‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 28 sur 41 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les mêmes. — LA FOULE DES HOMMES

(Ayant couru, déchaînés, ceux-ci font irruption de partout. L'égarement et la peur convulsent leurs traits. Ils s'attendaient à trouver les femmes. En n'apercevant que Geneviève, seule en haut des marches de l'église, ils sont interdits... et s'arrêtent. Mais le premier moment de stupeur passé, ils redonnent libre cours à leur violence.)

Un Forgeron, qui semble les commander, interpellant Geneviève. — Tu nous as pris nos femmes !

Un Boucher. — Il faut nous les rendre !

. Le Forgeron. — Où sont-eUes?

Geneviève, calme et montrant la porte. — Là.

Le Forgeron. — Dans l'église?

Geneviève. — Dans l'église.

Le Forgeron. — Et pourquoi là?

Le Boucher. — ... Plutôt qu'ailleurs?

Geneviève. — Parce qu'il n'y a que là qu'elles soient -en sûreté, tout près de l'autel, aux pieds de la croix. Pour être à l'abri c'est l'endroit rêvé.

Un Tanneur. — A l'abri de quoi?

Geneviève. — Du danger.

Le Tanneur, astucieux. — Mais. . . de quel danger? Les Barbcires?... ou bien nous?

ToRTULUS, Perfide, à mi-voix. — Les deux.

Geneviè\te, avec fermeté. — Les deux. (A Tortulus.) Tu as raison.

Le FoRGEiioN, à Geneviève. — Ah ! tu vois ! tu l'avoues? C'est surtout contre nous... plus que contre les Huns... que tu défends nos femmes ! Tu es notre ennemie !

Geneviève. — Moi?

Le Forgeron. — Oui, toi, et c'est exprès que tu les as rassemblées ici, (Montrant l'église.) dans ce lieu d'asile où tu t'es dit que persoime — pas même nous, leurs maris, leurs parents, — ne pourrait y toucher ! Eh bien? Tu t'es trotnpée. Nous voulons nos femmes !

Le Boucher. — Avec nos enfants !

Le Forgeron. — Et nous les aurons ! malgré toi !

Un Homme du peuple. — Tout de suite.

Geneviève. — Je le veux bien. Appelez-les.

Le Forgeron. — Femmes ! Sortez ! (Rien ne bouge dans l'église.)

Un Marinier. — Si vous sortez, vous serez pardonnées !

Le Boucher. — Sinon, châtiées. (Même chose, aucun bruit.) •

\'oix, parmi les hommes. — Eh bien? Nous entendezvous? Répondez?

Un Ouvrier. — Ah çà ! l'église est vide? (A Geneviève.) EUes n'y sont plus?

Geneviève. — Elles y sont.

ToRTULUS. — Je les ai vues.

Un Maçon. — Alors eUes se sont échappées par derrière?

Geneviève. — Il n'y a pas d'autre porte. Un Bourgeois. — Alors, pourquoi ce silence? ToRTULus. — EUes ont peur, tiens !

Geneviève. — Non, elles prient.

Un Charretier. — Assez prié. Aujourd'hui, c'est à nous qu'elles doivent demander grâce !

Un Homme du peuple. — Oui! Gueuses qui nous lâchez ! en de pareils moments !

Un Autre. — Misérables !

Un Autre. — Mères indignes !

Un Autre. — Épouses parjures! Mauvaises compagnes !

Un Autre. — Engeance scélérate !

Un Autre. — Poison de la vie et peste du monde !

Un Autre. — Tu as beau te cacher... tu me paieras ça, Flavia I

Un Autre. — Arrive ici, Véra ! (Silence. ) Véra ! Véra !

Voix exaspérées. — Camilla ! — Lydia ! — Myrrha ! — Sybilla ! (et terribles cris de rage parce que rien ne répond.) Ah ! ah !

Le Forgeron. — Répondez au moins ! Dites quelque chose ! afin qu'on sache si vous êtes là?

Le Boucher. — Et sortez ! Par tous les dieux !

Un Serrurier. — Mais, j'y songe. Le peuvent-elles? Si elles étaient enfermées?

