SCÈNE I
Une petite place de Luièce, formant carrefour, sur laquelle, à gauche, au second plan, donne l'église Saint- Etienne.
Au delà de la grande porte ouverte à deux battants et à laquelle on accède par un large escalier de plusieurs marches, on aperçoit l'intérieur du sanctuaire rempli de f-emmes. Audessus de leurs têtes brillent les lampes suspendues et, tout au fond,Jes cierges allumés à l'autel. Dans l'encadrement de la porte en plein cintre, se tient Geneviève au milieu d'un espace laissé vide autour d'elle par respect, et d'autres femmes et leurs enfants, massés deJiors sur le parvis, échelonnés survies degrés du seuil et débordant jusque sur la place, entourent leur protectrice, tournées vers elle comme leurs compagnes d'église, dont on voit les visages tendus avec anxiété, marqués de tous les sentiments extrêmes qui les agitent.
Geneviève, les ramassant tout à coup d'un grand geste puissant. — ...J'ai donc pu vous amener, vous porter jusqu'ici ! Soyez bénies, femmes fidèles ! Enfin, je vous tiens, rassemblées. Vous n'êtes pas toutes là, mais presque toutes, et les plus fortes, les meillem-es... Croyez- vous en moi?
Voix nombreuses. — Oui ! Geneviève.
LuciLiA. — Serions-nous ici, sans cela?
GENE\aÈ\'E. — Vous n'avez pas de regrets?
Voix nombreuses. — Non ! Geneviève.
Geneviève. — S'il y en a parmi vous qui m'aient suivie à contre-cœur et qui préféreraient partir... qu'elles le disent !
Voix nombreuses. — Non ! Non !
Vera, avec force. — Il n'y en a pas une !
Alba, d'une voix moins forte. — Pas une !
Cera, d'une voix moins forte encore. — Pas ime...
Floria. — Nous ne te quittons pas. Nous resterons toutes.
Geneviève. — Ainsi, je peux compter sur vous pour m' obéir, quoi qu'il arrive?
Voix nombreuses. — Oui ! Geneviève !
SuPERBA. — Nous te le jurons î Tu peux compter sur nous autant que nous sur toi.
Geneviève. — Merci ! mes sœurs, merci !
Myrrha. — Ne nous remercie pas. C'est nous qui ne saurons jamais comment te prouver notre amour infini, notre reconnaissance...
AvENA. — Tout ce que tu as fait pour nous depuis des
années !
Geneviève. — Je n'ai rien fait.
Vera. — Tu nous as guidées, soignées, secourues, consolées.
Xantha. — Tu as été notre coeur et notre âme... notre ange gardien !
Geneviève. — Mais non! Vous avez chacune votre cœur, votre âme à vous... et votre ange !
GiRGELLA. — Tu as lavé les pieds de mon vieux père.
DuLCis. — ...et fermé les yeux de ma mère.
Camilla. — Tu as guéri mon enfant.
Lydia. — Le mien aussi.
Cera. — Les deux miens !
Vera. — Nous t'aimons. Nous te vénérons... Nous t'appartenons. Qu'ordonnes-tu? Ce sera fait.
Geneviève. — Bien. Il faut empêcher les hommes de partir.
MiTELLA. — Comment?
Geneviève. — En restant ici, toutes, serrées près de moi.
MiTELLA. — Et s'ils partent sans nous?
Vera. — Impossible ! Y songes-tu? Quelle espèce d'hommes seraient-ils? Des misérables !
Geneviève. — Des hommes.
Vera. — Non? Vraiment? Tu crois... tu peux croire qu'ils partiraient?...
Geneviève. — Peut-être...
Voix nombreuses. — Oh !
Phrygia. — Non ! Non ! Ne les juge pas mal. Tu ne les connais pas.
Alba. — Ils sont bons, courageux. Ce ne sont pas des lâches !
Floria. — S'ils ont peur, ça n'est pas pour eux, c'est
pour nous ! parce qu'ils nous aiment. Moi, je réponds de mon mari,
AvENA. — Moi du mien.
Myrrha. — Moi aussi.
Xantha. — Moi, de mon père.
MiTELi^A. — Moi, de mes trois frères.
