SCÈNE I CLOVIS.— CLOTILDE. — GENEVIÈVE
Clovis, au milieu d'un silence. — ...J'ai rêvé cette nuit du vase de Soissons... J'y rêve souvent.
Clotilde, travaillant au métier. — Tu le regrettes encore?
Clovis. — Toujours. Étrange histoire...
Clotilde. — Elle est fameuse. Elle a consacré ton renom et frappé l'esprit des hommes.
Geneviève, travaillant au métier. — Le monde entier la connaît.
Clovis. — Mal. (Les deux femmes s étonnent. ) Incomplètement. On en ignore les détails, que je n'ai jamais révélés.
Clotilde, souriant. — Même à moi?
Clovis. — Oui, Clotilde. D'ailleurs, rappelle-toi? Quand la chose arriva, nous n'étions pas encore mariés.
Clotilde. — Pourquoi ne m'avoir pas mise au courant dans la suite?
Clovis, ardent et hautain. — ...Je n'ai pas eu le temps ! Et puis, c'était passé!...
Geneviève, à Clovis. — Dis-la donc toute aujourd'hui, roi Clovis, à la reine. (Et elle se lève comme pour s'en aller. )
Clovis, en belle humeur. — Je le veux bien. (Retenant du geste Geneviève.) Reste, Geneviève. (Elle se rassoit à son métier.) ... C'était en 486, peu après que j'avais dû faire périr en secret Syagrius qui commandait à Soissons, au nom de l'autorité impériale... Je m'établis aussitôt moi-même dans cette ville. J'étais jeune et je ne régnais que depuis six ans; j'en avais vingt-deux. Mes soldats, très chauds, battaient la province et pillaient. Je les laissais faire. (Geste de désolation de Geneviève.) Il le fallait. C'était leur droit... et l'habitude. Un jour, une de mes bandes, « les Loups de Mérovée », pousse jusqu'à Reims. Là, ils s'engouffrent dans l'église et y prennent tout ce qu'ils trouvent. Je n'en savais rien. Je l'apprends seulement dans la semaine par un messager, porteur d'une lettre que m'adressait Rémi, l'évêque.
Clotilde, travaillant. — Notre ami.
Geneviève, travaillant. — Un saint, que Dieu visite,
Clovis. — ...Dans cette lettre, il m'énumérait la moisson de mes braves : ornements, calices, coffrets, flambeaux, statues, livres sacrés, broderies, ostensoirs... Deux chariots !... jusqu'aux bords ! Et pas ime plainte. Aucun reproche. Il me demandait de le recevoir au plus tôt, car
il voulait, de vive voix, m'exprimer un désir. J'y consens ; il vient. Je ne le connaissais pas. Je trouve un homme respectable et dont les yeux ne se baissant jamais me regardaient toujours en face. Aussitôt je l'admirai et il put parler : « Tu t'imagines, roi Clovis, me dit-il, que je viens te réclamer, l'anathème à la bouche, ce que m'ont ravi tes soldats? Non. S'il le faut, j'y renonce. Un seul objet me tient au cœur et je te prie de me le rendre. — Quel est-il? — C'est un vase, im vase précieux, — En or? — Ni en or, ni en argent. D'aucun métal. — En marbre? en terre? — En cristal de roche. — En cristal? Simplement? Qu'est-ce donc alors, lui dis-je, qui le rend si précieux? — Son histoire. » Et il me la conte. EUe était fabuleuse. Œuvre d'un artiste inconnu auquel il avait été commandé par Tarquin le Superbe, ce vase remontait à des temps très anciens... On ne savait rien de lui pendéint les Consuls, mais Auguste l'avait reçu dans l'héritage de César. Dérobé par un esclave, il tombait dans les mains d'un marchand de Tyr qui le donnait à Magdalena, la courtisane, et, celle-ci, devenue chrétienne, le remplissait de parfums qu'elle allait verser en Palestine sur les pieds de Jésus... (Les deux femmes, Clotilde et Geneviève, glissent à genoux.) On le mettait dans le tombeau du Christ... (Les deux fetnmes se prosternent...) Il en disparaissait à son Ascension... (Elles se relèvent.) ... et reparaissait après Tibère, aux écuries Impériales, où Caligula s'en servait pour donner l'avoine à son cheval. (Les femmes baissent la tête et pleurent.) 11 passait en Egypte où le pillage d'Alexandrie le livrait à Caracalla, et son fils Héliogabale en faisait le récipient qm renfermait un rayon de l'Aurore au Temple du Soleil. Maximin I^', les deux Gordien, Phihppe l'Arabe, Émilien l'avaient eu ensuite dans leur trésor. Dioclétien l'égarait à Nicomédie et Julien l'Apostat, un demi-siècle après, le rattrapait à Athènes. On le signale sur la table de Théodose et dans la chambre d'Augustule... Enfin, par une intervention sensiblement divine... il échoue à Reims, où Nicaise le fait entrer au patrimoine de l'Église... et là, échappant