Geneviè\^. — La maison de Dieu n'a pas de verrous, ni barreaux, ni serrure... Entre et sort qui veut. (Elle a fait un pas vers la porte qu'elle pousse du bout des doigts, et celle-ci cède aussitôt sous la pression légère.) La porte est battante. (Et en effet, tandis quelle dit ces mots, la porte plusieurs fois va et vient, mollement, avant de retomber et de se refermer. — Durant ce court instant, les hommes se sont tous avancés et pencMs pour essayer de distinguer les femmes à l'intérieur.)

Un Homme du peuple à son voisin. — Les as-tu vues?

Le Voisin. — Non!

D'autres Voix. — Ni moi ! — Ni moi !

Le Tanneur. — Nous ne les avons pas vues !

Un Bourgeois. — C'est incroyable ! Ah çà? Que se passe-t-il?

ToRTULUS. — Elles sont là, pourtant. Mais tout au fond... blotties...

Geneviève. — Près de l'autel.

ToRTULUS. — ... et si elles ne vous répondent pas, (Désignant Geneviève.) c'est que celle-ci leur a défendu de parler, de bouger et de sortir sans son ordre exprès !

(Clameurs indignées des Iwmmes. — A Geneviève.) Est-ce vrai?

Geneviè\^. — C'est vrai. (Nouvelle explosion de colère.) Écoutez-moi, maintenant.

La foule DES Hommes. — (Tempête de cris.) Non! Non ! Plus de discours !

Geneviève. — Non? Vous ne voulez pas? (S'avainçant vers eux dans une transfiguration d'énergie.) Eh bien, renversez-moi donc ! C'est facile. Après avoir — en même temps que cette bouche et ce cœur — (Touchant ses lèvres et sa poitrine.) écrasé ma parole et broyé ma tendresse... franchissez le parvis, poussez la porte battante, envahissez et profanez l'égHse, éteignez les flambeaux, heurtez

là croix, disperser là prière, allez... comme des oiseaux de nuit dénicher vos femmes de l'autel ! arrache2-les-en de vos propres mains ! chargez-les sur vos épaules, comme des sacs! et traînant avec eUes vos enfants évanouis, engouffrez-vous dans les plaines de la panique, en hurlant... comme les animaux forcés par le chasseur... Seulement, le chasseur ne sera plus le Hun, mais Dieu ! qui poursuit partout le sacrilège et l'anéantit, où qu'il soit ! où qu'il aille ! (Frappés et figés par l'accent de Geneviève, les hommes n'ont pas fait un pas.) Eh bien? Qu'attendez- vous? Qui vous retient? Vous n'osez pas? Vous me laissez parler ! Je vous conjure ! Écoutez-moi ! Mieux qu'avec vos oreilles, avec votre esprit grand ouvert et votre âme débouchée ! Réfléchissez. Qu'allez- vous faire? Avez- vous un cerveau qui pense? une intelligence humaine? ou bien n'êtes- vous que des agneaux et des poulets, qui détalez en entendant du bruit?

* ToRTULUS, diabolique. — Les Huns arrivent ! Ça brûle !

Geneviève, à Tortulus. — Tais-toi!... (Aux hommes.) Est-ce une raison pour désespérer? Fuir, c'est courir à la mort!

Tortulus. "- Et rester, c'est l'attendre.

Geneviève. — Trouves-tu plus sûr d'aller au-devant?

Le Tanneur. * — Nous n'irons pas au-devant des Huns, puisque nous les fuirons ! Nous irons dans le sens opposé, loin d'eux... très loin!

Geneviève. — Ils vous rattraperont. Le chien court après celui qui court. Et puis, où voulez- vous aller? Vous ne le savez pas !

Un 'Homme du peuple. — Si ! à Aurehani (i).

Un Cultivateur. — Non ! à Senones (2) .

Un Bourgeois. — A Avaricum (3) !

<i) Orléans.

(2) Sens.

(3) Botirges.

Un autre Bourgeois. — C'est trop près ! A Burdigaia (i).

Geneviève. — Déjà vous vous disputez ! Vous n'êtes pas d'accord ! Jamais en désertant vous ne vous y mettrez ! Le désarroi divise au lieu de joindre. Ce n'est qu'en demeurant que vous serez unis. Comment pouvez- vous, peuple sans cœur, abandonner vos foyers? ces toits sous lesquels se sont endormis du dernier sommeil vos parents? où vous fûtes conçus et nourris? où vos enfants sont nés? Quelle est cette folie de croire que pour se garantir du glaive il suffit de prendre la fuite? Aussi lointain que sera le pays choisi par vous pour vous y cacher, vous y serez malheureux !

