‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 39 sur 41 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

clovis. — GENEVIÈVE

Geneviève, leregardant bien en face. — Es-tu un Franc? Es-tu un Roi?

Clovis. — Je suis les deux.

Geneviève. — Crois-tu fermement en Dieu?

Clovis. — J'y crois.

Geneviève. — Peux-tu soutenir le choc de la vérité?

Clovis. — Je le peux. Parle à présent. Je suis prêt.

Geneviève. — Tu vas mourir.

Clovis, sat^s broncher, très simplement et à mi-voix. — Ah ! (Un silence. Il fait trois pas, revient.) Bientôt?

Geneviève. — Cette année.

Clovis. — Quel jour? A quelle heure?

Geneviève. — Je n'en sais pas plus.

Clovis. — Mais ce que tu sais, comment le sais-tu? Qui te l'a dit?

Geneviève. — La voix de l'ange... qui me conseille et qui me guide en tout.

Clovis. — Il t'a dit que j'allais mourir?

Geneviève. — Cette année — en m'ordonnant : « Préviens le roi. » Je le fais.

Clovis, se parlant à lui-même. — Mourir!... dans la force de l'âge... Mourir ! à quarante-cinq ans ! Moi ! J'avoue que cela m'étonne.

Geneviève. — L'ange ne s'est jamais trompé. Sois sûr qu'il dit vrai.

Clovis, avec effort. — C'est possible... et va pour la mort ! Le dernier combat ! Je n'en ai pas peur. Mais pourtant... j'éprouve du chagrin, et même de la colère. Après ce que j'ai fait pour Dieu !

Geneviève. — Et ce qu'il a fait pour toi? L'oubUes-tu?

Clovis. — C'est lui qui l'oubHe ! En m'interrompant, en m' empêchant d'atteindre mon but, il se renonce ! il abandonne son ouvrage !

Geneviève. — Tu n'as pas de but ! Lui seul en a.

Clovis. — Si ! J'en avais ! J'en ai.

Geneviève. — Combien?

Clovis. — Plusieurs. Une quantité !

Geneviève. — C'est trop.

Clovis. — Mais tous n'en faisaient qu'un.

Geneviève. — Lequel?

Clovis. — La royauté franque et .chrétienne. Or ce but, le mien...

Geneviève. — C'est celui de Dieu.

Clovis. — Justement ! Nous avions le même ! et voici qu'il me frappe avant que je l'atteigne !

Geneviève. — Ingrat ! Il est atteint !... Mais oui !...

Clovis, étonné. — Je commence à peine !

Geneviève. — Et tout est fini. Les plans sont fixés et les résultats garantis. Par toi ton œuvre est achevée, d'avance ! et sans que tu t'en doutes ! La construction s'élève, elle est partie, eUe monte !... et tu n'as pas besoin de voir la toiture en place... pour qu'elle soit posée !

Clovis. — Que me dis-tu là? Il me semble que rien n'est fait.

Geneviève. — En travaillant, le bon ouvrier perd la notion de son ouvrage. Au lieu de regarder au loin, regarde ici, devant toi. Embrasse d'un coup d'œil le vaste tableau de tbn règne. Tout ce que tu as accompli.

Clovis, — En si peu de jours?

Geneviève. — En trente ans de ppuvoir ! Connais-toi mieux toi-même. Tu as affranchi les Gaules des lourdes dominations qui pesaient sur elles. De la petite province que tu recevais en 481, tu as fait un immense et unique royaume. Tu t'es rendu illustre à jamais par tes exploits. Batailles gagnées, ennemis battus, villes prises... tu as décuplé ton territoire et élargi tes frontières. Chaque fois qu'il l'a fallu tu as su vaincre et signer à temps la paix en concluant de bons traités. Tu n'as pas été qu'un guerrier terrible et victorieux, tu as été plus : un chef, équitable, habile, éclairé, ayant l'art de commander à des rois et à des soldats. Fixé au milieu de tes Parisiens, dans Lutèce choisie par toi pour capitale, tu y as développé ton actif et fécond génie. Tu as administré : le Royaume et la Cité,

