LES HUNS! LES HUNS! VOILA LES HUNS
A Lutèce, en mai 451, le malin. Atmosphère de trouble et de révolution. Une foule fiévreuse, frissonnante, entassée dans une lourde angoisse et creusée de profonds remous, encombre une des places de la ville. Elle est, en presque totalité, composée d'hommes — de toutes classes, de tous métiers : gens libres, peuple, esclaves, affranchis, riches, bourgeois, marchands, ouvriers, mariniers, paysans. Au h<isard des fluctuations et des courants, elle forme des masses, des rassemblements, des petits tas, de simples groupes. Tour à tour, ainsi qu'un flot à jamais pareil sous l'intermittence du vent, elle grossit, stationne et puis s'écoule; elle s'irrite et s'apaise. Elle vocifère et gesticule, s'indigne ou se lamente, pousse des cris de terreur ou de vaine menace... plongée ensuite tout à coup dans des gouffres de silence. 0ns' interroge avec des regards anxieux. On discute, la face pourpre; ou très pâle, on se confie tout bas des choses à l'oreille... On hurle, on pleure, on s'embrasse; on se frappe la poitrine; on s'empoigne les cheveux de chaque côté de la tête en prenant
iSS LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE
le ciel à témoin. On allonge et on lève les bras le plus haut qu'on peut... et on les laisse retomber. Tout le monde parle à la fois et tout le monde écoute. Il y a des orateurs qui, d'tme marche de pierre, tiennent captivées cent personnes, muettes, la bouche ouverte; et d'autres qui, plus haut perchés, n'en possèdent que dix. Il y a les désemparés qui vont, viennent, tournent, piétinent, attendent on ne sait quoi... les terrifiés qui jettent seulement quelques lambeaux de mots en passant, d'une voix rauque, et qui disparaissent, la main accrochée à la poitrine comme pour y retenir leur cœur prêt à s'en échapper... et les gémissants, la bouche tirée en bas par les deux coins, qui ne savent que geindre en s' arrachant à chaque minute un gros soupir des talons... et les sombres solitaires qui réfléchissent à l'écart... et ceux qui courent, qui se démènent... ceux qui ragent, ceux qui bousculent les faibles, qui veulent fendre la cohue... et ceux qui s'assoient, chavirés, ceux qui se couchent..., ceux qui regardent, l'œil atone, la lèvre et l'âme pendantes... enfin c'est la perturbation, la confusion, le bouleversement d'un peuple emporté, chassé hors de lui par un de ces fléaux qui ravagent la terre et dénaturent les hommes...
Au début, il règne un grand tumulte, et puis, il cesse brusquement, par intervalles, pour reprendre ensuite de plus belle. Dans ces accalmies, les conversations particulières, les petits entretiens, éckUent, se succèdent.
Un Homme, de la classe moyenne, à un autre de même condition. — Ça va mal, hein?
Le Second. — Très mal.
Un Troisième, un marchand, les abordant. — Quoi de nouveau?
Le Second. — Des courriers sont arrivés.
Le Marchand. — Quand?
Le Second. — Hier au soir. Ils étaient deux, exténués. Il y en a un qui est mort une heure après.
Le Marchand. — Que rapportaient-ils?
Le Second, écartant les bras. — Ah ! voilà ! Rien n'a transpiré. Mais on a tenu un grand Conseil secret au Palais, cette nuit. Je le sais par quelqu'un... qui y était.
Le Marchand. — Qu'a-t-on décidé?
Le Second. — De ne pas attendre l'invasion... et d'abandonner la viUe.
Le Marchand. — C'est terrible !
Le Second. — Il le faut !
Le Premier. — Pourtant...
Le Second. — Il n'y a pas de pourtant... c'est le désarroi, la panique.
Le Premier. — Pas encore.
Le Second. — On y va. On y est. Plus de pouvoir ! Plus d'autorité ! »
Le Marchand. — La Curie?
Le Second. — En loques ! Les Curiales vont partir.
Le Prêcher. — Oh ! Pourquoi? C'est épouvantable !
Le Second. — Pour sauver leur tête d'abord — et ne pcis subir les réquisitions de l'envahisseur.
Le Marchand. — Eh bien ! Et les légions? les soldats?
Le Second. — Ah ! Les soldats î Les as-tu vus?
Le Marchand. — Non. Où sont-ils?
Le Second. — Très loin d'ici ! Au tonnerre de Jupiter ! Nous ne sommes plus gouvernés, ni défendus.
Le Marchand. — En effet ! Si la Curie et l'armée nous lâchent... surtout l'armée, qu'est-ce qu'il nous restera?
Le Premier, s' efforçant de réagir. — Le peuple. Tant que le peuple...
Le Second. — Il est abattu ! démoralisé ! et il n'a pas de chef.
Proreus. qui depuis.un instant s'est joint à eux. — Il en a un. ^
Le Second, à Pforeus. — Qui donc?
Proreus. — L evêque.
Le Second. — Oh!... (Haussement d'épaule.) Sois sérieux.
