et ses valets.
Geneviève. — Les valets de mon corps !
Proxime. — On sera tête et pieds nus.
Geneviève. — Dès ce soir, tout à l'heure, je renonce aux sandales ! Et, où ira-t-il ainsi, mon corps ?
Proxime. — Sur les bords de la Seine.
Geneviève, intéressée. — Il suivra les quais?
Proxime. — ...Sous les arbres. Il passera les ponts, stationnera aux reposoirs, accostera des chapelles, fera le grand tour... et puis rentrera. Une colombe, toujours la même, planera au-dessus de lui.
Geneviève. — Celle de ma naissance?
Proxime. — Celle-là.
Geneviève. — Je me la rappelle.
Proxime. — Il reverra les toits, les créneaux, les tours, le vol des oiseaux et des grands nuages, il entendra tous les bruits de la vie qui font rêver les morts : celui des marteaux, des sifflets, des cloches... la roue des chars et des moulins et la mélopée des écluses.».
Geneviève. — Sortira-t-il souvent?
Proxime. — Très souvent.
Geneviève. — Combien de fois?
Proxime. — Des centaines.
^ Geneviève. — Tant que cela ! Mais les motifs de cette promenade? de tout ce dérangement?... Tu m'as dit que ce serait le peuple qui le voudrait? Pourquoi?
Proxime. — Pour mille raisons.
Geneviève. — Lesquelles?
Proxime. — Jamais les mêmes 1 Toujours les mêmes !... Dans la plus grande joie et surtout dans l'extrême péril, dans les embarras de la nature, dans toutes les difficultés
supérieures... après qu'on aura tout fait, tout tenté pour obtenir miséricorde, écarter la menace, et chasser le fléau,... quand on ne saura plus qui invoquer... c'est à ton corps enchâssé que l'on aura recours, et c'est alors qu'il sortira ! Il sortira pour la guerre et pour l'invasion. Pour la victoire et pour les traités. Pour la paix. Pour le recouvrement des provinces et la levée des sièges. Pour le salut du, royaume et pour la pitié des calamiteux... Pour la grande mortalité. Pour la peste, la lèpre, et le feu des Ardents, Pour les biens de la terre. Pour le blé ! Pour les fruits. Pour que le ciel soit fort serein. Pour le soleil. Pour la pluie et pour la sécheresse. Pour les inondations. Pour le bonheur des peuples et l'éclaircissement des rois ! Pour la délivrance des reines ; pour qu'elles aient des enfants mâles. Pour la santé des Dauphins. Pour les blessures des Princes. Poiu: maintenir la reUgion et pour éteindre l'hérésie. Pour les troubles civils. Pour les attentats. Pour les sacrilèges...
Geneviève, anéantie. — Assez ! Plus !
Proxime. — Poiu: tout cela, pour tout cela je te le dis, ta châsse portée sur épaules naviguera dans l'océan des foules, comme une barque d'or. On lui lancera de l'eau bénite... et sur elle on dirigera les parfums de l'encensoir.
Geneviève. — Pitié ! mon Dieu !
Proxime. — Les rois la suivront, à pied, leur couronne
à la main.
Geneviève. — Pitié ! mon Dieu !
Proxime. — Sur son passage, on lui rendra les honneurs militaires. /
Geneviève. — Pitié ! mon Dieu !
Proxime. — Elle aura, pour l'annoncer, les trompettes des cavaliers.
Geneviève. — Pitié ! mon Dieu !
Proxime. — Pour l'entourer, la tenture des drapeaux et la palissade des lauces...
iS4 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE
Geneviève. — Pitié ! Mon Dieu !
Proxime, — Les évêques tenant la crosse et les abbés mitres marcheront par derrière comme s'ils étaient la famille.
Geneviève. — Pitié ! mon Dieu !
Proxime. — Et le peuple chantera ! Les femmes baiseront le sol ! Et les enfants crieront, en t'appelant : « Madame ! » comme saint Denis, Monsieur...
Geneviève. — Pitié ! Pitié ! Pitié !
Proxime, inflexible, — Non, Geneviève !
Geneviève. — Je ne te reconnais plus, tu t'acharnes sur moi!
Proxime. — Je te rends justice, malgré toi. Ta châsse sera ainsi la splendeur des processions, le trône de ta mémoire, et comme la nef de Lutèce, et cela durera... aussi longtemps qu'il y aura des étoiles...
Geneviève. — Mais cette châsse... il faudra bien cependant... qu'un jour... au cours des âges... elle périsse, et disparaisse enfin?
Proxime. — Il n'en est pas question.
Geneviève. — Elle tombera en morceaux, comme toutes choses?
Proxime. — Sans doute, elle subira les vicissitudes du temps, des transports, des révolutions ; elle voyagera ; on la cachera, on la forcera... Les moindres fragments de tes os, tes phalanges, tes dents seront l'objet d'une onctueuse convoitise, et on les volera.
Geneviève. — Mon Dieu !
Proxime. — Ta châsse sera brûlée; on la rétabUra. Quand elle se gâtera, on en fera une autre,
Geneviève. — A quoi bon? Pourquoi?
Proxime. — On y incrustera des topazes, des nibis, des bouquets de diamants...
Geneviève. — Qu'on les vende !
Proxime. — Ils t'appartiennent. On n'en a pas le droit. Et chaque fois que l'on aura, de loin en loin, l'occasion de remettre, pour \m instant, ton visage à nu... les pontifes le baiseront.
Geneviève, — Cette poussière !
Proxime. — Et puis... comme il faut, en efîet, que s'accomplisse au tombeau la loi du Reverieris... ton corps, peu à peu, sous la lime des siècles, se râpera dans la châsse.
Geneviève. — Bénie soit cette lime!... Qu'elle me morde vite!
Proxime. — Dans quatorze cents ans, il ne restera plus de toi qu'un petit os de ton bras et les doigts de ta main droite.
Geneviève. — En tin ! Dieu soit loué !
Proxime. — Mais ces restes suf&ront à protéger la ville et le pays qu'aura patronnés ton amour... Et même quand ton corps ne sera plus qu'une couche de poudre, il continuera, du fond de la châsse vide, et au delà de la durée humaine, à remplir son ofB.ce !
Geneviève, résignée. — J'accepte tout. Ainsi soit-il ! Proxime. — Ne t'obstine donc plus à le massacrer.
Geneviève. — Je voulais le rabaisser, le remettre à sa place !
Proxime. — Au contraire, tu n'arrives qu'à le grandir, à le porter plus haut ! Tous ces soins que tu lui refuses dans sa vie deviennent des honneurs après. C'est toi même qui, par le mépris de son entretien et de ses ornements, lui fads sa châsse d'or ! A chaque meurtrissure, à chaque coup... correspond une agate et s'ajuste un saphir. Les larmes que tu lui arraches, ce sont des perles que tu lui rajoutes!
iS6 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE
Geneviève. — J'obéirai. Je tâcherai... Mais, je voudrais comprendre... et je ne comprends pas ! Pourquoi tous ces honneurs, à moi qui n'ai rien fait... rien... pour en approcher? Je t'en prie, mon ange chéri, dis-moi ce que j'ai fait pour cette gloire effrayante? Qu'ai-je fait?
Proxime, disparaissant. — Ce que tu feras.
Geneviève. — Ah! Jésus ! Mon Dieu... qu est-ce donc que cet avenir? ce terrible avenir dont on me récompense... ainsi que d'un passé? Rassurez-moi ! J'ai peur ! J'ai -peur !