DuLCis. — Moi, de mon fiancé.
Superba. — Moi, de tous !
Geneviève. — Moi, hélas, je ne réponds d'aucun-.
Voix nombreuses, cri de protestation générale. — Oh ! Geneviève !
Geneviève. — ...pas plus que de vous !
Voix nombreuses. — De nous? De nous aussi?
Geneviève. — ...Pas plus que de moi-même !
Floria. — Alors, de qui donc réponds-tu?
Geneviève. — De personne ! excepté de Dieu ! Je n'ai foi qu'en Lui \ Il est le seul en qui je me remette et qui me tranquillise. Je l'interroge et je l'entends. Il me dit : « Reste ! Restez tous ! »
Camilla. — Et, sincèrement, tu crois qu'en restant nous serons sauvés?
Geneviève. — Je ne sais pas... Je l'espère.
Adula. — Oh ! toi !... tu es sûre de l'être ! à cause de tes vertus !
Geneviève. — Je suis sans vertus, et Dieu ne m'a rien
promis.
Adula. — Mais nous, les imparfaites ! que pouvonsnous attendre?
Geneviève. — Ayez d'abord confiance, et la suite viendra.
FoRMOSA. — Mais, tout de même... si les hommes partaient sans nous... puisque tu dis que c'est possible?
Geneviève. — Eh bien? .
FoRMOSA. — Devrions-nous accepter de les perdre? et risquer ici la mort? loin d'eux?
Geneviève. — La craignez-vous donc? Moi, je ne la crains pas.
FoRMOSA. — Toi, c'est différent ! Tu es à part ! Dieu t'a donné tous les courages ! Et puis, ce n'est pas pour nous que nous craignons la mort... mais pour nos enfants ! Pouvons-nous les sacrifier... nous, leurs mères?
Bacilla. — Et nous-mêmes? Avons-nous le droit de préférer mourir? Sommes-nous seules? Devons-nous priver à jamais nos époux de notre tendresse? Notre vie n'est-elle pas à eux, autant et plus qu'à nous?
Geneviève. — Alors qu'ils la défendent ! En s'en allant, ils renoncent à vous.
Bacilla. — Quand même? Est-ce suffisant pour que nous renoncions à eux? Nous leur sommes trop attachées !
Geneviève. — Raison de plus pour essayer de les retenir par le seul moyen que je vous indique. Sans doute, ils peuvent vous abandonner... Mais ce n'est pas certain. Vous m'affirmez qu'ils sont braves, qu'ils vous adorent? Soit ! Vous êtes, là-dessus, mieux renseignées que moi. Pourquoi donc alors, après tout, ne trouveraient-ils pas, au dernier moment, la volonté de renoncer à fuir, s'ils voient que vous restez? Entre leur salut et le vôtre, ils n'auront qu'à choisir. (Un petit temps de réflexion énigmatique.) Ils choisiront.
(Un silence pénible. On sent la foule troublée.)
Vera, à Geneviève. — Quoi? Que choisiront-ils?
(Elle ne répond rien.)
SYBiLLA,.à Geneviève. — Réponds. (Même silence.)
Vera, à Geneviève. — Tu n'oses pas? (Même silence.) Tu nous épouvantes. Dis-le.
FoRMOSA, à Geneviève. — Ah ! Dis-le. Nous le voulons !
Geneviève. — Vous le demandez ! Malheureuses ! Vous n'êtes donc pas sûres?
Vera. — Si! Oh! si! Mais... pourtant... Tout ce qui arrive est si terrible et si rapide ! On ne sait plus !
Flora. — On souffre, on désespère...
Lydia. — Tout s'écroule tout d'un coup... l'espoir, la confiance, et la raison s'égare I
Geneviève. — Ayez donc la foi ! la foi ! rien que la foi!
AvENA. — Nous l'avons eue. Nous l'avons encore.
Geneviève. — Non ! Vous ne l'avez plus ! ni en Dieu, ni dans vos époux, ni en moi, ni en vous. Allons, vous n'êtes pas les vaillantes que je pensais ! Je vous croyais, non seulement bien au-dessus des hommes, mais au-dessus des autres femmes, vous les femmes de Paris I Je me trompais. Et quand vous me faisiez vos promesses, vous n'étiez pas sincères !
