‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 7 sur 41 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

GÉRONTIA. — SEVERUS

Un an après. En été. Le matin, vers la dixième heure. Dans l'agréable petit potager planté de bons légumes, dont là robuste verdure enchante les yeux et l'odorat, Gérontia, courbée, relevée, agenouillée, debout, les mains hardies ne quittant pas le sol, l'espalier, la branche et la feuille, jardine, sueur aux tempes, en retenant sa respiration.

Tout est joie, lumière, ivresse. Le nuage qui roule est un monde blanc, rempli d'une inépuisable indulgence. Le mal a disparu. La souffrance dort. Les papillons sont étourdis comme des fleurs brusquement rendues à la liberté. L'abeille verse à l'homme, en frôlant sa lèvre et sa joue, le miel et le chant du bonheur. Et l'oiseau qui délire bénit à plein gosier le Créateur de l'air, de la goutte d'eau, du bec, de l'insecte. et de l'aile...

Severus sort de la maison.

Il est coiffé d'un grand chapeau de paille, bordé de cuir et de grains de mais, et porte en sautoir une gibecière de cordes tressées.

Severus, à sa femme. — Tu rames tes pois?

GÉRONTiA. — Et après, j'échenillerai les choux. (Les désignant.) Les rouges, là. Dis qu'ils sont beaux?

Severus. — Magnifiques. Boulus, touffus, ' Serrés comme un gant pour le ceste.

GÉRONTIA. — Aussi j'en suis fière.

Severus. — Tu peux.

GÉRONTIA. — Autant que l'était des siens, dit-on, l'empereur Diocletianus. Et toi, où vas-tu?

Severus. — Faire un tour de chasse aux oiseaux. J'ai ma fronde.

GÉRONTIA. — Ne t'éloigne pas.

Severus. — Je ne vais que jusqu'au fleuve.

GÉRONTIA. — Prends garde aux fosses à sangliers? On est vite assis au fond.

Severus. — Sois tranquille. (Il fait deux pas, puis s'arrête.) Et l'enfant?

GÉRONTIA. — Ah ! l'enfant 1 Toujours ! Eh bien ! elle est... où eUe doit, l'enfant.

Severus. — Où donc?

GÉRONTIA, — Au bois de Diane. Je l'ai envoyée laver le linge à la fontaine.

Severus. — Elle ne pourra être de retour pour le repas.

GÉRONTIA. — Non. Mais je lui ai donné une galette de farine d'avoine qu'elle mangera là-bas.

Severus. — Oui. Elle est bien frêle pour laver. Tu ne crains pas que cela la fatigue?

GÉRONTIA. — Au contraire. Rien ne fortifie comme la lessive. Ça fait marcher les bras, les reins, les genoux, tout

le corps. Et pendant ce temps, la tête — elle seule — ne marche pas.

Severus. — Elle n'a plus reparlé de son vœu. Si elle pouvait?...

GÉRONTIA. — ...y avoir renoncé? Tu la connais mal. Elle y tient plus que jamais. Elle a redoublé de sauvagerie. Elle passe à présent ses jourhées dehors, à garder nos huit moutons.

Severus, à mi-vcix. — Sans compter les deux agneaux.

GÉRONTL\. — Je la laisse. J'edme encore mieux ça que de la savoir à l'église.

Severus. — Moi aussi ! Tu £is raison:

GÉRONTLA. — Et pourtant la solitude ne lui est pas fameuse.

Severus. — Pourquoi?

GÉRONTIA. — Parce qu'elle lui facilite certaines fréquentations... qui me déplaisent.

Severus. — Lesquelles?

GÉRONTIA. — Qh ! rien qui mette en danger sa vertu ! Mais elle ne sort de son isolement que pour les infirmes, les vagabonds, les gens sans aveu. Avec ceux-là, elle retrouve à l'instant même la parole et le sourire. Pour tous les autres, même pour nous, elle est étrangère, et de glace.

Severus. — Elle nous adore. J'en suis sûr. Elle est si bonne ! Le faible qu'elle a pour les malheureux le prouve.

GÉRONTIA. — Naturellement 1 Tu l'excuses !

Severus. — Tu l'accuses !