Proreus, avec force. — Oui, l'évêque ! Il restera, lui ; je le connais !
Le Second. — Moi aussi. Et qu'est-ce que tu veux qu'il fasse?
Proreus. — Il défendra son troupeau jusqu'au bout ! Il se fera tuer !
Le Second. — Belle avance ! Alors, il ne sera plus là pour le défendre et nous périrons plus sûrement. Il faut partir.
Le Premier. — Pas encore. • Le Marchand. — Attendons.
Le Second, au marchand. — Mais vous ne voyez donc rien? (Au premier.) Quelle boue as-tu dans l'œil? Toutes les affaires, publiques, privées... sont suspendues! Le commerce? — bloqué ! Le tribunal? — désert ! La caserne? — vide ! Les malfaiteurs, dans les prisons, tuent leurs geôliers ou les corrompent, et... ffrrt... cours après ! Les vivres deviennent difficiles ! Le pain se fait rare.
Le Premier. — Et mauvais.
Le Second. — On a piUé dix épiceries hier au quartier de Junon.
Le Premier. — Plus de;, pohce !
Le Second. — On ne peut mettre la main sur un mé decin.
Proreus. — On trouve encore des prêtres»
Le Second. — Oui. Mais comme ils ne peuvent vous guérir que du péché, et pas de la fièvre, alors on claque.
Proreus. -^ Eh bien? Tu le disais, il faut partir?
Le Second. — Partir ! Mais pas mourir. Adieu, Je n'ai que le temps. (Il s'éloigne en Mie. — Aussitôt s' élèvent de grandes clameurs, une. forte 'poussée se produit parmi des cris furieux. )
Le Premier, au marchand. — Ne restons pas là, nous allons nous faire écraser.
(Le tumulte augmente. )
Le Marchand. — Qu'est-ce que c'est?
Le Premier. — Une troupe de manifestants. (Leurs cris remplissent la scène. ) ^
Le Marchand. — Que réclament-ils?
Proreus. — Tout ! Rien ! (La troupe déchaînée traverse la place. Au-dessus des hurlements, ces mots se distinguent : Liberté! La paix! Nous voulons la vie! Du pain! Nous sommes trahis! Mort aux Curiales! Au Palais/) Les fous I C'est qu'ils y vont ! Il faut les empêcher ! (Aux deux aiUres.) Venez- vous?
Le Marchand. — Vas-y tout seul.
Proreus. — J'y vais !
(Il s'élance à la suite du groupe engagé déjà dans um rue voisine. )
Le Marchand, prenant son compagnon souk le bras. — J'ai à te proposer une affaire.
Le Premier. — Pas en ce moment !
Le Marchand. — Au contraire ! C'est le moment ! Une affaire... magnifique ! (Lui parlant à l'oreille.) Il s'agit...
Le Premier, allumé soudain. — Hé?
Le Marchand, — Tu vois bien? Allons dans un coin. (Ils sortent.)
Un Bourgeois, abordant un ouvrier. — Dis-moi, l'ami? Tu ne connais pas de coffres à vendre?
L'Ouvrier. — Des coffres?
(Il fait un signe comme si on lui demandait une chose extraordinaire. )
Lé Bourgeois. — Oui, des coffres de voyage? avec des ouvriers?
L'Ouvrier. — Ni coffres, ni ouvriers. Ou alors, des prix !
Le Bourgeois. — Le prix m'est égal. Je paierai.
L'Ouvrier. — Écoutez donc? Je crois que j'ai du bois... du beau bois avec lequel on pourrait... (Il l'entraîne.)
(Plusieurs hommes vêtus avec opulence fendent la foule, s' adressant, presque tous à la fois, à droite et à gauche.)
Un. — Un char?... Personne n'a de char? (Des éclats de rire moqueurs lui répondent.) Une simple charrette, alors? J'en cherche une.
Une Voix de peuple. — La lune !
Un Autre. — Moi, un chariot. ..
Une autre Voix, railleuse. — Comment donc! tout attelé?
Un Autre. — Moi, une péniche.
Une Voix. — Ah ! ouiche !
Un Gamin. — Et des rameurs? T'as des rameurs? Le Bourgeois. — Nous ramerons nous-mêmes. Le Gamin. — Malheur !
Un Autre. — Moi, je voudrais un cheval... même un vieux?
Le Gamin. — Galope !
Un Autre. — Moi, un mulet?... un âne?
Le Gamin. — Mets-toi une selle !
Celui qui a demandé un cheval. — Moi, des bœufs?
Un Homme du peuple. — Pas un chien ! pas un chat ! Tout ce qui a quatre pattes a été pris, a disparu.
Le Gamin, aux bourgeois consternés. — Aussi ceux qui n'en a que de\ix... rentre chez eux! C'est les riches! A bas les riches !
(Il sari en courant et en sifflant. )
Un des Bourgeois, à son voisin. — Affreux !
L'autre Bourgeois. — Affreux !
Un Passant, obséquieux et empressé, à un civil mal vêtu. — Bonjour. Je vous dis bonjour.
Le Civil mal vêtu, avec éionnement. — Ah ! bonjour.