Le Boucher, réfléchi. — Il y a de bons pays.

Geneviève. — Aucim ne sera le vôtre. Et si vous le gagnez, ce pays, si vous ne tombez pas en route... en quel état y échouerez- vo us ? blessés, épuisés, à bout de souffle ! Vous n'y aborderez que pour y mourir de chagrin, ou pour y trédner dans la tristesse et la misère une horrible vieillesse !

Un Bourgeois. — Mais non ! Nous n'y langxiirons pas, va! Tout de suite après la tempête, si nous sommes vivants, nous reviendrons chez nous !

Un Cultivateur. — Planter nos choux !

Geneviève. — Vous ne le pourrez pas ! Vous n'aurez plus de chez vous ! Votre pays sera mort, inhabitable, et vous rejettera. En le quittant vous commettez un crime, le pire de tous ! Fuir est bien autre chose qu'éviter l'ennemi !

Une Voix. — Quoi, donc?

Geneviève. — C'est l'inviter ! c'est l'attirer ! c'est lui céder la place ! En fuyant, vous trahissez ! Si vous partez, votre viUe, cette belle Lutèce appelée à travers le temps

(1) Bordeaux.

22S LA BP:LLE histoire de GENEVIÈVE

à d'immenses destinées, sera pour toujours balayée de la face du monde, et n'offrira plus demain qu'un désert englouti par le sable ou noyé par les eaux ! Les bandits d'Attila auront pu la raser, n'y laisser que des cendres... c'est vous... ce n'est pas eux... qui l'aurez ravagée ! C'est vous qui la condamnez, par votre fuite, à disparaître ! C'est vous les Barbares ! les destructeurs ! les démons de la ruine et les meurtriers de la Gaule ! C'est vous les' Huns ! (Explosion de fureur. )

Le Forgeron, levant son marteau. — Ah ! pour ce mot...

Le Boucher, menaçant. — Pour cette injure !..,

Geneviève. — Enfin ! Vous vous révoltez ! Vous n'êtes pas tout à fait morts, et vous sentez l'offense ! Alors, pourquoi la mériter? pourquoi partir? Pour sauver vos biens? Vous ne pouvez pas les emporter !

Le Bourgeois. — Perdons nos biens ! Mais sauvons nos personnes !

Geneviève. — En fuyant vous perdrez tout. Se sauver ne sauve pas !

Le Forgeron. — Alors, qu'est-ce qui sauve?

Geneviève. — Dieu d'abord. Ensuite nous-mêmes. Lui et nous ! Voilà les sauveurs. Le reste est inutile.

Voix insolentes d'incrédulité. — Oh ! Dieu... Dieu !

Geneviève. — Oui, Dieu !... Ne blasphémez pas ! C'est lui aussi que vous fuyez ! Revenez vite à lui si vous ne voulez pas qu'il vous, fuie à son tour ! Comprenez que les choses d'ici-bas ne sont qu'un résultat des desseins qu'il a sur les hommes ! Vous l'avez irrité, songez à l'apaiser. C'est le Dieu des Armées. Invoquez-le ! Soyez sages ! Repentez- vous ! Il vous défendra.

ToRTULUS. — En attendant, le temps vole ! et les Huns galopent ! Ils seront ici demain !

Geneviève. — Certainement... si vous fuyez. ]\Iais

apprenez une grande nouvelle : Si vous restez, vous n'avez rien à craindre. Ils seront vaincus.

Le Forgeron. — Et qui donc les vaincra? Ce n'est pas nousj*

Geneviève. — L'armée romaine.

Une Voix. — EUe est trop loin !

Une autre Voix. — Trop peu nombreuse !

Geneviève. — EUe avance à marches forcées ! et le nombre n'est rien. C'est la manœuvre qui fait la victoire. Où sont exactement les Huns? Vous l'ignorez? Moi, je le sais.

ToRTULUs, aux hommes. — A Durocortorum (i) ! Je vous l'ai dit !