GÉRONTIA. — Non. Mais je dis que je ne suis pas bien contente qu'elle traite avec tant de gentillesse les premiers venus, hommes, femmes ou enfants, qui traînent sur les routes. C'est à croire qu'elle les attire.

Severus. — Hé oui I Mais sans le faire exprès, ni qu'il y ait de sa faute. Ils viennent à elle d'eux-mêmes, guidés par leur instinct.

GÉRONTIA. — Ne me dis pas cela. Il faut qu'elle le vemlle, et qu'elle y mette de la coôiplaisance ! Ainsi, Agaso...

Severus. — L'aveugle? qui vit dans une hutte, comme un anachorète?

GÉRONTiA, haussant les épaules, ~ Oui I c'est joli I

Severus. — Eh bien?

GÉRONTLA. — Depuis quelque temps, il est toujours à tourner autour de Geneviève. Il la guette. Il rôdaille sans cesse du r^té de la maison.

Severus, calme, — Je n'ai pas remarqué.

GÉRONTIA. — Tu ne remarques rien. Tu ne penses qu'à tes affaires.

Severus. — Soit. Agaso recherche la compagnie de l'enfant... Quel mal y a-t-il? On le dit honnête, inoffensif et doux. C'est un simple, mais un. saint homme, un chrétien comme aux vieux temps. Seul sur la terre il n'a personne pour l'aimer.

GÉRONTïA, avec une force d'accent singulière. — C'est un aveugle.

Severus. — Ohl Comment? Cela suffit -il?...

GÉRONTLA. — ...Pour que j'en aie la méfiance? et la crainte? Plus que largement ! L'aveugle, en générai, me trouble, me bouleverse... et celui-là... en particulier...

Severus. — Agaso?

GÉRONTLA. — Oui ! Agaso me cause une horreur profonde.

Severus. — Pourquoi? Mais pourquoi?

GÉRONTIA, s' animant. — Peu importe. Je sais ce que

je sais. Les aveugles sont ce qu'il y a de pire et il faut s'en garer comme de la peste. Ils ont tous le mauvais œil.

Severus, riant. — Mais non ! Puisqu'ils ne voient pas? qu'ils n'ont pas de regards?

^ Gérontia. — Justement ! à cause de cela ! leur œil est faux hostile et malfaisant L (Confidentielle. ) Et puis, ils ont des regards, oui, différents des nôtres et qui ne sont qu'à eux, des regards qui ont l'air de ne rien toucher, de ne rien saisir, mais qui attrapent tout !

Sevebus, incrédule et moqueur. — Bahî Es'tu sûre?

GÉRONTIA. — Absolument,

Severus. — Alors, ils voient?

GÉRONTIA, — Ils voient.

Severus, — En ce cas ils ne sont pas aveugles, et tu n'as rien à craindre d'eux.

GÉRONTIA, entêtée. — Ils sont tout de même aveugles.

Severus, — Permets? Raisonne? De deux choses l'une : Ou ils voient? Ou us ne voient pas?

GÉRONTIA, furieuse. — Que tu es bête ! A de certains

moments ils sont aveugles, et à d'autres on dirait qu'Us ne le sont pas. As-tu compris?

Severus. — Pas encore.

GÉRONTIA, démonstrative. — Dans le courant, puisque leurs yeux sont morts. Us ne voient pas.

Severus, appliqué. — Bon.

GÉRONTIA. — ...Mais parfois, souvent, ils voient, arec leur esprit 1

Severus, qui revient de loin. — Ah ! oui, oui...

GÉRONTIA. — Ça se concilie très bien. Et c'est pourquoi j'affirme que, dans les deux cas, ils ont le mauvais œil. (Lui parlant contre le visage.) Écoute-moi.., De toutes tes forces.

Severus. — Je t'écoute ainsi.

GÉRONTiA. — Pendant les moments où Us ne voient pas et où leur seconde vue — pour des raisons que j'ignore — s'abstient de fonctionner, l'infirmité dont ils sont victimes les met en posture continuelle de jeter, malgré eux, tous les maléfices et de créer tous les tristes présages.

Severus. — Comment cela?