Le MÊME Passant, toujours affable, en s'en allant. — Amitié ! Bonne chance I
Quelqu'un, abordant le civil mal vêtu. — Qui vous a dit bonjour? Ça n'est pas Plumatus?
Le Civil, mal vêtu. — Si ! C'est lui ! Je n'en reviens pas.
Le nouveau Venu. — Cet orgueilleux. Il salue donc, à présent?
Le Civil, mal vêtu. — Oui, la crainte le rend poU.
Le nouveau Venu, hochant la tête. — Ah bien...
Le Civil mal vêtu. — C'est comme ça de ce moment ! L'optimiste pleure. Le médisant loue. L'avare fait l'aumône. La courtisane entre à l'église et le bravache déguerpit i (Ils se séparent en échangeant un dernier geste . désolé.)
(Deux nouveaux venus passent l'un près de l'autre.)
Le Premler. — ... Alors?
Le Second. — Alors, j'ai ramassé tout ce que j'ai pu trouver d'argent, en grattant les tiroirs... (Serrant son bras gauche replié sur sa poitrine.) ... je l'ai là, sur moi, dans ma doublure.
Le Premier, -t- Eh bien, vous avez encore de la chance 1 Moi, on me doit des mille et je ne peux péis me faire
payer ! C'est la misère des créanciers et le bon temps des débiteurs... Ils vont le front haut.
- (Deux hommes à mine patibulaire se détachant d'un pilier à gauche. )
Le Premier, — Attention. Nous y sommes. Regarde sans avoir l'air, La troisième maison, en face, à droite.
Le Second. — Les briques roses?
Le Premier. — Oui. C'est là qu'est la vieille dame infirme. Elle couche sur la cour, dans l'atrium.
Le Second. — Mais ses gens?
Le Premier. — Ils l'ont plantée là, ce matin... Elle est toute seule. Ça va?
Le Second. — Ça va. Je connais aussi trois maisons vides... pleines de richesses.
Le Premier. — Entendu ! Mais après la vieille. Elle a du vin. Un Syracuse 425 !...
(Ils se perdent dans la foule.)
(Un bourgeois donnant le bras à une femme d'un certain âge, habillée et parée avec une coquetterie excessive, rencontre deux de ses amis. Ils s'abordent avec le même intérêt alarmé.)
Un de ces derniers, au couple. — Ah ! chers amis !
Le Bourgeois qui est avec sa femme. — Pauvre ami ! Je pensais à vous ! Vos collections ! vos marbres ! (A d'autre qui l'accompagne.) Et vous aussi, vos vases d'Etrurie? (Bas à sa femme.) Ils sont faux !
Ce Dernier. — Ne m'en parlez pas ! J'en suis malade 1
Le Premier interpellé, au bourgeois marié. — Et vous, vos mosaïques? vos statues? Impossible d'emporter ça!...
Le Bourgeois marié. — Ma vaisselle d'argent ! Mes cratères en or qui viennent du service de Néron 1
Le premier Ami. — Mes médailles !
Le second Ami. — Mes nacres peintes ! Mes cachets ! mes pâtes de verre !
Le Bourgeois marié. — Mes pierres dures !
Sa Femme. — Et moi ! mes tuniques ! mes robes ! mes bijoux, mes camées! Il faut laisser tout ça... là! tel quel!... à la merci...
Le premier Ami, au bourgeois marié. — Vous le rangez au moins?
Le Bourgeois. — Mais non !
Le premier Ami. — Vous ne le cachez pas?
Le Bourgeois. — Nous en avons trop ! Et puis où? A quoi bon?
Le premier Ami. — Moi, j'enterre mes affaires dans ma cave.
Le Bourgeois, marié. — On les trouvera.
Le second Ami. — Mon beau-père a logé ses tableaux dans son grenier, entre le plafond et les tuiles. C'est très malin.
Le Bourgeois marié. — On les trouvera.
Le premier Ami. — Mon gendre a roulé ses tapis d'Orient... dans un mur.
Le Bourgeois marié. — On les trouvera ! Tout cela ne sert à rien !
Un Homme de quarante-cinq ans environ, de petite condition, au visage maigre et tourmenté et qui a écouté la fin de l'entretien, s' adressant au bourgeois et à sa femme. — Mais oui. D'ailleurs, les biens, qu'est-ce que c'est?... Mais les enfants ! Voilà les trésors ! Avez- vous des enfants?
Le Bourgeois. — Hélas, non !
La Femme. — Ah ! Dieu ! non... Je n'en ai jamais voulu ! Je les aime trop. Heureusement que je n'en ai pas! Voyez- vous aujourd'hui si j'en avais?
L'Homme àe 'petite condition. — Moi j'en ai huit ! Tous plus jolis... Croyez^ vous qu'ils soient en danger?
Le PREMIER Ami. — Pas plus que nous.
L'Homme àe petite condition. — C'est-à-dire autant î (Serrant les poings. ) Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! (Il part comme un égaré.)
