‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 6 sur 41 · LES É VÉCUES · texte numérisé non relu

LES É VÉCUES

Depuis la pointe du matin, les habitants de Nanterre ont commeiicé de s'assembler à l'entrée du bourg et le soleil marque midi qu'il en arrive encore. Chaque nouveau qui se présente est salué et bousculé par les cris de ceux qui sont déjà là. On l'apostrophe, on lui lance son nom à la figure comme une pierre ou une potée d'eau, on le traite à la mode gaie : — « Tiens, voilà Gatius! Qu'il reluit! — Sigillus qui bâille! — Et sa sœur Claudia! fraîche comme un raisin! — Ohé Fortunalis! Par ici! — Bonjour, Pocraie! — Mais... c'est Symphronica la jolie?... avec ses yeux de lézard!... s Les voix battent l'air et les rires s'envolent. Tout le monde a mis sa belle humeur et revêtu ses beaux habits. Les chaînes d'Italie, les bracelets d'os et de métal, les bijoux de corail, d'argent, de bronze vert, de pierres taillées, chargent les cous à la peau brune, les poitrines, les bras. Le temps est doux et radieux. Suivant ses affinités naturelles, la plèbe, ruche

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ordonnée et docile, s'est groupée d'elle-même par catégories : d'un côté les colons, de l'autre les clients, et plus loin, noueux, les esclaves qui ont toujours l'air attentif, et la têtet comme les taureaux, rentrée dans les épaules.

La grande route, dont la chaussée demeure libre, est par endroits couverte de riches tapis prêtés par la veuve de Secundinus, le préfet du prétoire, qui s'est retirée ici depuis 411, dans sa belle villa des bords de la Seine; et c'est elle aussi qui a fait les frais du portique décoré de houx, de guirlandes de lierre et de peaux de bêtes, dressé au bas de ses jardins. On voit sur une éminence la tente en toiles peintes d'Assyrie sous laquelle se tient la dame avec ses nombreux invités.

A droite et à gauche du chemin, les hommes et les femmes font une haie épaisse et les enfants sont devant, rouges de plaisir, avec les vieillards assis à même le sol, près de leur bâton jaune et poli à la poignée comme leur crâne. De distance en distance, au bord des fossés, sont posées des jattes de terre cuite pleines d'eau pour que les évêques la bénissent. Les estropiés n'ont pas manqué de venir, plus orgueilleux qu'à l'ordinaire et toutes plaies au vent; les podagres se sont tramés, tous les infirmes ont voulu voir, y compris les aveugles impatients, debout, la bouche ouverte, et la tête, sans jamais se tromper, tournée du bon côté. On remarque plusieurs soldats de la légion romaine en congé, dont quel-' ques-uns de la garnison voisine de Lutèce.

Et Geneviève?

Elle est là.

Noyée dans la foule qui la recouvre, on ne l'aperçoit pas, mais elle est là, quelque part..i murée entre son père et sa mère, parmi les derniers rangs. Grain de sable, fétu de paille, atome humain de cette multitude, elle attend, plus ardemment encore que tous, quoique muette et perdue, les deux personnages prestigieux qui viennent du Nord...

Et partout, au-dessus des groupes agités, se croisent, sans arrêt, les interpellations, les propos, les clameurs.

Un Jardinier. — Beau temps !

Une Femme. — Oui, mais c'est long. J'ai des fourmis.

Un Ho joie chenu. — Patience ! Ils ne vont pas tarder.

Un Ouvrier. — Aujourd'hui on ne travaille pas. Congé !

Un autre Ouvrier. — Ça sera plus dur demain.

Une Femme de la campagne. — D'Auxerre et de Troyes qu'ils sont évêques?

Un PETIT Bourgeois, sérieux. — D'Auxerre et de Troyes.

La Femme de la campagne. — Où c'est-il, ces vUles-là?

Le petit Bourgeois. — Je vais vous le dire. Je ne sais pas... mais c'est très loin, tout là-bas...