Geneviève, protestant. — Mais non, beaucoup plus près ! Ils ont pris depuis Durocatalaunum (2),. Artiaca (3), ('C/aweMrs. ^ Augustobona (4), Clanum (5), (Cris d'épouvante.) Agedicmn (6).

Une Voix. — Nous sommes perdus !

Geneviève. — Mais non ! Rendez-vous compte qu'embarrassés par des milliers de chariots qui obstruent toutes tes routes, ces hordes n'avancent que lentement. Même avec des prodiges de diligence, il leur est impossible d'être à Lutèce avant trois jours...

Une Voix. — Trois jours !

Une autre Voix. — Ça n'est rien ! C'est trois minutes !

Une Autre. — Un éclair !

Geneviève. — C'est une trinité ! Cela vaut trois ans !

Tortulus. — Eh bien ! fiez-vous à elle, et Lutèce sera

(i) Reims.

(2) Châlons-sur-Mame.

(3) Arcis-sur-Aube.

(4) Troyes.

(5) Villemaur. ^

(6) Sens.

brûlée comme l'ont été sûrement — si elle a dit vrai — Artiaca, Augustobona...

Geneviève, — Mais non ! Aucune de ces villes n'a souffert. Le pillage a cessé.

(Ëtonnement parmi la foule.)

ToRTULUS. — Pourquoi? Quelle invraisemblance! Elle vous trompe! Attention!...

Geneviève. — Je dis ce qui est.

Le Forgeron. — Et l'armée romaine?

Geneviève. — Elle accourt !

ToRTULUS. — Mensonge ! Elle est au diable, l'armée romaine ! arrêtée, empêtrée, à des milles de là ! Aetius, son général, au lieu d'agir, intrigue et parlemente.

Geneviève, forte et claire. — Il agit ! Je l'ai prévenu I (Mouvement, doute et stupeur.)

ToRTULUS, grossier, éclatant de rire. — Toi? Tu plaisantes? A pareille distance? Allons. Pour qui nous prendstu?

Le Boucher, — Oui... Comment l'as-tu fait?

Une Voix. — Par qui?

Une autre Voix, — Ça n'est pas toi?

Geneviève, — Par un messager. Aetius, averti, a aussitôt rassemblé tous les soldats Francs transfuges, Bourguignons, Sarmates, Saxons, Ibriens, Lisiens et ceux des Armoriques ! et les réunissant aux troupes de l'Empire, il se précipite avec cette puissance énorme afin de barrer le passage aux Huns ! Il ne peut manquer maintenant d'arriver sous les murs de Lutèce en même temps qu'Attila... peut-être avant lui !

ToRTULUS. — Si les Huns toutefois ne changent pas d'itinéraire?.,, et ils en changeront ! car ils sont bien forts !

Geneviève. — Ils n'en changeront pas !

ToRTULUs. — Qu'en sais-tu donc pour affirmer ainsi? Qu'est'Ce que c'est d'abord que ce messager?

Geneviève. — Quelqu'un de sûr qui me sert en secret.

ToRTULUS. — Peut-on le voir? lui parler?

Geneviève. — Il n'est pas ici.

Le Forgeron. — Son nom? Dis-nous son nom?

Geneviève. — Il ne vous apprendra rien.

Le Boucher. — Dis-le toujours.

Geneviève. — Proxime.

(Toui le monde se regarde avec une mimique interrogative.)

ToRTULUS, à la foule. — • Vous connaissez ça?

Voix diverses. — Non ! — Pro... Proxime?

Un Homme du peuple. — Personne ne le coimaît.

ToRTULUs. — Il n'existe pas ! C'est une invention !

Geneviève. — Il existe. Croyez-moi. Il m'a rapporté ce matin les nouvelles que j'attendais et que je vous ai dites.

ToRTULUS. — Comme tout cela est clair ! (Menaçant. ) En voilà assez ! Je t'accuse publiquement d'imposture et de crime, de crime prémédité, contre Lutèce et ses habitants, le peuple Séquanais et celui de la Gaule ! (Profonde émotion dans la foule muette. — Aux hommes. ) Cette Geneviève ! Elle a un but, voyons? Vous ne vous l'êtes jamais demandé? Que fait-elle parmi vous? — Le mal.