(Plusieurs personnes, trois hommes, débouchent, en retenant par les pans de son manteau un quatrième qui les précède, allant vite, à grands pas.)
Le Premier des Trois, à celui qui les dépasse. — Arrêtezvous un peu.
Le Second, au même. — Vous nous mettez hors d'haleine !
Le Troisième, au même. — Et parlez? Je vous en prie... parlez?
L'Interpellé, essoufflé, au comble de l'émotion. — Non I... Je ne peux pas!... Non !... C'est tellement...
Le Troisième, insistant. — Parlez? Qu'y a-t-il?
L'Interpellé. — Au fleuve... à la Seine.
Le Second de ceux qui sont avec lui. — Eh bien? quoi? à la Seine?
L'Interpellé. — C'est insensé!... sur des acres... à perte de vue... des tas, des monceaux de meubles et d'objets... des sièges, des tables, des lits... par centaines... jetés pêle-mêle... qu'on a apportés, pour les embarquer... et qui ne peuvent plus être expédiés... ni par terre, ni par eau... et les familles sont écroulées dessus... à moitié nues, habillées n'importe comment... en pleurs ou bien stupides... C'est un spectacle navrant... qui m'a bouleversé... Ah ! ces Huns ! ces Huns !
Un Homme grand, calme et mou. — Quoi? ces Huns? Voilà des mois que tout le monde en parle ! Alors on
s'excite, on grossit les faits, on perd la tête... et finalement on ne sait rien de précis. Où sont-ils? à une journée de marche, disent les uns... — Combien sont-ils? — Cent mille! — Deux cent mille ! — assure-t-on... Des extravagances.! Et puis alors, toutes ces horreurs qu'on invente comme à plaisir : « ils brûlent les villes ! . . . coupent les gens en morceaux ! . . . mangent tout crus les nouveaunés ! . . . » Hé là ! quelle cuisine ! Je me doute bien que ce sont des gaillards plutôt durs et peu souriants dans la guerre... mais de là à ce qu'on raconte...
Une Voix, -perçant la foule. — Imbécile !
L'Homme calme. — Qui m'appelle?
Un Homme roux, assez corpulent, qui se hisse sur une home. — Moi ! triple sot ! fagotin ! panier !
L'Homme calme, interloque. — Mais... permets?
Le Roux. — Je défends ! Comment ! toi, gros ver blanc, limace... tu oses parler des Huns comme d'une gaminerie, d'une brise légère? Es-tu un tr^tre? ou un fou? Les Huns I (Il ricane d'une façon terrible.) Ah. l ah! Tu ne sais donc pas ce que c'est?
L'Homme calme. — Et nous tous? Et toi? Tout le monde en rabâche ! Personne ne le sait. Personne.
Le Roux. — Si. Moi.
L'Homme calme. — Toi?
VoLX DANS LA FOULE. — Tu le sais? — Mieux que nous?
— Allons donc !
Le Roux. — Je le sais !
VoLX DANS LA FOULE. — La preuve? — Tu les connais?
— Les as- tu vus?
Le Roux. — J'en arrive !
Une Voix. — De chez les Huns?
Le Roux. — De chez les Huns ! J'en viens.
Voix dans la foule. — Non? — De si loin? — Com-
igS LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE
ment? — Tu n'es pas des leurs? — Quel est ton pays?
Le Roux. — Je suis Gaulois, comme vous.
Une Voix. — Ton nom?
Le Roux. — Tortulus.
Une Voix. — Alors, que faisais-tu chez eux?
Une autre Voix. — Étais-tu leur ami?
Tortulus. — Leur prisonnier ! Leur esclave ! Depuis dix ans.
Une Voix, hargneuse et méfiante. — Est-ce vrai, ça?
Tortulus, étendant la main. — Sur les anciens dieux ! Sur le nouveau 1... Je vous dis la vérité ! Ils m'ont torturé ! Mon corps n'est qu'une cicatrice. En 440 — j'avais trente ans — je voyageais, très loin d'ici, sur les bords du Danube...
Une Voix. — Et pourquoi par là?
