SCÈNE I
ATTILA. — ZERCON
Attila, calme et terrifiant. — Je crois que tu m'as réveillé?
Zercon. — En effet. Salut du monde.
Attila. — C'est la mort.
Zercon. — Je* le sais. Source de vie. Mais si tu le permets, je te dirai pourquoi j'ai osé t'arracher à ton gracieux repos.
Attila. — Dis-le, et si c'est pour rien, ta tête dans xan instant aura quitté ton corps, ici même, et roulera sur mes orteils.
Zercon. — Elle en serait heureuse, ô soleil de Justice ! Mais non, ma tête et mon corps, provisoirement, demeureront unis. Voici donc les motifs qui m'ont fait te braver. Il se passe depuis hier des choses qui étonnent. L'eau du fleuve a pris tout à coup un goût de pourriture et les hommes qui en ont bu ont vomi des flots noirs en poussant des petits cris.
Attila. — En sont-ils morts?
Zercon. — Tous, amour des guerriers.
Attila. — Qu'on boive aux puits.
Zercon. — Ils sont taris. En plus, le vent est insensé !
Attila. — Comment cela?
Zercon. — Imagine-toi, science infuse, que le vent, ce matin, sévit sans qu'il soit possible de découvrir d'où il souffle.
Attila. — Ventre écorché ! on le voit bien aux branches qu'il agite? aux étoffes qu'il fait flotter?
Zercon. — Non, miroir de l'esprit. Pour la première fois, il ne déplace pas un nuage ni n'agite une feuille. Il ne soulève rien. Tout lui désobéit. Et pourtant il souffle ! On le sent. Si tu ne me crois pas, sors et rends-toi compte.
Attila. — Est-ce tout?
Zercon. — Je le voudrais, rival du vent ! Mais ce n'est pas tout. D'autres phénomènes se sont produits, «
Attila. — Cette nuit?
Zercon. — Cette nuit. Des étoiles ont éclaté et sont tombées dansla campagne, sans faire le moindre bruit. On a vu un chien jaune bêler et un mouton noir aboj^er. Aucun soldat n'a pu dormir. Ils sont tous très inquiets. On a trouvé çà et là, sans qu'on y comprenne rien, des troncs d'arbres reliés entre eux par des toiles d'araignées infranchissables... et dont les fils emmêlés et hérissés de pointes ont la dureté du fer... (Attila écoute.) Enfin, le plus grave... Krâ,
Attila, dressé sw son séant, avec un cri de sauvage amour. — Mon cheval !
Zercon, tombe à genoux. — Ton cheval, cavalier de gloire... Krâ n'est plus le même.
Attila, farouche et tendu. — Qu'a-t-il? Qu'est-ce qu'il a?
Zercon. — Ce privilège qu'il tenait de Dieu de sécher l'herbe où plongeait son sabot...
Attila. — Eh bien?
Zercon. — Il l'a perdu !
Attila. —-Ah!
Zercon. — Quand, le remarquant tout stupide, à l'aube, je l'ai sorti pour le promener à la main... j'ai vu... j'ai vu tout à coup que l'herbe qu'il foulait restait verte et ne séchait plus !
Attila, à mi-voix. — Vraiment ?
Zercon, plus ramassé sur le sol. — Si ce n'était que celai Mais... (Il s'arrête.)
Attila, très doucement. — Va. Dis tout.
Zercon. — • Il renifle et ne veut plus boire.
Attila. — Mais le sang? Son seau de sang?
Zercon. — ■ Krâ refuse le sang.
Attila. — Même chaud et fumant?
Zercon. — Chaud ou froid, il ne l'aime plus ! Le sang le dégoûte. Et quand, avec un air colère, on pose le seau devant lui, il renverse du pied le seau.
Attila, descendant du lit. — Allons le voir ! Devant moi, il boira.
Zercon. — J'en suis sûr, brasier de raison. Toi seul, clef des tombeaux, peux l'abreuver de sang. Nous, les mortels, ne pouvons pas...
Attila. — Viens.
(A ce tnoment, entre avec vivacité dans la tente Irriri» baiU, le grand devin.)