Les Voix des femmes, éclatant derrière la porie. — Le bien ! — Le bien ! — Rien que le bien !

Le Forgeron. — Ah ! vous vous réveillez, les femmes !

Le Boucher. — Pour elle vous vous dégelé? ! Vous retrouvez vos langues !

Voix nombreuses, — Taisez-vous! — ■ Tgjsez-vousl ToRTULUs. — Oui, le mal ! C'est votre mauvais génie.

Violente sous sa douceur, ambitieuse et rusée, capable de tout malgré sa faiblesse dont elle joue ! fausse malade et fausse mourante, avide d'honneurs et de popularité, voilà dix ans qu'en secret elle suit son dessein ! qu'elle l'organise! Je sais... oui... qu'elle est extraordinaire?. Tant pis ! Cela la condamne. Elle rend la vue aux aveugles? l'ouïe aux sourds? redresse les bossus? et fait courir les impotents?... Bon. Mais, de quel droit? Qui le lui demande? et qui le lui permet? D'où tire-t-elle cette faveur exorbitante de pouvoir guérir et sauver qui lui plaît, oui ou non? Avez-vous pensé à ça? Tout, d'ailleurs, dans son existence, est contraire aux idées reçues. Elle a coupé ses cheveux. Scandale. EUe a réprouvé le mariage et ses devoirs pour vivre à l'écart. Donc, égoïsme et sécheresse. Plus d'obhgations. Plus de responsabilités. Solitude, turpitude. Son plaisir, ses calculs, son orgueil dévorant, voilà ce qui prime !

Voix des Fem.mes. — C'est faux ! — Nous l'aimons !

TORTULUS. — Ses habitudes font frémir. Elle ne mange pas, ne boit pas, ne dort pas, ne sent ni le froid ni le chaud. Elle peut s'étendre à peine vêtue dans la neige et rester nu-tête à la canicule, au soleil. Trouvez- vous ça convenable? (Rumeurs parmi les hommes.)

Une des Femmes. — Nous l'aimons.

ToRTULUS. — Elle recherche, ainsi que les pourceaux, le fxmiier et la boue pour s'y rouler, en s'y déclarant, par bravade, aussi bien que sur des tapis ! (Oh/ Exclamations parmi les hommes.) Aux bords du fleuve, quand il pleut, elle fait chanter les poissons... chose qui retourne le cœur... (Oh/ parmi les hommes.) Dès qu'elle appelle un oiseau, il vient dans sa main. La colombe en roucoulant s'accroche à son front, et le crapaud... quelle horreur! monte sur son pied. Elle est à la fois — monstruosité — amie de la mouche et de l'araignée !

Voix des Femmes. — Aussi, nous l'aimons ! — Ah ! oui I Nous l'aimons !

Le Boucher. — Ah çà ! vous tairez-vous?

Geneviève, aux fetnmes. — Mais oui, laissez-le dire ! Et priez ! (Montrant Tortulus. ) Priez pour lui !

ToRTULUS. — Elle parie seule tout haut — ou tout bas, ce qui glace. A qui? Je vous le demande? La nuit, elle sort, en blanc — hé? pourquoi pas en noir? — pour interroger la lune qui lui répond. EUe fait des gestes sur les remparts. L'ombre la favorise et elle conspire avec les mauvaises étoiles. Il lui échappe même — imprudence — de rire quelquefois en regardant le ciel, ce qui montre à quel point elle se moque alors des hommes.

Une Voix, chez les femmes. — Ou bien elle pleure ! malheureux ! Si tu l'avais vue pleurer !

Tortulus. — Ah ! oui ! J'oubhais. Elle pleure ! et à volonté ! Crac ! et si fort et si abondamment qu'elle inonde sa chambre ! L'eau de ses yeux lui monte aux chevilles. Est-ce naturel? Sur le pain, sur le vin, sur les femmes, sur les enfants, sur les vivants, sur les morts, elle trace à la dérobée avec son pouce — avez-vous vu la longueur de son pouce? — un signe bizarre.

Une Voix, chez les femmes. — C'est le signe de la Croix !

Tortulus, gonflé d'ironie. — Bien entendu ! Elle le dit. Mais est-ce vrai? Si c'est un signe démoniaque, elle ne va pas vous le raconter? Dans la campagne, — observez ceci — elle empêche les gens de toucher aux herbes vénéneuses... d'où j'en conclus qu'elle en a l'expérience et qu'au lieu de les défendre, elle songe à les conseiller ! (Inquiétude parmi les hommes.) ...ei qu'en tout cas, par cette révélation sournoise elle engage les méchants à en faire un emploi terrible et quotidien ! (Oh! parmi les hommes.) Mais voici plus grave : Prédiction de l'avenir. Œuvre... inhumaine ! affreuse ! En effet, ou bien Geneviève ignore le futur... et elle vous mystifie? ou bien elle le connaît, — sans pouvoir l'empêcher — et alors à quoi lui sert sa science impie, sinon à vous troubler pour vous conduire au gré de son caprice?... En bien, comme en

mal, elle met tout à l'extrême, annonçant tour à tour la victoire certaine ou le désastre inévitable. Elle s'amuse à vous bouleverser... Fait-elle semblant de donner du courage? c'est pour le retirer ! Quand personne ne sait rien et ne peut rien savoir, elle se vante de tout connaître. Exemple : les notabilités du Municipe, qui sont pourtant qualifiées pour être au courant des choses militaires, ignorent absolument où est Aetius... Geneviève, elle, le sait ! Mon Dieu, oui f Elle a des messagers, secrets, dont personne n'a jamais entendu parler, et qui franchissent les lignes, paraît-il, comme de purs esprits ! Après avoir fait, pendant la paix, des miracles douteux... ^

Les voix des Femmes. — Des vrais î — Des vrais ! — Par centaines !

ToRTULUs'. — Mettons des vrais ! Elle prétend maintenant en accomplir de plus grands pendant la guerre ! Halte-là! C'est une autre histoire! Il y va de nous, du pays ! Mais rien ne la gêne ! Ardente, enragée, elle va son train, bousculant tout, sûre d'elle... et de vous, car, en vérité, je vous admire et vous m'ébahissez ! Voilà une femme du commun... une bergère sans plus et vous la traitez comme une reine ! Creusez ses prétendus services, tout le bien que soi-disant elle a fait, vous verrez que ce n'est pas pour vous, mais pour elle, à son profit ! pour s'arroger des droits qui lui pennettent de vous asservir ! En dix ans, elle a capté votre confiance, pris vos femmes, vos enfants, leur cœur et leur pensée, leur personne réelle, de chair et d'os, puisqu'elle les tient là, à votre barbe, enfermées, tremblantes.

Voix de Femmes. — C'est de notre plein gré ! — Et la porte est ouverte !

TORTULUS. — Alors, c'est pire ! Ayant fait vœu de pauvreté, ne possédant pas un sou d'or, elle est plus riche que vous tous, puisqu'elle dispose de vos biens ! EUe vous commande d'y renoncer? Ça lui est commode ! Elle vous dirait : <c Je les veux ! » vous les lui donneriez !

Voix de Femmes. — C'est vrai ! — c'est vrai !

ToRTULUs. — Vous entendez? Ayant ainsi sous sa dépendance vos famille^ et vos fortunes, des gardes et une armée : vous ! une cour et un peuple de suivantes... (Montrant la porte de l'église où sont les femmes.) elles ! Geneviève, enivrée, tranche et décide ! Dieu là-haut lui dit ses secrets, ici-bas les chefs l'écoutent. C'est elle qui fait tout, qui dirige la guerre et prépare la paix... Et vous l'approuvez 1 Vous dites : FiatI

Voix dans la Foule. — Non ! — Pas tous !

ToRTULUS. — Tous elle vous fascine ! et vous a subjugués ! Cette confiance que vous refusez — et avec raison — aux Pouvoirs, à la Curie, à l'armée, aux évêques !.,. vous la lui accordez, à elle, aveuglément! Dès qu'elle ouvre la bouche, elle est crue sur parole! Absurdes ou pervers, ses propos font la loi ! et vous vous laissez pousser à la houlette par cette gardeuse de troupeau, comme les moutons qu'autrefois elle menait brouter ! Ah çà ! êtesvous libres? Êtes-vous des hommes?

Voix nombreuses. — Oui ! — Oui ! — Liberté ! — Pas de joug!