Tortulus. — Pour des colliers d'ambre dont je faisais commerce... quand j'ai été pris par eux... oui, et ils m'ont gardé ! captif ! jusqu'au jour où, récemment, j'ai pu. enfin ! leur échapper, grâce aux désordres de la guerre ! Dix ans de ruse, de supplices et de bassesses, il me les a fallus pour tromper leur vigilance ! Et me voilà ! J'ai marché, j'ai couru, j'ai rampé comme un serpent, durant des mois... j'ai franchi des chaînes de montagnes... traversé d'immenses pays, des forêts, des fleuves en nageant sous l'eau... La faim, la soif, tous les dangers, je les ai connus... et cela pour venir jusqu'à vous, le plus tôt, vous dire : « Fuyez. Fuyez. Si vous saviez? Vous ne pouvez pas savoir! Moi je sais. Moi j'ai vu, j'ai souffert, j'ai pratiqué les Huns ! tous les Huns ! les Huns blancs ! les Huns noirs !... les blancs qui, après les avoir détroussés, écorchent vifs les marchands dont les caravanes vont en Asie et en reviennent. . . et les noirs qui chassent la martre, le renard oblique et l'ours dans les forêts de Sibérie quand ils ne chassent pas l'homme pour sucer sa cervelle
avec des becs de plumes, et lapper son sang à plat ventre !.. Tous ils sont plus féroces que le tigre et plus d^oûtants que l'hyène, le chacal, le vautour, le putois, les animaux les plus inmiondes ! Pour qu'ils aient un crâne pointu où le casque s'enfonce et tienne, ils pétrissent, figurez-vous, pendant qu'elle est tendre encore, la tête de leurs enfants ; avec des bandes de linge serrées à tour de bras, ils leur aplatissent le nez qu'ils leur refoulent dans le visage ; Us leur sillonnent profondément les joues afin de les empêcher d'avoir de la barbe, aiissi gardent-ils jusque dans la vieillesse un menton lisse et flétri, pareil à celui des eunuques. Ils ne sont pas faits conmie nous. Ronde par derrière et plate devant, leur tête est énorme, hideuse. Ils ont les yeux injectés de rouge, les paupières bleues et chargées de croûtes, le visage plaqué de mouches, les dents de côté longues et pointues comme celles des bêtes fauves, avec des lambeaux de nourriture qui restent toujours accrochées après. Une salive verte et nauséabonde coule sans cesse de leur bouche et en vernit le tour. Trapus, moyens de taille et même petits, la poitrine vaste et soulevée comme le cuir d'un soufflet de forge, les bras démesurés leur pendant jusqu'aux genoux... vous diriez des bêtes des bois plutôt que des humains ! Quand ils n'ont pas de chair à déchirer, ils mangent des racines, de la terre, des excréments, de la viande gâtée qu'ils font pourrir davantage entre leurs cuisses nues et le dos de leurs chevaux, sous le vinaigre de cette double sueur, la leur et celle de la monture. Jamais ils ne manient la charrue, ni l'outil, mais seulement la lance, le glaive et la hache... Ils n'habitent ni maisons, ni huttes, ni cabanes... Ils dorment sur la terre — ou dessous. — Pas de lits, pas de foyers!... Toujours errants, dévorants, en bandes comme des loups, défonçant les forêts, piétinant les feuiUes, cassant la branche et mordant le rocher, ils vont, par les étendues, les plaines, les montagnes, traînant leurs troupeaux tremblants plus nombreux que les nuages, et les lourds chariots où s'entasse le noir bétail de leurs femmes et de leurs enfants poussant
des cris de porcs !... Jour et nuit, comme si j'étais encore au milieu d'eux, sous les lanières de leurs fouets, je vois ces êtres horribles, accoutrés de peaux de rat, empestant le bouc, rongés de vermine et cloués sur leurs petits chevaux galeux au poil dur, à la morve jaune, au sabot rapide!... Voilà les Huns! ceux qui vont venir! qui viennent ! (Montrant un point de l'horizon. ) Par là ! » ,
La Multitude, épouvantée. — Ah !
Voix, cris, gémissements. — Mon Dieu ! mon Dieu !
Une Voix. — Mais non ! Pas encore ! Où sont-ils?
Une autre Voix. — Ils sont loin !
TORTULUS. — Vous croyez? Et puis quand même ! Est-ce qu'ils ont besoin d'être tout près pour être là? Même de loin ils sont tout près, les Huns ! La distance n'est rien pour eux ! Ils sont l'éclair et le Vent ! A eux tout seuls ils couvrent déjà la moitié de la terre !
La Multitude. — Oh !
Une Voix, incrédule. — Allons. Tu nous en racontes ! La moitié de la terre !
ToRTULUS, calme. — C'est vrai. J'ai menti. Peut-être plus !
Une AUTRE Voix. — Combien donc sont-ils? A ton idée? Cent mille?
ToRTULUS, s' exclamant, comme si on avait dit un chiffre insensé. — Cent mille? — ,(Puis se ravisant, à froid.) — Plus !
La Voix qui a dit cent mille. — Deux cent?
ToRTULUS. — Plus.
La Multitude. — Oh !
La Voix. — Trois?
ToRTULus. — Plus ! . ,
La Multitude. — Oh !.. .
La Voix. — Plus de trois cents? Àh çà, tu te moques?
ToRTULUS, inflexible, — Plus !
La Multitude. — Oh !
La Voix, qui faiblit et s'effare. — Quoi? — Quatre cents? (Tortulus ne répond plus, mais se contente de lever le bras dans un geste qui signifie : Va encore.) Plus de quatre cent mille? (Le geste.) Cinq cents? (Le geste.) (Grondements de la foule.) Six cent mille? (Le geste.) (Clameurs déchaînées de la foule.) Assez! Assez! Assez! (Lavoix, hasardant. ) Sept cent mille? (Tempête de la foule.)