La Femme de la campagne, — Je me rends compte. Ob ! bien, pour venir de si loin, ils seront fatigués?

Un Artisan. — Non, ils vont à petites étapes.

Un Boiteux. — Et à cheval.

La Femme de la campagne. — Ah ! dans ce cas...

Un Maçon. — Guettez-moi un peu ces deux gamins, là-haut, qui sont montés dans l'arbre !

Un Vieillard. — Ils vont tomber.

Le Maçon. — Ils le mériteraient, mais pas de dangei !

Severus, à Geneviève. — Es-tu bien?

Geneviève. — Très bien.

Severus. — Tu ne vois rien.

Geneviève. — Mais si, papa.

GÉRONTIA. — Elle en voit bien assez ! Pour ce qu'il y a à voir, d'ailleurs ! Je regrette presque d'être venue.

Severus, insinuant. — Rentre, si tu t'ennuies? Je resterai avec la petite.

GÉRONTIA, mauvaise. — Bonne pièce ! Comment donc ! Je ne vous lâche pas. Je suis bien Hbre aussi d'assister à la fête, je pense?

Severus. — Assiste, ma chère, assiste. Tu es libre. Et

4"^ LA lîELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE'

nous pourrions même, si tu n'y trouvais pas d'inconvénients...

GÉRONTIA. — J'en trouve.

Severus. — ...gagner le premier rang?

GÉRONTIA. — Pourquoi faire?

Severus, — Pour que l'enfant voie.

GÉRONTIA. — Encore ! Elle voit très bien.

Severus. — Mais non I

Geneviève. — Mais si. Maman a raison.

GÉRONTIA. — Ah ! (A son mari : ) Qu'as-tu à dire?

Severus. — Rien. (A sa fille:) Alors, c'est vrai? Tu vois? Comment fais-tu? Ça n'est pas possible ! Qu'est-ce que tu vois?

Geneviève, d'une voix égale. — Je vois que les évêques ne sont plus bien loin. Ils marchent à côté l'un de l'autre, à chevtd, tous les deux. Le cheval de Germain est blanc.

Severus, frappé de stupeur. — Blanc? Et... celui de Loup?

Geneviève. — Noir, avec une étoile au front. Gennain a une barbe grise, et Loup est rasé.

Severus, à sa femme. — Tu l'entends?

GÉRONTIA, haussant les épaules. — Est-ce que je l'écoute?

Severus, à sa fille. — Mais où prends-tu ce que tu racontes, mon petit? Il n'y a personne sur la route.

Geneviève. — Ici. Mais ailleurs le cortège arrive, à grands pas. Je le vois.

Severus. — Où? Mais où?

Un Homme, dans la foule. — Chut ! Silence !

Un Autre. — Taisez-vous tous !

Un Autre. — : Eh oui ! (Désignant un gaillard monté sur une échelle ei qui souffle, hors d'haleine.) Voici quel-

qu'un, là, qui sait du neuf, et qui a couru I II veut vous causer.

Un Autre. — Qu'il cause !

Un Autre. — Vas-y !

Un Autre, menaçant, le bras levé. — Le premier qui bouge!

L'Homme essoufflé. — Eh b... j'ai à vous ann...noncer que les év...êques seront ici... dans quelques instants.

Tous, avec explosion de joie. — Ah !

L'Homme essoufflé. — Inutile de les chercher... Vous ne pouvez pas les voir. Je travaillais là-bas, aux champs, quand Os me sont apparus... Alors, j'ai tout lâché, et j'ai couru. Couru, pour être le premier. Ils vont au pas, tranquillement. Il y en a un qui a la barbe grise, et qui monte un cheval blanc.

Severus, se haussant, d'un air égaré. — Blanc? Tu dis qu'il est blanc? Répète-le?

L'HoMiiE essouffla. — Tout blanc.

Severus. — Et l'autre évêque?

L'Homme essoufflé. — Celui qui n'a rien au menton? 11 a un cheval noir.

