‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 8 sur 41 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

GÉRONTIA, ^Mfs AGASO

GÉRONTIA, seule, regardant son mari qui est déjà loin, et puis se parlant, avec une grande tendresse. — « ...A tes choux ! » Pauvre femme ! Chère petite Gérontia''! Touchante épouse! Martyre! Tu es fine comme le lézard, prudente, avisée comme la chatte, sage comme la tortue, courageuse comme la lionne. Tu es adroite, sensée, douce, dévouée, généreuse, intelligente, parfaite, supérieure... Je crois que c'est tout. Eh bien ! quand même : — « A tes choux ! » Ta bonté s'alarme? Tu es mère? tu devines le danger? tu montres le gouffre? Enfin, tu fais ton devoir? Pau\T:e bête ! De tes jolies mains gratte la terre comme une esclave ! « A tes choux ! A tes choux ! » On tourne le nez, on sifflote, on rit et l'on s'en va chasser l'oiseau î (Revenant à son carré de légumes.) Allons! Décidément,

un homme n'est qu'mi homme! (Elle se penchait pour reprendre son travail, quand tout à coup elle s'arrête, pétrifiée, en voyant, à une distance de dix doubles pas, Agaso.)

Suffoquée et envahie à la fois par la curiosité, la crainte et la colère, elle daneure immobile, retenant son souffle, évitant de faire le moindre geste, le moindre bruit. A l'endroit où elle se trouve, le mur, qui entoure et clôt le potager, s'interrompt sur la longueur environ 1 d'une perche » et est remplacé, à hauteur d'appui, par une barrière et une petite porte basse en bois. C'est là, vers cet espace, étroit et accessible, que paraît se diriger VaveugU. Il s'avance avec lenteur mais ouvertement et en ligne droite. On ne saurait dire son âge, sinon qu'il est vieux et plus peut-être encore qu'il ne le semble. Il a les pieds nus et il va nu-tête. Ses cheveux rudes et boudés sant blancs, épais et courts, ainsi que sa barbe emmêlée qui se relève autour de son menton comme un nid de cent ans fait arcec le crin des bêtes. Il tient baissées et comme collées ses paupières couleur de nèfle, b rdées de longs cils jaune-clair. Une tunique de grosse laine grise, qu'on dirait faite de vieux piître et de poussière coagulée, et serrée à la taille par une courroie de cuir qui est l'ancien ceinturon d'un soldat, le revêt entièronent du cou aux chevilles. Sur ses épaules, il porte une peau de chèi^e attachée par les pattes de devant sur la poitrine, ainsi qu'on le voit à la statue de Juno Lanumna. Il a passé son bâton dans sa ceinture comme un glaive, et il marche, les mains tendues. Gérontia ne bouge pas. L'aveugle, certainement, se croit seul. Arrivé juste près de la barrière et à l'endroit où elle commence, il touche le mur, le vérifie, et y promène ses doigts, jusqu'à ce qu'ils y rencontrent une petite cavité au fond de laquelle, plongeant aussitôt, ils vont saisir quelque chose qui s'y trouvait placé. Mais, à ce moment même, il s'arrête, redressé tout à coup comme un animal qui perçoit une invisible présence. Gérontia, encore plus, se raidit et s'enracine, tandis qu' Agaso, qui semble la voir et la regarder, ouvre sa bouche où déjà s'agite une langue violette cotnme une figue.

Agaso- — C'est toi, Gérontia? (Elle ne bronche pas.) Ne fais pas la morte, et réponds.

(Alors elle éclate.)

GÉRONTIA. — Eb bien ! oui, c'est moi ! Que veux-tu? Qu'as-tu pris dans mon mur et que tu tiens caché, au creux de ta tunique? Et d'abord, faux aveugle, avoue que tu vois?

Agaso. — Je vois et ne vois pas. Je ne vois pas et je vois.

GÉRONTIA. — Je te guettais, depuis cinq minutes, immobile comme mi caillou, et pourtant tu m'as reconnue... Preuve que tu vois.

Agaso. — Dis que j'entends.

GÉRONTIA. — Impossible. Qu'entendais-tu?

Agaso. — Ta gorge, et ton cœur. J'entendais ton cœur battre et ta gorge avaler.

GÉRONTIA. — Comment deviner que c'était moi ? Tout le monde avale et respire. Ça pouvait êtreSeverus? (Avec intention.) ou Gene\iève?

Agaso. — Non. Pas moyen de se tromper. Le cœur d'un homme, d'une femme ou d un enfant ne bat pas de même, et mon oreille les distingue. Le battement du cœur de tori mari, tranquille et régulier, est comme le pas d'un philosophe dans une allée de cyprès. Celui du cœur de Geneviève a le frais murmure et le rythme doux de la source sous les cressons...

GÉRONTIA. — Oui-dà? Et le mien alors? A quoi ressemble-t-il?

Agaso. — Au roulement du tambour.

GÉRONTIA. — Assez de phrases ! Qu'est-ce que tu venais faire ici, sur mon terrain? v

Agaso. — Je n'ai rien volé,

GÉRONTIA. — Si. Tu as dérobé quelque chose, là, dans ce trou.