Tortulus, abattant ses deux bras et obtenant aussitôt le silence. — Halte ! Oui. Sept cent mille. Peut-être davantage!... En tout cas, pas moins. Aveugles! Ignorants ! Mais vous ne savez rien ! Ce n'est pas un peuple, c'est dix, quinze... vin^ peuples tressés, enchevêtrés... Une cataracte de nations... Plus fort que du temps de Xerxès ! C'est toutes les parties du monde envoyant jusqu'ici leur lave comme un formidable volcan!... C'est l'Asie avec le Hun noir et l'Acatzire au long carquois, l'Alain cuirassé de çome et brandissant son épieu, le Neure, le Bellonote, les Gelons tatoués, le torse en peinture de guerre et portant des blouses de peau humaine... toutes les tribus bastemes dévalant des steppes Sarmatiques dans leurs tombereaux de bois rouge. Des régions les plus reculées de l'Ouest et du Nord... des rives de fleuves prodigieux que vous ne soupçonnez même pas : l'Oder, la Vistule, le Niémen, la Dima... la Germanie vomit le Ruge, le Scyte et le Turcilinge armés du bouclier rond, du court glaive à lame carrée... et l'Hérule qui bat le cerf à la course, et l'Ostrogoth, le Gépide, avec leurs fantassins plus pesants que des marteaux... et cent autres torrents... C'est tout cela... tout cet assemblage effrayant de férocités qui fait les Hunsl... Comprenezvous? Des rois les commandent : Ardaric, Valamir, Théodemir, Videmir ; et commandant à son tour aux rois pris de diarrhée devant lui, tremblants comme des chèvres... c'est le roi des rois! le chef et le maître!... Attila!
La Foule, criant son nom dans la terreur et la haine. — Attila ! Attila !
ToRTULUS, — Un homme!,.. Est-ce mi homme? Non!... le monstre unique... le plus affreux qu'aient enfanté les entrailles du mal ! Il dépasse en horreur tout ce que la terre, depuis le chaos, a produit d'inouï... Si les Arimaspes qui n'ont qu'un œil et les Géants qui ont cent" mains, si Géryon aux trois corps. Cerbère le chien à trois têtes et l'Hydre qui en agite sept... si les Gorgones, et les Harpies, et Méduse pouvaient revenir des enfers... il vaudrait mieux les affronter tous ensemble qu'Attila ! Voulez-vous son portrait?
Voix nombreuses. — Non ! Non ! — Si ! — Tais-toi !
Un Forgeron, au colosse. — Laissez-le parler ! Voilà trop longtemps qu'on nous berne et qu'on nous cache tout ! Le peuple en a assez 1 II veut la lumière I
Voix de la foule. — Oui I Oui ! (Acclamations.)
Le Forgeron, à Tortulus. — Achève donc, l'ami ! Et dis tout, sans te gêner ! Vas-y !
Tortulus. — Attila est massif et court. Ignoble ! Une tête de la grosseur d'une jarre, et huileuse comme elle. De petits yeux, sans cils ni sourcils. Mais quels yeux ! Deux vipères. Il a le nez épaté, fait de deux trous noirs, deux labyrinthes ténébreux comme des oreilles de chat. Il a des cheveux ras et déjà blancs... à quarante ans ! la barbe rare et sale, le cou rejeté en arrière et gonflé d'orgueil. Il a les traits crispés comme les serres du faucon. Dans la fureur son visage se tord et ses muscles font des nœuds. Son regard est un maléfice. Quand il cligne des yeux, on claque des dents. Il mange à cheval, dans des écuelles de bois, sur une table d'argent qu'on soulève jusqu'à sa bouche. Son cheval est grand, pâle et rose. Il s'appelle Krâ. Seul, Attila peut le monter, sans bride. Il mord, et sa morsure est mortelle ; il a des harnais de soie incrustés d'ongles de femmes. Ce cheval est sacré ; il aime les intes-
tins crus, il boit du sang dans un seau d'or et mâche comme un foin les chevelures scalpées dont son râteher déborde. Il a des sabots tachetés comme le ventre des murènes. Son hennissement est humain, il tient du rire et du sanglot, il fait vomir le tigre et mourir le rossignol. (Stupéfaction, raillerie, horreur et dégoût, — tour à tour en entendant cela, la foule par ses mouvements et ses cris divers l'exprime.) Attila, lui, s'enivre; il est atroce et perdu de vices, inventeur de débauches. Il a autant de femmes qu'il y a d'heures dans l'année ; chaque jour, pour son plaisir, on en rafle de nouvelles et ses enfants peupleraient le désert!... Il a des mimes, des chanteurs qui modulent sa gloire en langue hunnique, et un nain, Zercon, bancal, bossu, bègue et sans nez. (Grands éclats de rire. ) Attendez ! Ne riez pas ! Ah ! ne riez pas ! (La foule se tait. ) Rien que de prononcer le nom d'Attila j'cd la chair de poule, et vous devriez, rien qu'à l'entendre, hurler d'effroi !
Une Voix. — Mais ils ne sont pas encore là, voyons? tes Huns?
Une autre Voix. — Où sont-ils?
Une AUTRE Voix. — Oui ! voilà ce qu'il faudrait savoir au juste, avant de s'affoler,
ToRTULUs. — Je vais vous le dire. Partis de Hunnie en janvier...