Severus. — Noir? Tu es sûr? Mais sûr?

L'HoMiiE essoufflé. — Sans doute.

Severus, criant. — Ah ! ah ! ah ! Noir î Blanc ! Blanc I Noir !

L'Homme essoufflé. — Eh ! bien, oui !

Un Homme dans ia foule. — Qu'est-ce qu'il a?

Une Femme, à Siverus. — Pourquoi cries-tu?

Une Autre. — Drôle d'oiseau !

Un Homme, à Severus. — Es-tu malade?

Voix nombreuses. — Il est fou ! — Emportez-le ! — Au lit I — Il a trop bu ! Faites-le t rendre ».

Severus, à sa femme. — Tu entends? Tu entends? Les chevaux?.,. Germain?... Loup?

GÉRONTIA. — Oui. Mais assez ! Tais-toi ! Pour l'amour de Dieu 1 tais-toi ! Plus un mot ! Tu attires l'attention ; tout le monde nous regarde... Ah ! quel homme ! Seigneur !

Severus, 'penché sur Geneviève qu'il palpe et qu'il presse en proférant des sons entrecoupés. — Ahl mon enfant! mon enfant I

Geneviève, souriante. — Je vous l'avais dit.

Un des Gamins dans l'arbre. — Les voilà !

L'autre Gamin dans l'arbre. — Ils sont encore tout petits.

Le premier Gamin. — Ils prennent le trot. Ils montent joliment bien.

Le second Gamin. — Et ils vont vite.

Le premier Gamin.i — Mais ils s'arrêtent...

Une Femme. — Qu'est-ce qu'il y a?

Le premier Gamin. — Ils descendent de cheval. Ils sont maintenant plus près.

Un Homme très grand qui domine. — L'officier civil va au-devant d'eux.

Le second Gamin, — Avec le prêtre.

Un Soldat. — Et les notables.

L'Homme très grand. — Il leur souhaite la bienvenue.

Un Vieillard, la main en cornet. — Qu'est-ce qu'U

leur dit? '

L'Homme très grand. — Pas moyen de savoir. Mais ils ont l'air content.

Le Soldat, — C'est de beaux hommes.

Une Femme en cheveux blancs. — Ont-ils leurs mitres?

Un Ouvrier. — Non. Des chapeaux de voyage.

Un Marchand. — Et sous leur manteau de pluie ils sont vêtus de soie.

Une jexjne Fille. — Violette et brodée d'ori Quelle tunique ça ferait !

Le PREMIER Gamin dans l'arbre. — Là. Les compliments sont finis. Saints... « Nos respects... Merci... Bien heureux... »

Le SECOND Gamin. — Attention ! Ils approchent !

L'Homme très grand. — Difficilement.

Une Femme. — Pourquoi?

L'Homme très grand. — La foule a débordé! Ils ne peuvent pas la fendre. Oh ! mais c'est sérieux ! Ah ! là là ! quelle bousculade!

Voix diverses. — Et ici aussi ! Ah bien non ! Ne poussez pas! (On entend un craquement et des cris.) Là! Ça y est!

Un Vieillard. — Un accident?

L'Homme très grand. — Un tréteau qui s'est rompu !

VoLX nombreuses. — Ah ! mon Dieu ! Du mal?

Un Soldat. — Non. Rien.

Voix éparses. — Tant mieux ! — Tant pis !

Une bonne Femme. — J'ai eu peur !

GÉRONTIA, à Severus. — Allons-nous-en !

Severus. — Mais non, pourquoi? C'est trop tard, maintenant.

GÉRONTIA. — J'ai horreur des foules. Tout me tourne.

Severus, — Appuie-toi sur moi.

GÉRONTIA, violente. — Je veux m'en aller !

Severus. — Tout à l'heure. Fais un effort.

Geneviève. — Ne craignez rien, ma mère.

GÉRONTIA, furieuse. — Est-ce que j'ai peur? J'étouffe. C'est bien différent.