Agaso. — Laisse-moi parler. Tu vas savoir. Je suis un vieil ami de ta fille.

GÉRONTIA. — Nous y voilà.

Agaso. — Je la rencontre souvent dans mes promenades et, soit en marchant, soit assis, quand elle fait paître son troupeau, je lui tiens compagnie. -

GÉRONTIA. — Belle compagnie I Et de quel droit l'abordes-tu, t'imposes-tu à elle?

Agaso. — Je lui ai demandé la permission.

GÉRONTIA. — Et tu l'as obtenue?

Agaso. — Oui.

GÉRONTIA. — Tant pis ! C'est à nous seuls de l'accorder. Nous te défendons, nous les pareiits, d'approcher de Geneviève.

Agaso, résigné. — Elle en aura de l'ennui.

GÉRONTIA, mauvaise. — Et toi bien davantage !

Agaso. — En effet. Du chagrin. Elle seule a pitié, en ce pays, de ma misère et de mes maux. Quand je suis triste elle me ranime, et paraît prendre de son côté de la douceur à mes conseils et du plaisir à mes récits.

GÉRONTIA. — Quels mensonges lui fais-tu donc?

Agaso. — Je lui dis la vérité. Je lui raconte Jésus, les miracles, les Évangiles. Nous prions ensemble, où nous sommes, à genoux sur le rocher qui brûle ou sur l'herbe ras tondue qui sent la pâquerette. Je dis les invocations, elle dit les répons. Chaque fois que par l'un ou l'autre est prononcé le nom de Dieu, un mouton fait tinter exprès la clochette de son cou. Nous passons souvent... — nous passions ainsi, puisque c'est fini ! — des heures précieuses et saintes! Ce matin j'étais au bois de Diane, près de la fontaine, quand Geneviève y est venue avec son paquet de linge à laver. Comme elle me dit qu'elle avait peur de n'être pas prête pour aller tantôt à l'église, je lui offris de l'aider dans son travail...

GÉRONTiA, — Elle a refusé, j'espère?

Agaso. — Elle accepta.

GÉRONTIA. — Oh !

Agaso. — Je fis donc — avec quelle joie ! — la moitié de l'ouvrage, et je revins ensuite ici, selon mon habitude, m'étendre pour une heure, en face, à vingt doubles pas, près du fossé qui borde ta propriété,

GÉRONTIA, qui n'y comprend rien. — Pourquoi là, plutôt qu'ailleurs?

Agaso. — Parce qu'il y a, sous un buisson d'épines noires, apportée là jadis et à demi enfoncée dans le sol, une dalle de tombeau qu'on croit avoir recouvert autrefois les restes d'un martyr... Tu ne l'as jamais remarquée?

GÉRONTIA. — Jamais»

Agaso. — Naturellement. J'aime à m'y coucher. Je sens contre mes os les autres os de la croix taillée dessus et dont le relief subsiste encore. Les épines du buisson me font un grand ciUce et je médite mieux.

GÉRONTIA. — Quelque mauvais coup. Voilà ce que tu médites 1

Agaso. — Non, Gérontia.

GÉRONTIA. — Si, vieux fourbe, car bientôt tu rampes comme un serpent, tu sors de ta cachette quand tu crois qu'il n'y a personne, et tu te glisses dans les jardins, jusque dans les maisons...

Agaso. — Attends que j'achève. Or, pendant que j'étais là, sur mon lit de granit, toi tu ramais tes pois, avant d'écheniller tes choux, les rouges...

GÉRONTIA. — C'est un peu fort !

Agaso. — Ton mari est venu. Vous avez par^é. Tu criais, tu jetais mon nom aux échos... J'ai tout entendu.

GÉRONTIA, — Tout ce que je disais?

Agaso. — Des aveugles, de moi. Oiii, hélas!

GÉRONTIA. — Parfait ! Alors, tu sais ce que je pense? et ce qui te reste à faire?

Agaso. — Non. Quoi donc?

GÉRONTIA. — Filer ! Et filer vite ! (Allongeant le bras par-dessus la barrière, elle lui arrache vivement son bâton de la ceinture). Si tu ne veux pas que je te chasse moimême, et que je te rosse, avec ton propre bâton I

Agaso. — Tu frapperais un vieillard? im aveugle?

GÉRONTIA. — Pas tous. Mais toi? Sans hésiter.

Agaso. — Dieu pourrait t'en punir.

GÉRONTIA. — Et pourquoi, s'il te plaît? En quoi l'ofEensé-je si je te bats?

Agaso. — Parce que je le représente.

GÉRONTIA. — Ah! ah! la bonne histoire! C'est en représentant de Dieu que tu pénétrais chez moi? que tu as osé t'avancer jusqu'ici, contre ma barrière? où je t'ai surpris la patte dans mon mur, pour y voler quoi? ce que tu caches dans ta robe? et que tu vas me montrer? tout de suite ! Je le veux !