encore, et deux fois, aux Vandales, puis aux Huns, il est raflé un beau matin, dans une bourrasque de hasard, par une bande de mes Loups !... Et si j'avais tout dit ! Mais j'en ai oublié ! Cela me reviendra... 'Tout ce qui lui était arrivé... Pensez donc?... Perdu, donné, volé, vendu, joué aux dés pour de la poudre d'or, des défenses d'ivoire ou des peaux de lions!.... emporté en Orient dans les tapis des caravanes!... Caché dans le sable, ou muré..., jeté à la mer et repêché..., enterré par un avare et déterré par un berger..., et voyageant, naviguant, faisant le tour du globe, allant de Jérusalem à Capri, de Cologne à Carthage et de Rome à Byzance !... et tombant, et roulant partout, traversant les fléaux, les invasions, l'incendie et les guerres pendant plus de mille ans, sans jamais se casser ! Pour la prière ou pour l'orgie, tour à tour il avait contenu de l'eau, des vins, des odeurs, du nectar, de la neige et du sang!... Je me rappelle que Suétone et le vieux Sénèque en parlent dans leurs livres... Il avait servi d'aiguière à Claude et de crachoir à Galba... Marc-Aurèle y mettait des fleurs et Messahne des poisons... Et Constantin y avait bu... J'étais émerveillé !... L'histoire de ce vase était celle du monde !
Clotilde, travaillant. — Quelle forme avait-il? Et quelle grandeur?
Clovis. — Il avait la forme d'une urne, et la grandeur d'une coudée.
Clotilde, travaillant. — ...Tout simple? Tout uni?
Clovis. — Non pas! Rémi m'apprit qu'il était travaillé avec un art incomparable. Dans la partie inférieure qui en était comme le soi, l'ouvrier qui l'avait fait y avait gravé tout autour les sept CoUines de Rome, et dans la partie supérieure qui en était comme le firmament, il avait mis les douze signes du zodiaque, avec la course du Soleil. — « Voilà ! me dit Rémi, ce que c'est que ce vase I et tu comprends, à présent, que j'y tienne? Pourvu, Seigneur ! qu'il ne soit pas brisé ! » Sa bouche en tremblait.
Et la mienne aussi. Je m'écricd : « Ton histoire est si belle, mon Père, que je voudrais pouvoir te rendre à l'instant même tous les trésors qui t'appartenaient... Notre loi du butin ne me le permet pas. Les guerriers sont maîtres de leurs prises. Je ne suis que le roi. Mais, foi de roi, s'il n'est pas brisé, je te ferai rendre ton vase ! » Il me dit : a Merci. Quand sera-ce? — Aujourd'hui, tantôt, à Soissons, où le butin doit être partagé. Retourne à Reims en paix. » Il me bénit, il part, et à la minute, je vais au camp. J'étais seul, à cheval, n'ayant que mon porte-bannière. A peine a-t-on vu de loin flotter mes trois croissants que la garde accourt et me rend les honneurs en poussant les trois cris. Je fends la foule du poitrail et j'arrive jusqu'au centre où je saute à terre. Tout le butin était là, pêlemêle, entassé sur le sol. Il osait monter si haut qu'il dépassait ma tête. Je cherche des yeux... et je vois le vase. Je le reconnais... Il est intact ! Il a roulé dans une flaque d'eau sale où il baigne à moitié contre un os de bœuf. Enfoncé ainsi dans la boue, il ne fait aucun efiet et paraît sans valeur... Je l'aurai ! Les trompettes sonnent : au Roi ! Les soldats font le cercle et je leur dis : « Guerriers ! Je vous prie, avant tout partage, de m'accorder ce vase. • Un hurrah de joie !... et le plus ancien m'assure : « Glorieux chef, vase et butin et nous avec, tout est à toi ! » Alors, un homme, à ma droite, à deux pas — je le verrai toujours — s'écrie en me bravant : « Non, le roi ! Tu n'auras que ta part et fixée par le sort ! » En même temps, il brandit sa hache !... et fracasse le vase... Épouvante et stupeur. Les hommes me regardaient, blêmes... Qu'allaisje faire?... Je ne dis rien. Mais quel sUence ! On entendait mon cœur se démener dans ma poitrine.
Clotilde. — Et le vase, qu'en advint-il?