Severus, montrant Geneviève. — Et elle? Crois-tu qu'elle respire?

GÉRONTIA. — Elle! Toujours! Tu ne penses qu'à ta fille. Ta femme peut tomber raide, être foulée aux pieds. Ça t'est bien égal.

Severus, sans s'émouvoir. — Tu ne tomberas pas, ni ne seras foulée. (A Geneviève:) Toi, mignonne, hop ! prendsmoi par le cou, que je t'assoie sur mon épaule ! Tu seras là comme une reine.

GÉRONTIA, l'en empêchant. — Elle est trop grande! Es-tu fou?

Severus. — Mais...

GÉRONTIA, toujours cramponnée à lui. — Je te défends. Par terre! Allons! Remets-la par terre! Quelle tenue! Ah çà ! tu te crois au cirque?

Severus. — Oh! quelle méchanceté tout de même, que tu ne veuilles pas qu'elle voie ! Tu-ne-le- veux-pas ! C'est abominable!

GÉRONTIA, avec intention. — Mais non! Puisqu'elle voit ! quand même ! et mieux que nous !

Un Voisin, bourru. — Avez- vous fini de vous disputer, le ménage?

Geneviève. — Mais oui, mes bons parents, ne vous tourmentez pas. Je m'en tirerai très bien toute seule.

L'Homme très grand. — Guettez! Guettez! L'évêque Germain regarde en ce moment de tous côtés comme s'il cherchait quelqu'un !

Une Femme. — Peut-être un de ses amis?

L'Homme très grand. — Il étend le bras, il fait signe qu'il veut parler.

La Femme. — Il parle.

Un Voisin. — En effet.

La Femme, prêtant l'oreille. — Hein? Quoi? Que dit-il?

Une Autre. — On n'entend pas. C'est malheureux I

Une Autre. — Si. Il élève la voix.

Germain, dont pas un mot n'est alors perdu. — Il me semble qu'il y a — parmi vous — dans cette foule, — où cela? je n'en sais rien — mais quelque part, une petite fille qui ne voit pas, parce qu'elle est mal placée.

L'Officier, souriant. — Comment cela, Monseigneur? Il y en a, hélas 1 plus d'une dans ce cas-là ! (On rit dans le peuple.)

Germain. — Sans doute, mais je parle d'une qui, plus que les autres, mérite de voir et en est privée.

L'Officier. — ...Et, vous ne pouvez pas nous l'indiquer, mon Père? (Il fouille rassemblée du regard.) Est-ce celle qui pleure, en face?

GERiiAiN. — Non.

Le Notable. — Celle qui rit? près du teinturier... aux bras tout bleus?

Germain. — Non.

Une Femme, gesticulant avec une petite fille dans ses bras. — C'est ma cadette, Alta ! (A l'enfant : ) Envoie un baiser !

Une Voisine, poussant devant elle un gros marmot. — C'est mon PopiUus!

Une autre Femme, à celle-ci. — Rentre-le. Une petite fille, a dit Monseigneur. Pas un garçon.

Une Maman. — Alors, c'est la mienne !

Une Autre. — La mienne !

Une Voix enfantine. — Moi !

Une autre petite Voix. — Moi !

Germain, qui n'a pas l'air d'entendre. — Non. J'ima-

gine plutôt... qu'elle est au dernier rang. (Fermant les yeux ) Une blonde.

L'Officier, renseigné. — Bon !

Germain, toujours les yeux fermés. — Avec deux nattes.

L'Officier, plein de zèle. — On va bien la dénicher ! (Frappant dans ses wams. j Écartez- vous I Place! Obéissez ! (La foule, intriguée, s'ouvre et se creuse.)

L'Officier, désignant d'un air distrait Geneviève. — Est-ce celle-là, là-bas? entre son père et sa mère?

Germain, rouvrant les yeux. — Celle-là même! (Rumeur générale.)

Severus, éperdu. — Ah ! mon Dieu ! Mais c'est nous !

GÉRONTiA. — Tu te trompes.