Alba. — Ah ! tu nous blesses, tu nous désoles ! Tu sais bien que nous t'aimons, toi qui hs dans les cœurs?
Phrygia. — Nous donnerions, toutes, notre vie pour toi !
Voix nombreuses. — Oui ! c'est vrai ! Oui I notre vie !
Adula, résignée. — S'il le fallait. . .
Geneviève, avec mélancolie, à mi-voix. — Le faudra-
Alba. — Mais comprends-tu bien l'horreur où nous sommes réduites? Si nous suivons les hommes — qui veulent partir — nous abandonnons nos maisons, nos souvenirs, nos biens, la ville et la campagne où nous avons vécu et goûté le bonheur I Nous nous conduisons mal et
2i6 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE
nous te déplaisons ! et, enfin, nous te laissons ! toi ! Pouvons-nous bien te laisser? car tu resteras?
Geneviève, — Dussé-je être la seule,
Alba. — Et si nous restons, et que les hommes nous quittent, nous les perdons sans garder nos biens, nos foyers, ni même l'existence, car tout cela sera détruit ! Que faire?
Geneviève. — Et... si les homm^ restaient?
Alba. — Ah ! certes ! nous serions heureuses ! Nous aurions plus d'entrain. Avec eux, nous braverions tout ! Mais le voudront -ils?
Sybilla. — Le pourront-ils? Nous les avons toutes priés, suppliés... (S' adressant aux autres.) Est-ce vrai?
Floria. — Ah ! Seigneur ! à genoux !
GiRGELLA. — En pleurant !
Irèna. — Ils nous ont écartées.
Myrrha. — Repoussées...
Floria. — Chassées.
Mitella. — Ça n'est pas leur faute ! Ils sont fous !
Camilla. — Notre amour, nos baisers, nos cris, les caresses de leurs enfants... rien ne les a troublés...
Vera. — Il n'y a plus que toi, Geneviève 1 Ah! si toi tu leur parlais?...
Geneviève. — Je l'ai fait. Vous le savez bien? Et comment ils m'ont reçue ! avec des rires et des injures !
Vera. — Pardonne-leur.
Geneviève. — Puis-je leur en vouloir?
Xantha. — Ils avaient bu...
Phrygia. — Ils étaient en colère.
Vera. — Oublie ce qu'ils t'ont dit. Retourne vers eux. Recommence.
Geneviève. — Inutile. J'ai fait tout ce que j'ai pu. — (Avec éclat.) — D'aillems ils viendront tout seuls! Je veux qu'ils viennent !
Vera. — Vraiment? Tu le crois?
Geneviève. — Je le crois.
Aven A. — Mais tout à l'heure, tu doutais?
Geneviève. — J'avais tort. Je-manquais de foi. On en manque toujours. . , A présent, j 'en suis sûre ! ils viendront !
XoYiL nombreuses. — Ils viendront ! — Quelle joie ! — Quelle ivresse !
Geneviève. — Ils viendront, oui, mais... pour vous emmener.
Voix nombreuses. — Ah ! mon Dieu !
Geneviève. — Mais — ne vous troublez pas. Vous vous débattrez ! vous leur résisterez ! et finalement, ils resteront !
Vera, à Geneviève. — Mais comment leur résister?
DuLCis. — Ils nous prendront de force !
Geneviève. — Ils ne le pourront pas. (Etonnement de la plupart ) Du moins ici. L'égUse est un heu d'asile où vous êtes hors d'atteinte !
Camilla. — Et s'ils violent cet asile?
Geneviève. — Un sacrilège? Ils ne l'oseront pas. Ils resteront ! Ils rougiront de leur conduite et ressaisiront leur courage ! et vous garderez vos époux ! (A Xantha.) toi ton père, (A Mitella.) toi tes frères, (A Dulcis.) toi ton fiancé ; toutes vos biens ! vos foyers ! et une fois rapprochés, réunis, enlacés, ne faisant plus qu'une seule et même troupe inséparable et invincible, animée d'une même âme... pour votre récompense...
3iS LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE