SCÈNE II
Les mêmes. — GENEVIÈVE
C'est une -petite fille de dix ans, en habits blancs de laine immaculée. Ses bras, aux poignets encore osseux et nus, aux manches courtes, pendent de chaque côté de son corps. On ne la voit pas respirer. Elle a de grands yeux, graves et bleus, avec de longs cils noirs. Divisés par une raie au milieu d'un front bombé, ses cheveux blonds sont tressés en deux nattes qui lui tombent par-devant jusqu'à la taille. Elle se tient droite comme une tige, aussi ferme que frêle, et dans sa personne tout s'élance.
GÉRONTIA. — Tu rentres. Ça n'est pas dommage. Tu viens de l'église?
Geneviève. — Oui, maman.
Severus, à sa fille. — Tu n'as pas eu froid? GÉRONTIA, la rriontrant. — Elle est verte ! Severus, à sa fille. — Viens près du feu. Geneviève. — J'ai chaud.
Severus, qui lui prend la main. — C'est vrai. (A sa femme :) Vois?
GÉRONTiA, tâtant. — Sans doute! Elle est brûlante... c'est la fièvre.
Geneviève. — Je suis très bien. Et puis, j'ai tant de joie!
Severus. — A quel propos?
Geneviève. — Pour demain.
GÉRONTIA, impétueuse. — Quoi, demain?
Geneviève. — Les évêques.
GÉRONTIA, qui se contient. — Que veux-tu dire? Je ne comprends pas*. Ton père non plus. Quels évêques?
Geneviève. — Vous ne savez pas?
GÉRONTIA. — Nous ne savons rien. (Elle fait des yeux à Severus pour qu'il dise comme elle.)
Severus. — Rien.
GÉRONTIA. — Parle, toi, puisque tu sais?
Geneviève. — Deux évêques viennent ici. C'est Germain, évêque d'Auxerre, et Loup, évêque de Troyes. Ils viennent de loin, et ils vont encore plus loin,
Severus, très intéressé. — Où donc, mon petit chat?
Geneviève. — Dans l'île de Bretagne.
Severus. — Tiens? Se promener? Pour leur plaisir?
Geneviève. — Oh ! non !
GÉRONTIA. — Pourquoi alors?
Geneviève, simplement. — Pour combattre l'hérésie...
GÉRONTIA, riant jaune. — L'hérésie ! l'hérésie ! Qu'estce que c'est que ça? Une bête?
Geneviève. — Pire, (Un silence.) L'hérésie de Pelage.
GÉRONTLA. — Pé... Pelage? Nous y sommes de moins
en moins !... Pelage ! En voilà des contes ! (A son mari : ) Tu connais ça, toi, Pelage?
Geneviève. — Pelage est un moine pieux qui vivait en Grande-Bretagne...
Severus. — Ah! oui! Vraiment? Mais... vivait?.,. Il est donc mort?
Geneviève, toujours d'assurance aussi douce. — On n'est pas sûr. Il a disparu. Depuis huit ans. Mcds, comme il est l'auteur d'une hérésie que Dieu condamne, les évêques vont exprès là-bas pour détruire cette hérésie. Ils seront ici demain.
GÉRONTIA, haletante. — Bah? Oui? C'est la première nouvelle. Mais comment sais-tu tout ça? Qui te l'a dit?
Geneviève. — Personne.
GÉRONTIA, outrée. — Oh ! Si tu le sais c'est qu'on te l'a dit! Quelqu'un... Qui?
Geneviève. — Je le sais sans qu'on me Tait dit.
GÉRONTIA. — C'est trop fort ! Tu mens !
Geneviève. — Je ne mens pas.
GÉRONTIA. — Et quand... l'as-tu appris? Hier? Ce matin?
Geneviève. — Tout à l'heure, à l'église.
GÉRONTIA. — Pendant que tu priais?
Geneviève. — Tout de suite après, en me relevant.
Severus, se rapprochant d'elle. — Mais comment? De quelle façon? Tu l'as lu? en lettres de feu? sur la muraille?
Geneviève. — Non.
Severus. — Une voix?
Geneviè\'E. — Non.
GÉRONTIA, à Severus. — Ah ! ne l'influence pas, toi ! Tais-toi I
Geneviève. — En un instant je l'ai appris, je l'ai su en moi, toute seule.
GÉRONTIA. — Comme ça? tout d'un coup?
Geneviève. — Tout d'un coup, oui.
GÉRONTIA. — Ma petite, tu continues à te moquer de nous. Tu as tort.
Geneviève. — Je vous dis la vérité.
Severus. — Voyons, mon chéri, quelqu'un peut très bien t'a voir raconté tout cela? Le prêtre? Ou l'officier? Ou son fils? Ou le vieil anachorète qui sort quelquefois de la forêt pour quêter du maïs, un peu de fromage? Avoue-le en ce cas. Il n'y a aucun mal.
Geneviève, secouant la tète. — Non. C'est comme je l'ai dit.
GÉRONTIA. — Eh bien ! nous ne te croyons pas ! Tu es laide, laide 1 Et tu nous trompes.
Geneviève. — Oh ! Est-ce que ça n'est pas vrai que les évêques viennent?
GÉRONTIA. — Je n'en sais rien. Et puis, quand même ! Ça n'est pas la question! A supposer que ça soit vrai... que des évêques viennent, ce que nous n'admettons pas, ton père et moi, ce qui est incompréhensible, c'est que tu l'aies su, toi, et avec tous ces détails au-dessus de ton âge et de ta raison ! et de la manière extraordinaire que tu prétends !... alors que nous deux nous n'en savions pas un mot!
Geneviève, tranquille. — Mais si, maman, vous le saviez.
GÉRONTIA. — Nous?... Àh! par exemple! Ça!... Nous le savions?
Geneviève, qui ne s'émeut pas. — Vous et papa, sans doute.
GÉRONTIA ~ Oh ! Oh ! A-t-on idée? Alors, à la minute, nous mentions? dis-le? dis-le donc?
LA BpLLE HISTOIRE DE GENEVIEVE 43
Geneviève. — Non, maman.
GÉRONTiA. — Mais si! Car enfin si nous l'avions su que les évêques venaient, pourquoi te l'aurions-nous caché?
Severus, gêné. — En effet... quelle raison?
Geneviê\'E, qui sourit. — Par bonté. (Le père ei la mère se regardent.) Comme vous deviniez ma joie d'assister à la fête, vous attendiez exprès le dernier moment pour me faire la surprise.
GÉRONTIA, résolue et glacée. — Eh bien ! mon enfant, la surprise... tu vas l'avoir, et tout de suite ! Tu n'iras pas à la fête.
Geneviève, parfaitement calme. — Ne dites pas ça,
maman.
Severus, tout à coup. — Mais oui ! EUe ira ! (Prenant sa fille dans ses bras et l'embrassant avec fougue.) Tu iras ! Je te le promets, moi. Tu iras, mon chéri.
GÉRONTIA, pourpre de fureur. — Par Jupit... !
Severus, lui imposant silence. — Assez ! Bouche close ! A l'instant ! (A sa fille: )Vz, dans ta chambre, mon petit 1
(Geneviève sort.)