Une DES Voix. — Où mets-tu ça, la Hunnie?
ToRTULUS. — Oh ! c'est tout là-haut, sur le Danube... un pays sauvage qu'on appelle aussi l'Hongrie... la bourgade royale se nomme Buda.
Une des Voix. — Eh bien, ça n'est pas ici !
ToRTULUS. — Non !... Mais attendez !... ils se sont aussitôt divisés en deux corps. L'un, prenant la rive droite du Danube, a suivi la route militaire qui dessert les forts et les châteaux romains et les a tous rasés...
Une Voix. — Qu'est-ce que tu veux que ça nous fasse?
ToRTULUs. — Attendez !
Une autre Voix. — Et l'autre corps de troupes?
ToRTULUs. — Remontant la rive gauche, celui-là s'est renforcé en chemin des Quades et des Marcomans...
Une Voix. — Où ça vit, ces oiseaux-là?
ToRTULUS. — Dans les Carpathes occidentales... et il a racolé aussi les Suèves de la Montagne Noire...
Une Voix. — A son aise !
ToRTULUS. — Attendez! Une fois réunies, les deux colonnes ont enrôlé les Franks des bords du Necker, les ' tribus de la Thuringe, les Burgondes qui tous, désertant les aigles de Rome, ont embrassé les genoux d'Attila. Arrivés aux vieilles forêts hercyniennes, ils en ont abattu les chênes séculaires pour en faire des milliers de barques, et ils ont franchi le Rhin.
Une Voix. — Du Rhin à la Seine !
Une -AUTRE Voix. — ...Y a de l'eau !
ToRTULUS. — Attendez ! Les deux colonnes sont toujours en marche... elles ne dorment pas! L'une, la plus orientale, qui avait traversé le fleuve à Augst (i) , la métropole des Rauraques, l'a détruite de fond en comble, ainsi que Vindonissa (2), Argentuaria (3) et toutes les villes jusqu'à l'Helvétie ! A ce moment, le front de l'armée hunnique a occupé la Gaule dans toute sa largeur, depuis les montagnes du pays des lacs jusqu'à la mer du Nord I
Une Voix. — Et maintenant? Abrège. Tu t'étales ! ,
ToRTULUs. — Je fais comme eux. Attendez!
Voix nombreuses. — Non. Assez. Tu nous ennuies. Nous sommes pressés !
ToRTULUS. — Bon ! Bien ! Vous me disiez que vous vouliez tout savoir.
(1) Bâle.
(2) Windisch.
(3) Colmar.
Une Voix. — Dis-le, mais en trois mots !
ToRTULUS. — Impossible. On ne dit pas les Huns en trois mots !... Non, vraiment !... Il en faut plus !
Autre Voix. — Où sont-ils, en fin de compte? chez les Franks Ripuaires?
ToRTULUs. — Penses-tu ! Bien au delà ! Ceux-ci se sont sauvés ! ^
Autre Voix. — Chez les Franks Saliens?
ToRTULUS. — Partis aussi ! Tous les fédérés de la Gaule ont fui devant leurs masses.
Une Voix. — Les lâches !
ToRTULUS. — Mais non ! Quoi? Résister? C'est inutile.
Une AUTRE Voix. — On essaye !
ToRTULUS. — Le faites-vous?
La Voix précédente. — Ça n'est pas la même chose
Autre Voix. — Nous, c'est trop tard. Ah ! si les autres avaient commencé... Mais maintenant! Alors? Où sontils? Voyons? Où sont-ils?
ToRTULUs. — Ils ont pris et saccagé Tréveri (i).
Une Voix. — C'est encore loin !
ToRTULUs. — Attendez ! Ils ont pris Vesontio (2).
Une Voix. — Vesontio? de la grande Séquanaise?
ToRTULUS. — Mais oui. Ça se rapproche, hé? Et après Vesontio... Laudunum (3), TuUum Leucorum {4), Lingones (5).
Une Voix. — Mais... ça devient sérieux?
ToRTULus. — Très sérieux. Et partout ruine ! incendie !
(i) Trêves.
(2) Besançon.
(3) Laon.
(4) Toul.
(5)" Langres.
2o6 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE
égorgement ! tortures ! A Colonia Agrippina (i), des vierges — les innocentes — implorent... devinez qui? la pitié du Monstre ! (Eclatant de rire.) la pitié d'Attila ! Oui. Pour leur apprendre, il les condamne à l'outrage, à la mort.
La Foule, grondante. — Oh !
Une Voix. — Et... nombreuses, ces vierges?
ToRTULUS. — Un nombre assez respectable.
La Voix, — Combien?
ToRTULUs. — Onze mille.
La Foule. — Oh !
ToRTULUS. — Entrant à Mediomatrices {2) la veille de Pâques.
Une Voix, étranglée de stupeur. — Là aussi?
ToRTULUS. — Il entre partout... il y fait massacrer les prêtres sur l'autel, et brûle la ville. Et même chose à Durocortormn (3).