Clovis. — Je commandai qu'on en ramassât les morceaux — il était en miettes — et sur mon ordre, un cava- Uer qui avait donné son « obolla » pour les envelopper, me les remit en mains... Alorâ, je compris que le vase était miraculeux... Les morceaux étaient si froids qu'ils me
brûlaient à travers l'étoffe, et sentant mes doigts mouillés... je les vis tout rouges. Le vase saignait.
Clotilde. '■ — Est-ce qu'on s'en aperçut?
Clovis. — Tout le monde.
Clotilde. — Et personne ne s'étonna?
Clovis, faisant non de la tête, en souriant. — Je dis que je m'étais coupé.
Clotilde. — Et les morceaux? Qu'en fis-tu?
Clovis. — Je les fis reporter sur l'heure, chez Rémi.
Clotilde. — Ensuite?
Clovis. — J'attendis. Un an. Au bout d'un an j'oidonne : Demain, revue des « Loups de Mérovée » par Clovis, au Champ-de-Mars. — Après avoir passé dans les rangs, examinant les armes de chacun, j'arrive à mon drôle. Ainsi que tous, il me montre sa lance, et puis son glaive. « Et ta hache? » Il me la tend, sale et rouillée aux deux tranchants. — « Elle est mal tenue ! » lui dis- je. — Et je la jette à terre. Il se baisse... et tombe à côté, sans la ramasser, car, avec ma f ramée, moi, je lui fends la tête : — « Ainsi as-tu fait, camarade, au vase de Soissons ! » Et la troupe m'acclame. Voilà l'histoire. A présent, ...nous n'en parlerons plus. (S' approchant du métier avec intérêt.) Et l'église? Avance-t-elle?
Clotilde, — Lentement,
Geneviève, montrant le métier. — Mais tout de même plus vite ici que sur le sol,
Clovis. — Quand a-t-elle au juste été commencée?
Geneviève. — L'église ou la tapisserie?
Clovis, — La tapisserie.
Clotilde. — Voici quatre mois.
Clovis. — Et l'église, quatre ans. En 507.
Geneviève. — Au début de la guerre des Visigoths.
Clovis, à Geneviève. — C'est toi qui m'as donné l'idée de la bâtir et qui as voulu qu'elle eût pour patrons les deux plus grands saints du ciel.
Geneviève. — Et de la terre, Pierre et Paul.
Clovis. — Combien de temps faut-il encore pour finir la tapisserie?
Clotilde. — Moi toute seule? Quatre... cinq ans.
Clovis. — Non. (Montrant Geneviève. ) Avec elle?
Clotilde. — La moitié moins. (A Cbvis.) Et l'église? Quand sera-t-elle achevée?
Clovis. — Ah ! l'égKse... dans dix, vingt ans, ou plus... je ne sais pas... Je la veux si grande, si haute, et si magnifique !
Clotilde, à Clovis. — La verrons-nous?
Clovis, d'un air assuré. — Certainement.
Geneviève. — Moi pas.
Clovis. — Pourquoi donc, Geneviève?
Geneviève. — J'ai quatre-vingt-onze ans.
Clovis. — Qu'est-ce que ça fait? Pour toi, ce n'est rien... N'es-tu pas toujours droite et forte? avec une taille, et des doigts... et des yeux de jeune fille?
Geneviève. — J'ai l'âme d'une aïeule.
Clovis. — L'âme ne vieillit pas.
Clotilde. — L'âme ne meurt pas.
Geneviève. — Mais elle quitté le corps et s'en va vivre ailleurs.
Clovis. — On le dit... Je le crois. Et pourtant, je me sens si plein d'ardeur, de projets, de jevmesse, que la vie — la mienne du moins — me paraît devoir être infinie, étemelle... Ou alors je vivrai neuf cents ans, comme Mathusalem !
Geneviève, qui s'est brusquement levée. — Tais-toi, fils de Childéric ! C'est tenter Dieu ! c'est blasphémer que de régler son avenir. Comme la feuille et la goutte d'eau, nous sommes suspendus... A chaque instant, elles peuvent tomber.
(On entend les harpes.)
Clovis, impressionné par le ton sévère. — Pourquoi me dis-tu cela?
Clotilde, lentement, et comme avec un accent profond. — Pour que tu t'en souviennes...
Clovis, soupçonneux, inquiet. — Tu sais quelque chose? quelque chose sur moi? Quoi? (Silence et regard de Geneviève.) Dis ce que tu sais? Je t'en prie ! Je le veux !
Geneviève. — Eh bien oui !... Et puis, j'y suis forcée. Je cherchais le moyen d'aborder le sujet... Tu me l'as fourni. J'ai besoin de te parler... seule à seul... (Clotilde, à ces mots, pâle, s'est levée. Du geste Clovis l'éloigné en lui commandant :) Qu'on fasse taire ces harpes !
(Elle sort.)