Severus. — Mais non. C'est elle ! C'est d'elle qu'il s'agit !

L'Officier, à Severus. — Eh oui ! (A l'enfant :) Approche, la petite I

(Cependant, suivi de Loup, Germain a fait quelques pas. Geneviève, simplement, s'avance. Les parents n'ont pas bougé. La foule, en cercle autour d'eux, se presse et regarde.)

Germain. — Voilà donc cette enfant ! (S' adressant à elle avec bonté.) Votre nom?

Geneviève. — Geneviève.

Germain. — Geneviève... (Il a répété le mot lentement, longuement, en secouant la tête et les yeux au loin, comme si ce nom déroulait en lui de profondes pensées.) ...Et quel âge?

Geneviève. — Dix ans. Aujourd'hui.

Germain. — Aujourd'hui !... Vos parents?.

Geneviève, se retournant et les montrant. — Ils sont là.

Severus, très ému. — Oui, Saint Père, c'est nous deux.

Germain, à Severus. — Comment vous appelez- vous?

Severus. — Ma femme s'appelle Gérontia. Moi, Severus.

Germain. — Avez-vous d'autres enfants?

Severus. — C'est la seule.

Germain, à Gérontia. — Aussi, vous l'aimez doublement?

GÉRONTIA. — ... Je suis la mère.

Germain, à Severus. — Et vous?

Severus. — Moi? Si je l'aime? Plus que tout ! Germain. — Pas plus que le Seigneur?

Severus. — Le Seigneur est à part.

Germain. — Eh bien ! vous avez raison. Que vous êtes heureux, mes amis, d'être les parents d'une telle fille! Apprenez que les Anges ont fait dans le Ciel, du jour de sa naissance, un jour de fête, im mystère de joie. Cette petite, je vous le dis, sera grande devant Dieu. J'en ai été, à l'instant, averti au péissage. Pour elle j'ai dû m'arrêter ; et aussitôt j'ai pu, sur toute sa personne, observer la marque céleste. EUe est prédestinée. (A Gérontia :) Ne la contrariez pas.

Gérontia, rougissante. — On s'en garde bien. Elle est gâtée.

Geneviève. — C'est vrai. Tout le monde est trop bon pour moL

GÉRONTLA, à sa fille. — Te refuse-t-on ce qui te fait plaisir?

Severus, s' adressant aussi à elle. — Oui, s'il y a quelque chose que tu désires et que tu n'aies pas osé nous demander... profite de ce que Nos Seigneurs les Évêques sont là, dis-le, on te l'accordera.

GÉRONTIA, à mi-voix. — Si c'est raisonnable...

Germain. — EUe ne peut rien demander qui ne le soit.

(ChucJioiements féminins dans la foule.)

Une Voix. — Qu'est-ce qu'elle va demander? Une bague?

Une Autre. — Un collier?

Une Autre. — Du ruban d'or?

Une Autre. — Des sandales bleues?

Une Autre. — Un rouge-gorge en cage?

Une Autre. — Un agneau vivant?

Une Autre. — Moi, à sa place, je sais bien...

L'Officier. — Silence ! Allons I

Geneviève. — Eh bien ! oui, mon père et ma mère, puisque vous m'en priez, sachez ce que depuis longtemps je désire, en secret. (Elle s'arrête, les yeux agrandis, souriante et ■pâle.)

Severus. — Quoi?

Gérontia, nerveuse. — Val

Germain, à l'enfant. — N'ayez pas peur !

Geneviève. — Je veux être à Jésus-Christ.

(Ëionnement, rumeurs légères dans la foule.)

Severus, portant la main à son cœur. — Ah I Non?

GÉRONTIA, à sa fille. — Toi?

Germain. — Dieu soit loué ! Que vous disais-je? C'est lui-même, c'est lui qui anime cette enfant et jaillit par sa bouche !

Gérontia, éclatant. — Êtes-vous sûr?

Germain. — Vous doutez?

