SCÈNE II
Les mêmes. — IRRIRIBAUL
Irriribaul. — Puissance infinie, arrête.
Attila, voulant passer. — Je sors.
Irriribaul. — Ne sors pas. Tu dois tout savoir.
Attila, arrogant. — Donc, je le sais ! Le fleuve, les puits, le vent, les étoiles tombées... Krâ... je sais tout.
Irriribaul, — Excepté ce que je vais dire. As-tu dormi cette nuit?
Attila. — Non.
Irriribaul. — Qu'est-ce qui t'a coulé, pendant cinq heures, le long du corps?
Attila. — Des sueurs, des sueurs.
Irriribaul. — Qu'as-tu senti dans tes moelles?
Attila. — Du froid, du froid.
Irriribaul. — Qu'as-tu entendu dans tes oreilles, même quand tu te les bouchais?
Attila. — Des cris, des cris.
Irriribaul. — Qu'as-tu vu dans tes yeux, même quand tu les fermais?
Attila. — Ma mort, ma mort.
Irriribaul, d'un air avisé. — Que faisait ton cœur, à ces moments-là?
Attila. — Il battait, battait... et passait à droite. (Durement interrogateur.) Et qu'ai-je rêvé? {Et il attend.)
Irriribaul. — • Ah ! cela, torrent de sagesse, tu sais bien que je ne peux pas m'en faire une idée.
Attila. — Es-tu devin?
Irriribaul. — Sans doute. Et toi? Es-tu divin?
Attila. — Je le suis.
Irriribaul. — Alors, comprends que je ne suis devin que par rapport aux choses de l'humanité, mais non de la divinité ! Comment imaginer, toi le divin, que tu sois pénétrable? Celui qui te devinerait serait aussitôt plus que toi et deviendrait ton maître.
Attila. — Tu as bien deviné mes sueurs, mes yeux, n>es oreilles?
Irriribaul. — Oui... ce qui a trait à .ton corps, les troubles de tes sens... passe pour cela ! et c'est déjà d'une effrayante audace ! Mais ta pensée ! volcan du chaos ! ta pensée, c'est le gouffre et l'escarpement, c'est l'insondable et l'interdit, c'est l'étendue du ciel et la profondeur des mers ! Toi seul tu peux la créer, la regarder, l'exprimer et la taire. (Attila reste silencieux. ) Et maintenant, flamme inextinguible, voici le plus étrange... On a wl passer au lever du jour un immense oiseau liunineux ; et sous ses ailes étendues, on distinguait, tandis qu'H planait, comme une grande rose de trois couleurs, bleue, blanche et rouge. Il volait très haut.
Zercon, doucement. — Je l'ai vu aussi.
Irriribaul. — Puis, tout à coup, il a piqué droit sur la terre, assez loin.
Attila, impératif. — Il faut le prendre !
Irriribaul. — On a couru, cherché... On ne l'a pas trouvé. Mais, presque aussitôt à l'entrée du camp, s'est présentée, toute seule, une femme.
Attila. — Quelle femme?
Irriribaul. — Nul ne sait d'où elle vient. Personne ne la connaît.
Attila. — Mais toi? le devin?
Irriribaul. — Celle-là m'échappe.
Attila, — Comment est-elle?
Irriribaul. — Elle est jeune, elle est belle. Elle a les cheveux couleur de la paille. Elle veut te parler, tout de suite.
Attila. — Où est-elle?
Irriribaul. — Avec les hommes de la Légion Incendiaire (^ui l'ont arrêtée. Ils allaient la brûler. Je passais par hasard. Je leur ai dit d'attendre. Décide, tourment des chairs. Que veux-tu qu'on en fasse?
Attila. — Qu'on l'amène.
Irriribaul. — Elle est là.
Attila, menaçant. — Quoi! Avant que j'ordonne!...
Irriribaul, sans s'émouvoir. — J'ai deviné ton ordre. C'est mon rôle. Mais méfie-toi. Cette femme a des yeux... si bleus, si clairs, si doux... qu'ils m'ont épouvanté.
Attila. — Ils baisseront devant les miens... ou je les crèverai... Va la chercher !
Irriribaul. — J'y vais, pourpre éternelle.
(Il sort.)