ToRTULUS. — Ouvrez les yeux, alors ! Et voyez clair dans le jeu de la Sainte ! Elle est d'intelhgence avec le chef des Huns ! Si elle prophétise que la \iUe sera épargnée, c'est pour vous empêcher de la dégarnir, de peur qu'Attila ne la trouve vide et dépouillée de ses trésors !

Voix indignées des Hommes. — Oh ! la perfide ! — Qui l'eût dit ! — Trahison ! — Trahison !

Le Forgeron. — Eh bien, moi, je m'en doutais I

Le Boucher. — Et' moi, j'en étais sûr !

Voix suppliantes des Femmes. — Appelle-nous, Geneviève ! — Appelle-no\is I — Il est grand temps !...

Geneviève, aux femmes, — Ne sortez pas I

ToRTULUs, à la foule. — Si vous voulez vous afiEranchir, il faut le faire, et sans tarder !

Voix nombreuses. — Nous le voulons !

Un Ouvrier. — Mais comment?

ToRTULUS. — En exécutant Geneviève ! (Immense et double clameur, d' épouvante chez les femmes, de soulèvement chez les hommes.)

Voix, parmi les hommes^ — Oui, chassons-la ! — Bannissons-la ! — L'exil !

ToRTULUS. — Ça n'est pas suffisant ! Libre, elle peut toujours nuire !

Voix, parmi les hommes. — Enfermons-la ! — La prison ! — Le caveau !

ToRTULUs. — Elle s'échappera grâce à la magie !

Voix, parmi les hommes. — En ce cas, tuons-la ! — La mort!

ToRTûLUS. — Voilà le bon, le seul moyen !

Voix brisées des femmes. — Geneviève ! Nous sortons ! — Ah! cette fois...

Geneviève, aux femmes. — Non, mes sœurs !

Une des Femmes. — Ciel ! Nous ne pouvons pas !

Une Autre. — La porte résiste !

Un Ouvrier. — Enfoncez-la !

Une des Femmes. — Nous ne pouvons pas !

Le Forgeron. — Enfonçons-la, nous autres !

Geneviève, aux hommes. — Vous ne pourrez pas ! Dieu soit loué ! (Aux femmes.) Je l'ai prié qu'il vous enferme et vous sauve ainsi, malgré vous !

(Cris de rage parmi les hommes.)

Tortulus, à la foule. — Eh bien? amis ! que faut-il de plus? Quel nouvel affront? quelle injure? Elle vous a

traités de Huns... et elle vit encore! Frappez! ou vous êtes des lâches !

Voix furieuses des Hommes. — A mort ! — A mort !

— A mort!

Geneviève. — Enfin ! — Moi qui la voulais depuis si longtemps !

Voix, parmi les hommes qui déjà l'entourent. — Tu vas l'avoir ! — A l'instant même ! — Ici ! — Sans procès !

Le Forgeron. — Qui sera juge?

Voix nombreuses. — Le peuple !

Geneviève. — Et qui bourreau?

Voix des Hommes. — Le peuple aussi ! — Il est tout !

— C'est le seul maître.

Le Forgeron. — Ainsi donc, il veut la mort?

Immense cri. — La mort !

ToRTULUs. — Mais laquelle?

Une Voix. — Étranglons-la !

Une autre Voix. — Non ! le fer !

Une autre Voix. — Non ! le feu I Brûlons-la vive I

Un Marinier. — A l'eau ! qu'on la jette à la Seine !

Tortulus. — Non ! Il faut la lapider, là, contre l'église... l'église S aint-É tienne... ! Que chacun choisisse sa pierre!... et qu'à chaque coup les femmes, derrière la i)orte, les entendent tomber !

Un Ouvrier. — Oui ! oui ! Chacun sa pierre !

Geneviève, toujours debout, les yeux au ciel. — Seigneur, je vous remercie !

(On s'empare d'elle, on la pousse en bas du parvis, aux hurlements de joie de la multitude, tandis que le chœur des femmes dans l'église entonne un chant pieux. Juste à ce moment, wi grand vieillard, à cheval, vêtu d'habits sacer-

dotaux et escorté de plusieurs cavaliers, pénètre sur la place. Il voit la scène. Il se précipite, il fend la foule qui s'écarte. )

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