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les terres et les personnes, fortifiant l'autorité des évêques, étendant les hiérarchies après les avoir consolidées, pratiquant la justice, attentif au bien-être et soutenant les libertés !... Enfin, tu as tout réglé par ta loi, la loi salique... Et tu as exécuté bien d'autres choses ! Pendant que tu légiférais, tu plantais des jardins, tu ensemençais tous les sols, tu amenais l'eau vive et l'esprit de sagesse par tous les conduits, tous les aqueducs, tu adoucissais les mœurs et protégeais les arts, tu bâtissais des palais et des marchés, des bains et des bibliothèques, des ponts de pierre et des églises !... Voilà pour plusieurs côtés de ta gloire! Et si je regarde tous les autres, je vois qu'ils égalent les premiers en mérite et en grandeur. Tu t'es fait chrétien — déhbérément — et tu as voulu pour femme et souveraine une princesse cathohque, pure de toute hérésie. Ayant reçu le baptême et fondé un royaume, tu as fondé une famUle et fait baptiser tes cinq enfants. De tout cela Dieu t'a récompensé ! par la victoire et la magnificence ! Tous les biens et tous les honneurs de ce monde, la couronne et la pourpre, il te les a donnés ! Tu as été consul, patrice, auguste ! et l'on crie, quand tu passes : 0 Place à César ! » Qu'as-tu de plus à désirer? Constantin de l'Occident, monarque du Miracle, ton œuvre est achevée, et tu peux partir sans regrets !

Clovis. — Oui... l'œuvre en effet est belle, et terminée... Mais c'est la tienne! et ce n'est pas moi qui l'ai faite !

Geneviève. — Si. Je n'y suis pour rien.

Clovis. — Pour tout.

Geneviève. — Je t'ai parfois aidé, donné quelques conseils. . .

Clovis. — Tout est venu de toi : l'idée et son effort, l'acte après la parole, et chacun des travaiix que tu m'attribues fut ton unique ouvrage. La guerre et la paix, la Gaule agrandie, les jardins, les lois, les palais, les églises, les barbares en fuite et le peuple joyeux, le vœu de Tcd-

biac, Lutèce délivrée et ravitaillée, et les trois fleurs de lis timbrant mon étendard!... c'est toi! c'est toil ma politique et ma religion, mon ministère et mon courage, le génie de mon glaive... et ma clémence ! et mon humanité ! Avant toi je massacrais ; dès que je te connus, je fis des prisonniers... et devins ton captif! D'ailleurs, tu devai ^ être ma gardienne élue. Je t'avais héritée des rois mes parents. Tu fus la première personne que voulut voir, à la reddition de cette ville, mon grand-père Mérovée ; et Childéric mon père ne pouvait résister une minute à tes prières ! Seule femme ayant ici libre accès à toute heure, tu as toujours été considérée comme étant de la famille. Je te vénère, et Clotilde t'appelle sa sœur... Enfin, tu m'auras tout appris : à croire et à régner, à vivre... et à mourir. Aussi, Geneviève, ma mère ! le fier Sicambre à ses derniers moments, comme autrefois à son baptême sous la main de Rémi, courbe la tête devant toi.

(Il s'agenouille, incliné devant elle.)

Geneviève. — Relève-toi ! C'est Dieu seul à présent qu'il faut que tu adores!... et tu n'as plus rien à brûler.

Clovis, se relevant. — Je quitterai donc ce monde avec l'esprit en paix. Je te lègue mes biens les plus précieux. (Geste de refus de Geneviève qui croit que ce sont les richesses du trésor.) ..Clotilde et le royaume, le peuple et mes enfants ! '

Geneviève. — Inutile ! Je sens que bientôt je te rejoindrai. A la Reine seule il appartient, d'ailleurs, de recevoir ton testament.

Clovis. — Qu'elle achève les églises... (Montrant la tapisserie.) Je veux être déposé dans ceUe-ci... Et tu feras porter mon cœur à Reims... dans une boîte en plomb... par humihté,

Geneviève. — Non, j'ai mieux. L'Ange, qui savait ton dessein, m'a remis dès hier ce qui doit renfermer ton

cœur. (Ouvrant une petite armoire pratiquée dans la muraille : ) Voilà ce qu'il te faut !

Clovis, poussant un cri. — Le vase de Soissons !

(Et c'est en effet le vase miraculeux qui, intact et semblant n'avoir jamais été brisé, brille comme une lampe. )

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