SCÈNE III
GÉRONTIA. — GENEVIÈVE
GÉRONTIA. — Te voilà ! Déjà ! Je ne t'attendais pas si tôt ! Ah ! tu en as fait de belles ! Mes compliments !
Geneviève. — Qu'ai-je fait?
GÉRONTIA. — Ce que tu... Petite malheureuse! Tu le demandes? Tu oses?
Geneviève. — Je cherche, ma mère. Le linge est battu. (Elle le pose à terre.)
GÉRONTIA. — C'est toi qui devrais l'être I
Geneviève, sans s'émouvoir et suivant sa pensée. — ... Le linge est lavé. Le linge est tordu. L'herbe fraîche est cueillie... Les pavots sont coupés... J'ai versé l'huile dans la jarre. Le pot de sel est sur la planche, et les œufs dans le panier neuf...
GÉRONTIA. — Va ! Continue I Je t'admire.
GENEVIÈVE, — ...La quenouille est garnie. L'âne a bu... Le bœuf a mangé..,
GÉRONTIA. — Et toi?
Geneviève. — Moi?
GÉRONTIA. — Oui, toi... As-tu mangé?
Geneviève. — Non, maman...
GÉRONTIA. — Pourquoi?
Geneviève. — Je n'avais pas faim.
GÉRONTiA. — Rends-moi donc ta galette,
Geneviève. — Je l'ai donnée.
GÉRONTIA. — A qui?
Geneviève. — A Agaso.
GÉRONTIA. — L'aveugle?
Geneviève. — Oui, maman.
GÉRONTIA. — Je le savais. (Un silence.) Ainsi, tu vois ce vieux fou?
Geneviève. — Il ne voit rien, lui 1 Personne 1 et depuis tant d'années!
GÉRONTIA. — C'est un paresseux, un fourbe, un bavard. Un mauvais homme ! et qui jette des sorts.
Geneviève. — Non, ma mère.
GÉRONTIA. — On me l'a dit.
Geneviève. -^ On vous a trompée. Il est bon et ne fait aucun mal.
GÉRONTIA. — Je le tiens pour méchant. Je l'ai surpris tout à l'heure, ici même.
Geneviève. — Il venait chercher sa galette, dans le mur. A-t-il pu l'avoir?
GÉRONTIA, pleine d'amertume. — Il l'a eue. Rassuretoi. Je la lui ai laissée.
Geneviève. — Pauvre Agaso ! Vous avez bien fait.
GÉRONTIA. — Si j'ai bien fait ! Juge? Aussitôt, ma robe s'est prise dans la barrière, mon pied a heurté un caillou, et j'ai trouvé Pica morte dans le bassin ! Et ça n'est pas fini. D'autres malheurs s'apprêtent. Je le sens. J'en suis sûre. Tout cela, par ta faute.
Geneviève. — A moi?
GÉRONTIA. — Rien qu'à toi ! Si tu n'avais pas, et depuis longtemps, fréquenté ce gueux, en cachette...
8o LA BELLE HLSTOIRE DE GENEVIÈVE
Geneviève. — Je ne me cachais pas.
GÉRONTiA. — Nous l'as-tu dit?
Geneviève. — Vous ne me l'avez pas demandé ! Vous ne nje parlez jamais ! Alors, je me tais.
GÉRONTIA. — Enfin, si tu n'avais pas pris l'habitude de l'accueillir, de l'écouter, de le nourrir, et d'en faire ta société, il se serait tenu éloigné de la maison, il n'y serait pas venu traîner avec son grand cliien couleur de soufre, il n'aurait pas entendu tout ce que je disais de lui, ce matin, à ton père, et qui est cause qu'à présent il doit me détester et me vouloir des horreurs, et je ne courrais aucun danger 1 Au lieu d'être maigre comme un clou, tu aurais profité des gâteries que je te prépare et tu serais grasse. Pica sauterait comme hier sur mon genou en m'entendant siffler, et je n'aurais pas besoin de te gronder ! ni surtout de te punir 1
Geneviève. — Vous voulez me punir, ma mère?
GÉRONTIA. — Oui, ma fille. Obéiras-tu?
Geneviève. — J'obéirai, ma mère.
GÉRONTIA. — A la bonne heure. A partir d'aujourd'hui, tu cesseras de voir Agaso, Tout à fait.
Geneviève, calme. — Tout à fait.
GÉRONTIA. — Non seulement tu l'éviteras, mais s'il t'aborde tu le chasseras.
Geneviève. — Je le chasserai.
GÉRONTIA. — Tu ne lui donneras plus une miette de pain, une goutte d'eau...
Geneviève. — Ni miette, ni goutte.
GÉRCwriA, — Et tu l'oubheras.
Geneviève. — Je l'oubHerai.
GÉRONTIA. — Bien. A présent : la punition.
