SCÈNE II
Les mêmes. — TORTULUS
ToRTULUS, surgissant de la foule oà il s'était glissé sans qu'on l'aperçût, et se dressant sur une home au bas des marches du parvis. — Vous périrez ! tous ensemble !
La foule des Femmes, saisie, pousse une immense clameur. — Ah !
Vera, à Tortulus. — Qui es-tu, toi, l'étranger?
Voix nombreuses, chuchotant. — Oui... qui est-ce? qui est-ce?
Alba. — D'où viens-tu?
Phrygia. — Que veux-tu?
Tortulus. — Je suis Gaulois. Je viens de loin, et je veux vous sauver. Croyez-en quelqu'un qui connaît les Huns ! qui fut leur esclave, dix ans ! et qui s'est échappé de chez eux, tout exprès, au péril de sa vie, pour vous dire : (Trépignant.) Fuyez ! Malheureuses ! Fuyez ! Mais fuyez donc !
Geneviève, aux femmes, agitées d'un profond remous. — Ne l'écoutez pas! (A Tortulus.) Va chez les hommes, va ! C'est là ta place, et pas ici !
Tortulus. — J'en arrive, de chez les hommes ! (Rumeurs d'intérêt éveillé chez les femmes. ) Je les ai tous vus ! Oui, vos pères, vos chers maris, vos frères, vos fils bienaimés... je les quitte à l'instant même.
Vera, à Tortulus. ■ — Et comment sont-ils? depuis ce matin que nous sommes loin d'eux?
Tortulus. — Magnifiques. Très bien portants.
Lydia, à Tortulus. — Que disent-ils?
ToRTULUS. — Que l'air de Lutèce est malsain.
Bacilla, à Tortulus. — Que font-ils?
ToRTULUS. — Leurs paquets, pour ûler. (Cris d'horreur et de déception.)
Myrrha. — Eh bien ! et nous? Peusent-ils à nous?
Alba. — En parlent-ils?
Tortulus. — Je crois bien ! Ils n'ont que vous à l'esprit, au cœur, à la bouche ! Ils y pensent tellement qu'ils vont venir ici tout de suite... (Exclamations joyeuses.)
Geneviève, aux femmes. — Vous voyez bien !
Vera. — Ils restent !
Tortulus, à Vera. — Railles-tu? (Aux femmes,)... ils vont venir pour vous prendre et vous emmener avec eux ! de gré ou de force !
Vera. — Ah 1 c'est pour fuir?
Tortulus. — Bien entendu.
Geneviève, aux femmes. — Je vous l'avais dit. Mais ils en seront pour leur peine ! et vous resterez avec moi ! Vous me l'avez juré.
Tortulus. — Vous voulez donc être massacrées?
Geneviève. — Nous voulons vivre — avec honneur et sans honte ou remords — ou bien alors mourir, en faisant notre devoir.
Voix nombreuses, voix d'épouvante. — Mourir! —- Mourir ! — Est-ce possible? — Tout de même !
DuLCis. — Ah ! Geneviève !
CAiiiLLA. — Que c'est affreux ! Mourir ! Nous ! Moi !
Geneviève. — Cependant vous y étiez prêtes? Il n'y a pas cinq minutes vous me donniez votre vie... Vous la donniez ! Ce n'était rien !
Vera. — Oui, sans doute... en d'autres temps !
Phrygia. — En d'autres circonstances !
Floria. — La mort ordinaire... tranquille... N'importe laquelle...
Vera. — Mais pas celle qui vient des Huns ! Ah ! les Huns ! les Huns !
Xantha. — Tomber et périr sous leurs coups c'est pire que mourir ! c'est l'assassinat ! Tout ! mais pas les Huns! (A Geneviève.) Y penses-tn? Les couteaux?... Le bâillon ! le fer rouge !
ToRTULUS, passionné. — Et les outrages ! la torture ! tous les caprices de l'orgie, les grognements, les rires, les lourdes mains de bronze errant dans les ténèbres... (Cris des femmes.) les bras velus peinturlurés de sang! lès bouches immondes ! les dents de requins plantées dans vos hanches! les belles chevelures coupées au ras du cuir, à la faux, comme du blé... tous les supphces raffinés qui rongent le corps et grignotent l'âme ! . . . (Les cris d'horreur redoublent.) Voilà ce qui vous pend ! Fuyez vitel Fuyez!
Voix nombreuses. — Oui! Courons!... Courons!... (Elles destinent un mouvement en avant que Tortulus arrête, du geste.)
Tortulus. — Attendez les hommes ! Les voici ! (Leurs clameurs toutes proches retentissent. ) ...dans le quartier neuf! Ils volent vers vous. Je les ai précédés pour vous avertir. Ils sont ivres de fureur. . . Laissez-leur le temps de se calmer... Surtout, ne leur résistez pas! ou c'est eux qui vous tueront.
Geneviève, aux femmes qu'elle domine encore. — Ils ne vous feront aucun mal ! Je vous le garantis ! (Avec solennité et simplicité.) La minute est profonde, unique, éternelle... Si vous voulez partir, partez! Adieu pour toujours ! Si vous m'abandonnez, je vous abandonne, et je ne peux plus rien pour vous! Si vous restez... je vous défends, je m'occupe de vous, du peuple et de la ville et nous obtiendrons la victoire ! Allez ! que décidezvous?
Toutes les Femmes, retournées, d'une seule voix. — Nous restons ! Nous restons !
Geneviève, radieuse, et dans le passé. — Ah ! mon troupeau! mes brebis! mes moutons! (Aux femmes.) Entrez donc toutes dans l'église.
Voix nombreuses des fetnmes. — A l'égUse ! Oui ! Dans la bonne église ! (Elles s'y engouffrent. )
Geneviève, retournée vers elles. — A présent, fermezen la porte. (On lui obéit. La porte tourne à moitié sur ses gonds\) Tirez-la fort, tirez-la bien...
Vera, au milieu d'un groupe de femmes, dont les têtes effrayées passent par l'ouverture. — Et toi? Tu ne rentres pcis?
Gene\tève, douce. — Je reste sur le parvis.
Les Femmes. — Oh! non! rentre! rentre vite. Nous te suppUons ! Rentre avec nous, Geneviève.
Geneviève, obstinée. — Je reste sur le parvis. Fermez la porte. (La porte tourne davantage, mais sans être encore tout à fait dose.) Allons?
(La porte se ferme tout à fait. )
Une des Femmes, au moment où la porte se ferme. — Oh ! Jésus-Christ !
Geneviève, tournée vers la porte. — Et ne bougez pas... quoi qu'il arrive !
Une des Femmes, à travers la porte. — Si l'on te menace?
Une autre. — Et si on te frappe?
Geneviève. — Ne sortez pas.
Une Autre. — Et si on te prend? et si on t'emporte?
Geneviève. — Ne sortez pas !
TORTULUS, à la porte, avec ses mains à la bouche, en cornet. — Et si on la tue?
Geneviève, — Ne sortez, pas !
Une Autre. — Mais de te savoir ainsi exposée... nous sommes folles !
Une Autre. — Que veux-tu que nous fassions ici sans toi?
Geneviève, énergique, presque dure. — Priez! (Des cris épouvantables s'élèvetit.)
Une Femme, dans l'église. — Seigneiu:! Voilà les Huns !
Geneviève. — Mais non ! Ce sont vos hommes.