GÉRONTIA. — Ma foi oui ! Un pareil engagement ! Saitelle bien ce qu'elle dit? A quoi elle renonce? A dix ans ! Des vœux étemels !

Severus. — Rien ne presse. Elle est si petite !

GÉRONTIA. — C'est trop tôt... Plus tard. Attendons.

Germain. — Quoi?

GÉRONTIA. — Qu'elle ait l'âge de comprendre... et de réfléchir...

Germain. — Elle a réfléchi, et elle a compris. Et puis Dieu n'attend pas. Il nous signifie son impatience.

GÉRONTIA. — Mais, Saint Père !... Ah ! pardonnez-moi si je résiste...

Severus. — Excuse«-la. Oui! Je pense aussi comme elle. Notre enfant ! Une fille unique 1 A Jésus-Christ ! pour toujours ! Que c'est dur ! Nous sommes stupéfaits, troublés, anéantis.

Gernlain. — Groyez-vous en Dieu?

Severus. — Fermement !

Germain. — Faites donc sa volonté ! .

GÉRONTIA, se frappant la poitrine. — S'il a voulu nous donner notre enfant, ce n'est pas pour nous la reprendre?

Germain. — Il ne vous la reprend pas. C'est eUe qui se dorme à lui.

Severus. — Je ne peux pas le croire encore.

GÉRONTIA. — Mais oui. EUe se trompe. Elle est le jouet d'une fièvre. Il faut tout vous dire, Monseigneur. C'est une enfant bizarre. Elle tient parfois des propos qui ne sont pas clairs. La moitié du jour eUe rêve, et souvent, sans raison, elle gémit la nuit.

Germain. — Elle est très bien portante, et lucide, et résolue. Elle est dans la vérité. (Se tournant vers l'enfant.) Geneviève, écoutez-moi.

Geneviève. — Votre servante écoute.

Gerjiain. — Voulez- vous être épouse de Jésus-Christ?

Geneviève. — Je le veux.

Germain. — En cette qualité, voulez-vous lui consacrer votre corps? chaste et entier? le reste de vos jours?

Geneviève. — Je le veux. Je le veux de tout mon cœur.

Germain, aux parents. — Vous l'entendez? (A Geneviève : ) Ayez donc bon courage et bonne espérance, ma fille... et prenez place près de moi. (Puis, se tournant vers le peuple en élevant h, voix : ) Vous tous, respectez cette enfant ! Elle appartient à Dieu. Allons ensemble lui rendre grâces!

(Aussitôt Germain et Loup, avec Geneviève entre eux deux, s'acheminent vers le temple, environnés par la foule, qui chante et pousse des cris de joie. )

Le nom de la vierge élue : Geneviève 1 Geneviève !... vole de iouche en bouche. On se presse pour la voir. On V entoure, on lui parle, on lui rit. Sur sa petite tête blonde, qui ne se courbe pas, Germain, tout le long du trajet, tient sa main gauche à plat posée, semblant ainsi la garantir et la consacrer. Et Loup, qui n'a rien dit, après chaque bénédiction largement tracée dans l'air, repose aussi un instant sa main droite sur l'épaule de l'enfant, itère et transfigurée. Le vent fait monter au ciel pur les nuages de cette poussière, dorée par le soleil, qui est l'encens des routes, et les chiens des bergers courent en jappant aux côtés du grand troupeau humain déferlant avec allégresse vers son bercail : l'église.

Cependant, en arrière, les derniers, un homme et une femme, accablés, suivent, traînant la jambe... Severus et Gérontia.

Le lendemain. — Chez Severus. — Gérontia est assise, immobile, les yeux fermés, la tête dans les mains.

Severus entre. — Aussitôt, sa femme se lève et va à lui.

GÉRONTIA. — Enfin ! Te voilà? Seul?

Severus, la rassurant. — Non. Avec l'enfant. GÉRONTIA. — Dis-tu vrai?

Severus. — Elle est dans sa chambre.