Geneviève. — Ce n'est donc pas cela?
LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE Si
GÉRONTiA. — Mais non. Cesser de voir ce vieux, sale et rebutant, et qui promène avec lui le malheur ça n'est pas une punition. Ça serait plutôt ime récompense ! J'ai trouvé ! Tantôt tu n'iras pas à l'église.
Geneviève, pâlissant. — Ah !
GÉRONTLA.. — Je te prive d'église.
Geneviève. — Maman, ne dites pas cela ! Privez-moi d'autre chose.
GÉRONTIA. — Autre chose ne te priverait pas.
Geneviève. — Privez-moi, pour un jour, pour huit... de paître les moutons.
GÉRONTIA. — Non.
Geneviève, — De sortir dans le jardin.
GÉRONTIA. — Non.
Geneviève. — De rester seule dans ma chambre.
GÉRONTLA.. — Non.
Geneviève. — D'ouvrir ma fenêtre la nuit pour compter les étoiles !
GÉRONTLA. — Non.
Geneviève. — De bercer les enfants. De visiter les esclaves blessés. De soigner Laura, la vieille voisine.
GÉRONTIA. — Non. Non.
Geneviève. — Tout. Mais pas l'église !
GÉRONTLA. -^ L'église ! l'église ! Et puis, as-tu fini de raisonner? Maintenant, tu le prends de haut 1 Tu te révoltes ! Tu réponds ! C'est le passage des évêques ! Depuis, tu n'es plus la même. La tête à l'envers. Et perdue d'orgueil ! Tu te crois quelqu'un 1
Geneviève. — De l'orgueU ! Moi qui ne suis rien ! Moi qui m'anéantis, qui du matin au soir m'écrase devant le Seigneur! Moi qui voudrais être le chemin de l'étable pour que le troupeau me foule aux pieds! la branche
morte, afin que le feu me dévore ! le grain pour que me broie la meule ! et la feuille sèche, et le ver de terre 1 et le moins qu'il faut pour être, et faire semblant d'exister !... juste assez pour que l'homme m'ignore et que Dieu me connaisse au milieu du sable où je serais perdue ! Non, je n'ai pas d'orgueil, ni d'esprit de résistance, ni de vaine révolte. Mais ne dites pas que je n'irai pas tantôt à l'église. Il faut que j'y aille.
GÉRONTiA. — Et pourquoi donc, s'il te plaît, le faut-il?
Geneviève. — Parce que c'est la grande fête et que je l'ai promis à Dieu, et que si je manque à ma promesse, il me punira.
GÉRONTIA. — Pas du tout. Tu dois d'abord l'obéissance à ta mère.
Geneviève. — A présent je la dois à Dieu, mon seul maître, à qui je me suis donnée.
GÉRONTIA. — Pas encore. Attends d'avoir tes quinze ans, de recevoir le. voOe... D'ici là, obéis. Si je suis coupable en t'empêchant d'aUer à l'église, eh bien! c'est moi que Dieu punira. Ainsi, tu n'iras pas !
Geneviève. — Mais je ne veux pas non plus qu'il vous punisse ! Je le veux encore moins !
GÉRONTIA. — Ne te mets pas en peine.
Geneviève, dont la résolution s'affirme. — Vous m'affligez, ma mère 1 vous me désolez !
GÉRONTIA. — Ah I Tu continues !
Geneviève. — Mais il faut que j'aille à l'église. Pardonnez-moi. J'y vais.
GÉRONTIA. — Reste ici.
Geneviève. — C'est plus fort que moi. C'est plus fort que tout. •
GÉRONTIA. — Prends garde, tu sais? La main me démange.
Geneviève. — Frappez-moi donc. Mais que j'aille à l'église.
GÉRONTiA. — Tiens ! (Elle lui donne un soufflet. Mais le soufflet ne fait aucun bruit sur sa joue.:, et l'enfant reste interdite.) L'as-tu sçnti, celui-là?
Geneviève, souriante et glacée. — Non... Je n'ai rien senti. Il m'a semblé... que tu me caressais.
GÉRONTIA, égarée. — Ah ! non ! Voyez cette bravade \ L'insolente! Tu veux la paire? Allons, arrive ici... au lieu d'avoir peur et de reculer.
Geneviève, à la même -place. — Mais, maman, je ne bouge pas.
GÉRONTIA. — Si. Tu t'écartes. Tu t'en vas. Tu t'éloignes... Ah! mon Dieu! Tu rétrécis! Tu t'effaces! Où es-tu? Gêné...?
Geneviève. — Mais, maman, je suis là, je suis là. (Elle accourt contre elle ) Qu'as-tu?
GÉRONTIA. — Ciel I Je ne te vois plus ! Je ne vois plus rien ! Le noir. Mes yeux ! Mes yeux ! Où sont mes yeux? Au secours! Sevenis!