GÉRONTIA. — Dame ! Dès lors qu'ils ne voient pas ce qu'ils font, les aveugles sont hors d'état de tuer l'araignée du matin. Ils enfilent leurs habits à l'envers, placent les couteaux en croix, marchent sur les fétus, retou-Tient le pain, répandent le sel, dérangent le tison, incendient les rideaux...

Severus. — Mais...

GÉRONTIA. — ...cassent l'œuf par le gros bout, fendent le miroir, brisent la cruche et perdent les clés.

Severus. — Pourtant.

GÉRONTIA. — ...Ils piétinent la récolte, écrasent la fourmi — qui est sacrée, — cueillent la mauvaise herbe pour la bonne et pataugent dans la flaque.

Severus. — Tu...

GÉRONTIA. — Ils brouillent leur droite avec leur gauche. Ils sont dégoûtants et salissent tout. En voilà plus qu'il n'en faut pour amener dans la maison, sur les personnes comme sur les animaux, toute une série de catastrophes !

Severus. — Tu me renverses.

GÉRONTIA. — Et dans les instants où les aveugles sont rendus lucides par la seconde vue de leur esprit, ils pratiquent de plus belle, cette fois sciemment et avec intention de malice, les fautes que tout à l'heure Us commettaient par ignorance.

Severus. — Oh ! Pourquoi donc?

GÉRONTIA. — La méchanceté I

Severus. — Mais pourquoi seraient-ils méchants?

GÉRONTiA. — Parce qu'ils sont aveugles! De ce fait, c'est leur destin d'avoir tous les défauts, et presque tous les vices. Ils ne peuvent pas faire autrement. Leur infortune les condamne à être irritables, hautains, secs, durs, jaloux, sournois, envieux,.. Avec ces vàsages de pierre, on ne sait jamais ce qu'ils pensent... D'un orgueil démesuré... ils se croient la science infuse. N'ayant plus que leurs oreilles, ils sont toujours aux écoutes, curieux, indiscrets. Rabattus sur les grossiers plaisirs de la table, ils deviennent gourmands, gloutons. Privés du côté des yeux, ils se dédommagent par la langue. Pas de plus grands bavards ! Et pour la médisance et la calomnie... à eux la palme ! En plus, d'un sans-gêne qui n'a pas de nom 1 S'autorisant de leur disgrâce, ils se prétendent tout permis. Sans s'excuser ni frapper, ces messieurs entrent tout droit, partout, comme chez eux... On n'est plus maître dans sa maison. Vous n'entendez rien, — car ils font exprès de marcher sans bruit, — qu'ils sont déjà là, tout près de vous, et soufflent par le nez en marmonnant des mots... Ah ! ces bras allongés... Ce bâton toujours tendu, qui tâtonne et tapote, ces mains qui cherchent, ces doigts en avant, dans des gestes de voleurs, ainsi que pour prendre.

Severus. — Quoi?

GÉRONTL\. — ...Quelque chose, ou quelqu'un, vous saisir à la poche, ou à la gorge I II y a de quoi crier : t Au secours! » Pour moi j'en ai l'épouvante, et plutôt qu'un d'entre eux, je préfère encore, en sortant, rencontrer un singe, un nain, un nègre ou un eunuque ! Voilà pourquoi je redoute Agaso.

Severus. — Es-tu vraiment si crédule? Et surtout si poltronne?

GÉRONTL\. — Poltronne ! Moi que rien n'effraie ! Non. Si j'ai peur, c'est pour Geneviève, pour toi, pour la maison, les brebis...

Severus, -- Alors, sois en repos. Moi, je me moque de ces sottises ; les brebis n'ont à se méfier que du loup ; et Geneviève est protégée de Dieu.

GÉRONTiA. — Aussi le démon lui veut du mal I et Agaso est un de ses agents.

Severus. — Fables ridicules! Superstitions 1 Péchés que tout cela ! dont il faudra que tu t'accuses.

GÉRONTIA. — Tu ne me crois pas?

Severus, comme à un enfant. — Au revoir, ma rose.

GÉRONTIA. — Tu as tort.

Severus, se touchant le front du doigt. — Chasse. Oublie. Et... à tes choux 1

(Il son vivement.)

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