GÉRONTIA. — Ah ! J'avais peur qu'ils l'aient emmenée ! Raconte vite.

(Lasse, elle se laisse retomber sur son siège.)

Severus, — Eh bien?... Tu te rappelles qu'hier...

GÉRONTIA, se ranimant. — Si je me rappelle? Tout ! J'ai tout présent, dans mon cœur, dans ma tête... Ne m'en dis plus rien ! Rien !

Severus, avec douceur. — J'ai besoin... pour moi... (Il reprend.) Tu te rappelles qu'hier, une fois qu'on fut rendu à l'égHse, Germain, ayant donné, du haut de l'autel, la bénédiction au peuple, avec notre enfant toujours près de lui...

GÉRONTIA. — Oui... Ah ! il ne la lâchait pas !

Severus. — ...il acheva de réciter les prières prescrites pour la neuvième et la douzième heure du jour?

GÉRONTIA. — Oui.

Severus. — ...et qu'aussitôt après, ayant pris sa réfection, selon la coutume, il s'en alla reposer...

GÉRONTLA. — Oui... oui.

Severus. — Pendant que nous faisions de même?

GÉRONTIA. — Une façon de parler. Car toi et moi nous n'avons pu, si grand était notre chagrin ! ni manger ni dormir. /

Severus, content. — Seule l'enfant a dîné, et dormi.

GÉRONTIA, sombre. — D'une traite I

Severus. — C'est le principal. Et tu te rappelles qu'en nous quittant l'évêque m'avait fait promettre de venir le voir, aujourd'hui, avec la petite, dès la pointe du jour, avant son départ?

GÉRONTL\. — Oui... Qu'il parte. Seigneur! Qu'ils partent vite tous les deux ! ces saints personnages !

Severus. — J'y suis donc allé, avec Geneviève. Ahl Gérontia! Ma femme I

6o LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE

GÉRONTiA. — Quoi? Que s'est-il passé?

Severus. — A peine étions-nous là que l'enfant l'occupait. Il l'a regardée, de nouveau, longuement, en silence.

GÉRONTIA. — Que je n'aime pas ça 1

Severus. — Il lui a pris les mains et il m'a dit : « Heureux père ! Heureux père ! L'âme céleste de Geneviève est sur son visage. » Tourné ensuite vers elle : « Vous souvient-il, ma fiUe, que vous m'avez promis hier de vous offrir à Jésus-Christ? »

GÉRONTIA. — Qu'a-t-elle répondu?

Severus. — « Je m'en souviens très bien, mon père ! »

GÉRONTIA. — Mon père ! Tu vois ! Ce n'est déjà plus toi son père ! C'est lui qu'elle nomme ainsi 1 cet étranger !

Severus. — Elle ne pouvait pas dire autrement ! C'est le terme. Et elle a continué : « Je désire, en effet, avec la grâce de Dieu, garder jusqu'à la fin de ma vie la chasteté de mon âme et l'intégrité de mon corps. » — J'en prends acte, a dit l'évêque.

GÉRONTIA, étouffant. — C'est affreux I

Severus. — A ce moment, il est arrivé... une chose étrange. L'enfant qui tenait les yeux baissés fit remarquer à Germain qu'il y avait à terre, contre sa sandale, une pièce d'or... On la voyait briller. L'évêque se baissa, ramassa l'objet, et l'ayant reconnu, il dit : « Ce n'est pas une pièce d'or. — Qu'est-ce donc? demanda-t-elle. — Une médaille. Et eUe n'est pas d'or, mais de cuivre. Et eDe est marquée du signe de la croix. Et c'est par détermination divine qu'elle se trouve à mes pieds, pour que je vous la donne et que vous la portiez. Vous le croyez, n'est-ce pas? — J'en suis certaine, afi&rma-t-elle. Donnezla-moi vite ! Et elle lui tendait la tête. — Je vais la mettre à votre cou », dit-il. Mais voilà qu'il s'aperçut, la médaille en main, qu'il n'avait rien pour la suspendre. Nous cherchions, lui et moi, le fil, le cordon qui nous manquait...

LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE 6i

Alors... écoute, admire, et sois confondue ! Geneviève dit en souriant : « Ne vous troublez pas. Voici, plus solide que toutes les chaînes ». Et elle nous tendait... Devine?

GÉRONTIA. — Comment veux-tu?

Severus. — Un cheveu! Un de ses cheveux blonds, qu'elle s'était arraché !

GÉRONTIA. — Elle est folle ! EUe se moquait.

Severus. — Non ! Ne dis pas cela. L'évêque a pris le cheveu, l'a béni, l'a passé dans l'anneau de la médaille, puis au cou de l'enfant, et a noué le cheveu... Je n'ai pu m'empêcher de grogner tout bas : « Ton cheveu cassera, mignonne !» — « Homme de peu de foi 1 Tirez dessus ! > me commanda l'évêque. J'avais peur, je n'osais pas. — t Tire, papa 1 me dit l'enfant ! » Alors, je tirai, doucement d'abord... et puis en y mettant peu à peu ma force... toute ma force... comme quand je tire à l'arc !

GÉRONTIA.. — Et le cheveu?

Severus. — Ne cassa point ! J'allais tirer plus fort encore, à deux mains... Mais je m'arrétaL

GÉRONTIA. — Pourquoi?

Severus. — Son cou saignait ! Le cheveu la coupait... mais ne cassait pas !

GÉRONTIA. — Alors?

Severus. — Je suis tombé à genoux en m'écriant : ■ O mon enfant ! mon enfant ! qui donc esrtu? » — « Mais, ta fille, ta Vefa ! ta petite fille 1 Je n'ai pas changé ! » Elle m'embrassait. Je pleurais. L'évêque avait les yeux qui ne bougeaient pas du ciel. Un coq chanta... Jamais je n'oublierai...

GÉRONTIA, dans un souffle. — Après?

Severus. — L'évêque parlait : o Portez toujours cette médaille à votre col, ma fille I Qu'elle soit, jusqu'au Jugement dernier, votre imique parure ! Ne permettez pas que votre corps soit flatté par aucune étofie de prix ! Ne

souffrez sur votre tête, à vos oreilles, à votre poitrine, à vos bras, à vos doigts, ni or, ni argent, ni rare métal, car, s'il arrivait que le moindre ornement de la terre vous corrompît la beauté de l'âme, vous perdriez les ornements célestes de gloire qui vous sont préparés pour une éternité. »

GÉRONTiA. — Que disait l'enfant?

Severus. — « Je promets ! Je promets ! » Pendant ce temps, Loup, sans bruit, était entré, tenant son bâton pastoral incrusté d'ivoire et de nacre. 11 en approcha doucement la crosse, en forme de béquille, de la bouche de Geneviève... et celle-ci, comprenant, la baisa. Après quoi, nous disant adieu, Germain, dont la voix moUissait, conjura la chère petite de se souvenir de lui, plus tard, dans ses prières. Puis, il me la recommanda encore... ainsi qu'à toi...

GÉRONTIA. — Pas besoin. Et puis?

Severus. — Et puis ils sortirent tous les deux, dans les lueurs de l'aube, reprenant sur leurs beaux chevaux, par des sentiers détournés — et rien qu'avec leur escorte, — le chemin de Grande-Bretagne. A cette heure ils sont déjà loinl

GÉRONTIA, se tordant Us bras. — Et c'est fini! finil Nous n-avons plus d'enfant !

Severus. — Peux-tu dire? Elle est là ! Elle vit !

GÉRONTIA. — Elle est morte à nous! Je l'avais mise en ce monde, et elle n'y est plus 1 Elle est déjà dans l'autre ! Alors, à quoi bon souffrir? être mère? à quoi bon?... Aussi, plus d'enfant ! Jamais ! Plus de famille ! de devoirs I Du ' plaisir 1 Rien que du plaisir î Je me sens devenir païenne !

AGASO

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