Voix NOMBREUSES. — Comment? Non? — Ils ne sont pas là?
ToRTULUS. — Ils y sont !
Une Voix, consternée. — Mais c'est tout près ?
ToRTULUS, qui approuve. — Tout près ! L'évêque Nicaise et sa sœur Eutrope ont péri, décapités, en voulant sauver la ville... Eutrope, qui était beUe, a été hachée et mise en morceaux.
Voix. — Ah ! Seigneur !
ToRTULUS, — Et ils sont plus près encore...
Deux Voix, l'une après l'autre. — Où donc? Où? — Tu nous fais mourir !
(i) Cologne.
(3) Metz.
(3) Reims.
ToRTULUs. — A Augusta (i) !
Les deux mêmes Voix. — Augusta! — à trois journées de marche !
ToRTULUs. — A peine !
Deux autres Voix. — Nous sommes perdus ! C'est uni! uni!
ToRTULUS. — Non !... La ville et vos biens, sans doute... oui, tout cela... perdu, perdu sans retour I Mais vous, pas encore...
Deux Voix. — Tu crois? — Pourtant?
ToRTULUs. — ...à condition de fuir... de fuir... au plus tôt, le plus vite !
Voix nombreuses, tumulte. — Oui. — Fuyons! Fuyons ! — Non. — Si ! Si !
Une Voix, se détachant. — Mais, permets? Un instant? Fuir... dis-tu?... Où cela?
ToRTULUS. — N'importe où... Mais fuir.
Une Voix. — Fuir conmient?
ToRTULUs. — Comme vous voudrez.
Autre Voix. — Il n'y a plus de moyens de transport.
ToRTULUs. — Fuyez sur vos jambes !
La Voix précédente. — EUes aussi nous manquent. Nous sommes glacés.
Autre Voix. — Paralysés.
ToRTULUS. — Traînez-vous ! Mais fuyez, fuyez I
Une Voix. — C'est entendu. Mais nos femmes? Nos enfants?
ToRTULUs. — Emmenez-les.,
La Voix précédente. — •Emmenez-les... > Tu n'as donc
(i) Saint-Quentin.
2o8 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE
pas VTi, depuis une heure que tu pérores, qu'il n'y en a pas une seule ici? que tu ne parles qu'à des hommes?
ToRTULUs. — Se sont-elles sauvées déjà?
La Voix. — Mais non !
ToRTULUs. — Elles ont eu tort. Elles auraient bien fait. Vous les auriez suivies. Où sont-elles, alors?
La Voix. — Près de Geneviève.
ToRTULUs. — Qui est-ce?
(Rumeurs d'étonnement dans la foule. Arrêt.)
La Voix. — Mais, tu ne sais donc rien?
Autre Voix. — D'où sors-tu?
ToRTULUS, d'une voix forte. — De chez les Huns !
La Voix qui a parlé de Geneviève. — Geneviève est une créature extraordinaire, et qui accomplit des prodiges.
Deux Voix, brutales. — C'est une sorcière ! — une magicienne !
Voix nombreuses. — Oui ! — Oui !
La Voix. — Peu importe ! Enfin, elle a pris depuis des années un tel ascendant sur nos mères...
Une autre Voix. — ...nos épouses !...
Une autre; Voix. — ...nos filles !
. La Voix. — ...sur toutes les femmes, que celles-ci ne jurent plus que par elle et lui sont dévouées corps et âme, jusqu'à la mort.
ToRTULUs. — Eh bien ! Que leur dit-elle, cette Geneviève? Évidemment, de fuir?
La Voix. — Mais non ! De rester.
ToRTULUS. — De rester? Mais, elle est folle ! ou criminelle ! Et vos femmes l'écoutent?
La Voix. — Mais oui ! Jusqu'à présent !
ToRTULUS. — Il faut Tempêcher ! A tout prix ! Saisissez cette Geneviève ! A l'instant ! Enfermez-la... loin de vos femmes !
La Voix. — Nos femmes la défendront. Elles sont ensemble à cette heure même.
ToRTULUs. — Où cela?
La Voix. — A l'église Saint-Étienne, où Geneviève les a réunies pour leur prêcher la résistance.
ToRTULus. — Et, c'est loin, cette église?
La Voix. — A une demi-heure de marche, à la pointe de l'île.
ToRTULUS. — Il faut y courir ! et reprendre vos femmes 1 coûte que coûte !... sans quoi... ce sont les Huns qui vous les prendront ! Insensés ! Courez ! Volez ! (Une immense clameur monte de la joule aussitôt ébranlée.) J'y vais aussi.
Une Voix. — Oui. Viens avec nous.
Une autre Voix. — Tu leur parleras.
ToRTULUS. — Je leur parlerai. S'il n'est pas trop tard ! car les Huns vont vite... (Poussant un lugubre et long cri d'épouvante, comme un chien qui hurle à la mort.) Les Huns !... VoUà les Huns !
Voix innombrables, terribles. — Les Huns ! Les Huns ! A Saint-Étienne !
(La foule se rue en torrent, dans cette direction. )