Agaso. — Tout de suite, Gérontia ! et tu ne crois pas si bien dire. (Sortant du creux de sa tunique une galette de farine d'avoine.) J'étais venu pour cette galette.

GÉRONTIA. — Quelle galette? A qui est-elle?

Agaso, — A moi.

GÉRONTIA. — Alors, comment se trouve-t-elie nichée là?

Agaso. — Parce que Geneviève l'y a mise.

GÉRONTIA. — Comment le sais-tu?

Agaso. — Parce qu'elle m'a dit de venir la prendre.

GÉRONTIA, indignée. — C'est sa galette! Elle te l'a donnée !

Agaso. — Elle est donc à moi, et je n'ai rien volé !

GÉRONTIA. — Sa galette ! que j'avais pétrie et mise au four, moi-même ! Voilà ce qu'elle en fait !

Agaso. — Ça n'est pas la première fois qu'elle me nourrit. Sans elle depuis longtemps je serais mort de faim.

GÉRONTIA. — Et tu n'as pas honte, toi! un homme, vigoureux ! de te laisser gaver par une enfant, innocente et débile, qui se prive et se retire le pain de la bouche... pour tes beaux yeux?

Agaso. — Mes beaux yeux !... Non, Gérontia, je n'éprouve aucune honte, parce que, justement, pauvre, misérable, infirme et mendiant, je suis représentant de Dieu. Or, Dieu n'a pas de ces scrupules. C'est Dieu. Rien ne l'humilie, rien ne le gêne. Il nous permet donc... Mieux : il nous ordonne, à nous, les infortunés de la terre, d'accepter toujours avec modestie... et les yeux fermés... les dons qui ne nous sont faits qu'à cause de Lui ! Les refuser ce serait l'offenser. Nous devons subir, dans la joie, ce privilège de l'aumône que mérite la souffrance et ne pas chercher à nous soustraire aux honneurs de la pitié... car si le pauvre s'interdisait le bonheur de recevoir, il tuerait celui de donner... Voilà pourquoi la moindre offrande : une galette, un verre d'eau, nous deviennent sacrés, pourquoi nous y tenons plus qu'à des vases d'or !

GÉRONTIA. — Discoureur galeiLx ! Rhéteur du ruisseau ! Ta parole est un poison. Tu souilles mon jardin, et tu rnets en fuite les bons génies ! Va-t'en donc ! avec ma galette ! Puisses-tu dégringoler dans la fosse à sangliers ! . te casser le front contre un arbre 1 ou te noyer dans la Seine !... (EUe éternue.) Bon ! voilà que j'étemue ! Il m'a jeté xm sort.

Agaso. — Dieu te bénisse, Gérontia !

GÉRONTIA. — Ah ! le gredin ! Tu n'es pas parti? Qu'attends-tu?

Agaso. — Mon bâton.

GÉRONTiA, le lançant au loin, — Tiens! Le voilà. Attrape !

Agaso. — Comment veux-tu que je le trouve? GÉRONTIA. — C'est ton aâaire. Cherche-le.

(A ce moment, bondit hors du fourré, en face, un grand chien blanc tjcîié de roux qui se précipite sur le bâton, à plus d'un (I actus » de là, le saisit dans sa gueule, et le rapporte gn courant à Agaso.)

Agaso. — Merci, Meus ! (A Gérontia : ) C'est mon vieux chien. Meus, mon frère, mon ami! (Lui parlant :) Tu m'avais donc suivi? (A Gérotitia :) Je l'ai ramassé dans une ornière, voilà vingt ans. Il errait, chassé de partout. Personne n'en voulait.

GÉRONTIA, — Une bête maudite ! Bonne pour la rage !

Agaso, faisant non. — Il était aveugle. Alors?... Aussi, pour ma peine, il me retrouve mes bâtons... Rentrons chez nous. Meus.

GÉRONTIA. — Vous n'êtes que deux chiens ! Agaso. — Mais nous n'aboyons pas 1

Précédé de Meus, Agaso mord dans la galette de farine et gagne le bois aU il disparaît.

Gérontia, blême de fureur, se retourne alors pour revenir au milieu du potager, quand elle se sent retenue par sa jupe. Elle pousse un cri, et puis se rend compte. C'est l'étoffe qui s'est accrochée à un clou de la barrière. Signe mauvais. Elle se dégage. Et comme elle se dirige vers le bassin, scm pied bute contre une pierre. Autre signe fâcheux. D'émoi, elle se laisse tomber sur un pe4it tabouret de terre cuite placé là, au bord de la grande cuve pleine d'eau où elle aperçoit soudain, morte avec un ventre en l'air et flottant sur le dos, PiCA, sa grenouille apprivoisée!... Elle ne pousse plus un cri, mais elle est étranglée de saisissement. Pas de doute. C'est Agaso. C'est l'aveugle qui a jeté, en s'en allant, cette série d'affreux présages! Et tout cela, par là faute, avant tout, de Geneviève! t Ah! cette enfant! cette enfant! » Et

justement, elle apparaît, portant sur sa tête le plateau de jonc tressé où le linge humide fait un gros tas. Gérontia, en la voyant, s'est levée, frémissante.

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